Saturation des entreposages de combustibles usés : une situation alarmante

En octobre 2018, l’ACRO avait alerté sur le risque de saturation de entreposages de combustibles nucléaires usés à partir d’un rapport que l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) rechignait à rendre public. Puis, l’association avait saisi la CADA car la version finalement publiée était noircie à 10% environ. Nous avions eu partiellement gain de cause, mais la plupart des chiffres sont restés secrets, car, derrière ces problèmes de gestion des déchets, c’est la sécurité de l’approvisionnement électrique du pays qui est en jeu.

La saturation devrait intervenir à l’horizon 2030 et comme une dizaine d’années sont nécessaires pour construire un nouvel entreposage, l’arrêté du 23 février 2017 établissant les prescriptions du Plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs imposait à EDF de déposer « avant le 31 décembre 2020 auprès du ministre chargé de la sûreté nucléaire une demande d’autorisation de création pour une nouvelle installation d’entreposage de combustibles usés, ou une demande de modification substantielle s’il s’agit de l’extension d’une installation existante. » On sait déjà que cette demande ne sera pas déposée avant 2023 et la compagnie n’a pas pour habitude de finir ses chantiers dans les temps. La piscine centralisée qu’elle souhaite construire à La Hague, n’ouvrira, au mieux, qu’en 2034, si elle se fait…

Ce retard est très critique et l’ASN a imposé à EDF de trouver des alternatives. Le plan B est d’augmenter la densité des entreposages existants. Le projet de densification vise à augmenter d’environ 30%, à terme, les capacités d’entreposage de trois des piscines de l’établissement de La Hague (C, D et E) par l’usage de nouveaux paniers d’entreposages plus compacts et par la réduction de la distance entre chaque panier. Orano prévoit une mise en œuvre à partir de 2024. Pour l’ASN, cette parade doit être temporaire et ne sera autorisée qu’au « juste besoin ».

Et, si cela ne suffisait pas suite à des retards supplémentaires dans la construction d’un nouvel entreposage, le plan C est de retirer des combustibles anciens des piscines pour les entreposer à sec. La réalisation d’un entreposage à sec correspond à un nouveau type d’installation dont le référentiel de sûreté reste à définir. Orano et EDF devraient déposer auprès de l’ASN un projet plus abouti cette année. Bref, ils ne sont pas prêts !

L’entreposage à sec est une pratique très répandue dans les autres pays car le refroidissement est passif. Mais la température des combustibles est plus élevée que sous eau, favorisant ainsi les relâchements radioactifs. Les combustibles doivent donc être mis dans un emballage étanche. L’intérieur se contamine, rendant toute reprise difficile. C’est contradictoire avec le dogme de l’industrie nucléaire française qui prétend pouvoir retraiter tous ses combustibles… même si elle n’a pas de solution technique pour cela. Le blocage face à l’entreposage à sec est donc essentiellement idéologique et l’industrie nucléaire espère y échapper.

EDF veut aussi consommer plus de MOx pour désengorger les piscines existantes en allant piocher des combustibles usés dans les stocks pour les retraiter. Elle doit soumettre à l’ASN le projet de passer ponctuellement les recharges en MOx de 12 à 16 assemblages dans les réacteurs de 900 MWe capables de recevoir ce combustible. A plus long terme (environ 2032), EDF travaille sur un projet de « moxage » des réacteurs de 1300 MWe, avec une première étape d’essais envisagée à Paluel 4 en 2024. Mais cela nécessite que les usines de retraitement et de fabrication de MOx puissent suivre, ce qui n’est pas le cas actuellement ! Ainsi, le moxage des réacteurs de 1300 MWe a plutôt pour but de justifier la prolongation du retraitement et d’enclencher la construction d’une nouvelle usine afin de remplacer celles actuelles après 2040.

Face au problème de saturation actuel, l’IRSN estime, dans son avis à l’ASN n° 2022-00049, daté du 4 mars 2022, que, parmi les trois parades présentées, la densification semble être la seule solution dont la mise en œuvre est compatible avec le calendrier imposé par les besoins d’entreposage.

Car, en cas d’aléa, la saturation peut advenir plus rapidement, comme nous l’avons expliqué dans notre cahier d’acteur de la concertation sur le projet de piscine centralisée à La Hague. Et les aléas sont nombreux : les chiffres prédisant une saturation à l’horizon 2030 ne sont plus d’actualité.

Les déboires de Mélox

Les combustibles à l’uranium naturel enrichi (UNE) qui sortent actuellement des centrales nucléaires françaises sont entièrement retraités après une dizaine d’années en piscine. En fonctionnement « nominal », il n’y a plus d’accumulation, comme ce fut le cas par le passé. Le plutonium extrait de ces combustibles sert à fabriquer des combustibles MOx qui, eux, ne sont pas retraités et qui s’accumulent. Toujours en fonctionnement nominal, ils couvrent 10% des besoins des centrales nucléaires françaises.

Mais l’usine Mélox de Marcoule, dans le Gard, qui fabrique ces combustibles MOx, connaît des déboires depuis 2015. Sa production a été divisée jusqu’à deux et EDF a dû remplacer des combustibles MOx par des combustibles à l’uranium naturel enrichi (UNE) dans ses réacteurs. Or, si l’on fabrique moins de MOx, il faut moins retraiter pour ne pas accumuler du plutonium, proliférant. Et si l’on retraite moins, les combustibles UNE s’accumulent aussi, accélérant ainsi la saturation des piscines… Les chiffres sur l’état des stocks étant secrets, il est difficile d’en dire plus.

Les combustibles MOx rebutés, qui ne peuvent pas être mis en réacteurs faute d’avoir atteint la qualité suffisante, s’accumulent aussi. Avec un taux de rebuts inférieur à 13%, ils peuvent être remis dans le circuit. Le surplus s’entasse à La Hague, dans un autre entreposage qui arrive aussi à saturation. Décidément ! Et le problème va perdurer puisqu’Orano ne dispose pas d’unité ayant une capacité industrielle à traiter l’ensemble des rebuts de MOx. C’est ballot !

Comme l’explique Reporterre (2 mai 2022), l’uranium appauvri utilisé dans la fabrication du MOx provenait d’une installation basée à Pierrelatte dans la Drôme, selon le procédé par « voie humide », mais fermée à la suite d’un « examen décennal non concluant ». La nouvelle poudre provient d’une autre installation d’Orano, située à Lingen, en Allemagne et est obtenue selon le procédé par « voie sèche ». L’homogénéité des pastilles de combustible est plus difficile à obtenir et n’atteint pas toujours la qualité requise. Par conséquent, alors qu’historiquement, Melox expédiait entre 5 et 10 tonnes de rebuts par an vers le site Orano la Hague, depuis 3 ans, du fait des difficultés de production, ces quantités ont cru et sont désormais comprises entre 15 à 20 tonnes par an, selon la présentation de la compagnie devant le Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) du 8 mars 2022. Le plan d’actions entrepris par Orano en 2019 pour réduire les rebuts à Marcoule n’a pas encore produit de résultats positifs puisque les bilans de production des années 2020 et 2021 sont très inférieurs à ce qui était attendu. Cela pousse l’IRSN à estimer qu’il est difficile de se prononcer, à ce stade, sur un calendrier d’amélioration de la production de l’usine MELOX.

La procédure par voie sèche a aussi entraîné une forte contamination de l’usine qui est devenue beaucoup plus irradiante pour le personnel. Cela rend aussi toute opération de maintenance plus complexe à mettre en œuvre alors que les pannes d’équipements y sont fréquentes. Le retour de la procédure par voie humide dans les années à venir ne résoudra donc pas tous les problèmes. La réduction de l’exposition du personnel est un des défis auxquels doit faire face Orano.

A La Hague, Orano prévoit de nouveaux entreposages pour les rebuts, afin d’atteindre 1 300 emplacements supplémentaires et, ainsi, d’augmenter de 20% les capacités actuelles.

Une usine de retraitement vieillissante

Les usines de retraitement de La Hague ne sont plus toutes jeunes. Ce sont les évaporateurs de produits de fission qui lâchent actuellement car ils se corrodent plus vite que prévu. Ils doivent être remplacés.

Suite à une fuite, Orano a dû mettre à l’arrêt une de ces deux usines de retraitement de La Hague de septembre à décembre 2021. Elle fonctionne à nouveau, mais avec seulement deux des trois évaporateurs, ce qui réduit sa capacité de traitement… Des évaporateurs sont en construction dans deux nouveaux bâtiments. Les travaux de terrassement ont débuté en 2016 et la mise en service est prévue en mars 2023 et mars 2024 pour les usines UP3 et UP2-800 respectivement. Les raccordements vont entraîner un arrêt de chaque usine pendant quelques mois, ce qui conduira à une augmentation de la quantité des combustibles usés entreposés en piscine et donc une accélération de la saturation.

Une situation alarmante

L’autorité de sûreté nucléaire a demandé aux exploitants d’estimer la date de saturation en cas de situation particulièrement dégradée et le résultat est alarmant. Pour les entreposages de MOx rebuté, la saturation aurait pu intervenir dès avril 2022, alors que les nouveaux entreposages devaient être prêts pour mai 2022. Le pire n’a pas eu lieu.

Et pour les piscines de combustibles usés, la saturation pourrait arriver dès 2024. La nouvelle piscine d’EDF, prévue pour 2034 a donc juste dix ans de retard, avant même le lancement du chantier. Et le plan B, à savoir la densification des piscines existantes, ne pourra être mis en œuvre qu’à partir de 2024… Là encore, le calendrier est tendu.

A ces problèmes s’ajoutent les difficultés du parc nucléaire : d’un côté, certains réacteurs de 900 MWe font l’objet d’arrêts prolongés pour les travaux en lien avec leur quatrième visite décennale, ce qui réduit aussi l’utilisation de MOx. A l’inverse, les problèmes de corrosion, qui imposent l’arrêt de plusieurs réacteurs non moxés, devraient ralentir le remplissage des piscines et permettre de gagner du temps. Il est donc difficile de faire des prévisions précises sur la date de saturation, mais la situation demeure inquiétante.

Une fois la saturation atteinte, il y a un risque de devoir mettre à l’arrêt des réacteurs nucléaires. L’arrêt complet du parc pourrait être atteint en 14 mois en cas d’arrêt prolongé du retraitement ou de la fabrication de MOx. Comme au Japon, après la catastrophe nucléaire à Fukushima, où le nucléaire fournissait 30% de l’électricité. Mais c’est 70% en France ! Cette « fragilité inédite du système de production nucléaire français » inquiète en plus haut lieu, car l’Autorité de sûreté nucléaire ne veut pas avoir à arbitrer entre la sûreté nucléaire et la garantie de l’approvisionnement électrique.

A noter que toutes les analyses imposées aux exploitants concernant les risques sur l’approvisionnement électrique ne prennent pas en compte des retards supplémentaires pour la piscine centralisée alors que le projet est très contesté et qu’EDF aura fort probablement des retards supplémentaires.

Quelles parades ?

Dans son avis à l’ASN n° 2022-00049, daté du 4 mars 2022, l’IRSN souligne les risques liés à la saturation des entreposages en fonction de différents scénarios, mais ne donne aucun chiffre, ni aucune date. Il faut le croire sur parole. Il note aussi que, malgré la réduction de production de combustibles MOx, les exploitants n’ont pas baissé le flux de traitement des assemblages combustibles usés compte-tenu de la faible marge disponible dans les piscines d’entreposage d’assemblages combustibles usés, ce qui a conduit à une production de plutonium supérieure au besoin. Et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui doit veiller à la prolifération, ne dit rien ?

L’IRSN émet quatre recommandations : il veut un échéancier précis sur les parades face à la saturation des entreposages, ainsi qu’un suivi régulier pour pouvoir réagir à temps en cas d’aléa ou de retard sur un projet. Il demande aussi aux exploitants de mettre à jour l’impact de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) qui prévoit l’arrêt progressif des réacteurs les plus anciens qui consomment du MOx. Enfin, Orano doit présenter des solutions de traitement des rebuts de MOx.

Quant au Haut comité à la transparence, où l’ACRO siège, il va effectuer un suivi régulier des difficultés rencontrées ces dernières années, de l’évolution du calendrier de saturation et des projets proposés par les exploitants (synthèse de la 60e réunion plénière du Haut comité du 8 mars 2022).

Mais, comme en 2016, l’analyse effectuée par les exploitants en 2020 sur les difficultés potentielles liées à la gestion du combustible nucléaire n’est pas publique alors que l’approvisionnement électrique du pays est en jeu. Cette situation est inacceptable.

Hiroshima et 50 ans de nucléaire militaire

1- Hiroshima, Nagasaki
6 Août. Beau temps
« Chaque matin jusqu’à ce jour, la voix familière de la radio annonçait aux informations qu’une escadrille de huit B 29 était en train de progresser vers le nord, au-dessus de la mer, à cent kilomètres au sud du détroit de Kii. Ce matin là, elle annonçait « qu’un seul B 29 était en train de progresser vers le nord ». Je n’ai pas pris garde au fait : nous étions jour et nuit habitués à ces sortes de nouvelles et une alerte nous faisait autant d’effet qu’une sirène d’avant guerre annonçant midi. Je me suis donc rendu à la gare de Yokogawa pour prendre comme d’habitude le train de Kabe et aller à mon travail du matin (….).
A ce moment là, à trois mètres sur la gauche du train qui allait partir, j’ai vu une boule de lumière si forte qu’elle m’a aveuglé : tout est aussitôt devenu noir, je n’ai plus rien vu. J’ai eu l’impression soudain d’être enveloppé par une espèce de rideau noir (…). Le B 29 avait lâché une bombe toxique rendant aveugles les hommes, et notre train avait été directement bombardé : telle était du moins mon opinion provisoire. »
C’est ainsi que Shigematsu Shizuma1, « atomisé » lors de l’explosion atomique à Hiroshima le 6 Août 1945 à 8h15, commence son « journal d’un sinistré ». Il raconte ensuit que plus tard, ayant rouvert les yeux et décidé de quitter la gare pour rentrer chez lui, à « (son) grand étonnement, toutes les maisons à l’entour étaient presque sans exception à terre, et leurs tuiles jonchaient entièrement le sol (…). L’aspect de la ville avait complètement changé. Des camions de blessés, complets, filaient sans arrêt, ainsi que des autos montées par des officiers d’infanterie (.. .). Une foule de blessés marchaient, qui ressemblaient à ceux que j’avais déjà rencontrés sur le talus du chemin de fer et au champ de manœuvres de l’est. Mais ici, beaucoup s’appuyaient sur une canne : bambou ou débris de bois. On ne criait plus guère « au secours », et on ne courait plus : courir, c’était hâter sa fin».
Ayant retrouvé sa famille, mais devant fuir car l’incendie qui a suivi avait ravagé leur maison, ils décident d’aller se réfugier dans une usine de sa société et découvrent l’ampleur du désastre en essayant de traverser Hiroshima : « les cadavres gisant sur le chemin étaient moins nombreux par ici. Malgré la diversité de leurs attitudes, ils avaient cela de commun qu’ils étaient, pour plus de 80 % des cas, tombés la face contre la terre. Le seul cas exceptionnel était celui d’un homme et d’une femme tout près de la plate-forme du tramway, à l’arrêt de Hakushima : couchés sur le dos, ils avaient les pieds ramassés de manière que leurs genoux étaient dressés, et leurs mains allongées obliquement (…). Je n’avais jamais vu cela. Les cheveux et les poils étaient complètement brûlés. Seule la rondeur du sein permettait de distinguer la femme. Pourquoi étaient-ils morts dans une pose aussi étrange ? Je ne comprenais pas. Ma femme et ma nièce sont passées à côté de ces cadavres sans même leur jeter un regard ». Se retrouvant dans un train de réfugiés, ils commencent à réaliser ce qui s’est passé. « La somme des avis des voyageurs conduisait à deux conclusions différentes : selon les uns, à l’instant où l’éclair avait brillé, on avait entendu un énorme choc ; selon les autres, au même instant avait mugi une tempête ou un formidable grondement (…)
L’épicentre, au dire de tous, devait être vers le pont Chôki, et ceux qui se trouvaient dans un cercle de deux kilomètres à la ronde ne pensaient pas, disaient-ils, avoir rien entendu.
Ceux qui étaient à quatre ou cinq kilomètres du point de chute disaient avoir entendu un grondement immense quelques secondes après avoir vu l’éclair (…) Si le cumulo-nimbus de l’explosion n’avait donné l’impression d’un nuage en forme de méduse, il devait être différent selon qu’on le voyait de loin ou de près. Certains des voyageurs avaient eu l’impression d’un nuage en forme de champignon ».

Ces voyageurs font partie de la petite moitié des 300 000 personnes2 présentes à Hiroshima ce jour là qui ont survécu au bombardement atomique. Il leur faudra attendre la capitulation du Japon, après le 15 Août, pour savoir ce qui leur était arrivé ; « ils avaient d’abord appelé le pikadon « arme nouvelle » , puis « bombe d’un type nouveau », « arme secrète », « bombe spéciale d’un nouveau genre » et « bombe spéciale de grande puissance », et après tous ces changements successifs, voilà que j’apprenais aujourd’hui que cela s’appelait une bombe atomique 3 ». Si les gens ne se sont pas méfiés de l’alerte, c’est que la ville avait été épargnée par les bombardements classiques, afin de bien pouvoir mesurer l’efficacité d’une telle arme. Pourtant, dans cette ville de garnison, la marine avait installé un important état-major régional, à proximité des chantiers d’armement Mitsubishi, et l’armée de terre, son deuxième grand quartier général. En choisissant le centre ville et non les installations militaires comme point de bombardement, c’est la ville entière que les autorités américaines ont voulu détruire, les usines Mitsubishi ayant été relativement épargnées.
Avec officiellement 176 964 victimes recensées à ce jour, dont quelques milliers de travailleurs coréens et chinois déportés qui vivaient comme travailleurs forcés à Hiroshima, la bombe atomique a fait beaucoup moins de morts que le bombardement classique de Tôkyô4. Les bombardements de Hiroshima et Nagasaki5 les 6 et 9 Août 1945, qui suivirent le premier test dans le désert du New Mexico aux Etats-Unis le 16 juillet, plongèrent de façon violente l’humanité dans l’ère nucléaire. Cet évènement a marqué le début de 50 ans de course aux armements à un prix humain très élevé et mérite donc toute notre attention cette année.
C’est des victimes directes de cette course folle dont nous avons choisi de parler, de ces milliers de gens irradiés à leur insu pour des raisons de défense. Nous parlerons des cobayes humains américains et des victimes soviétiques des centres d’essais nucléaires dont il a déjà été beaucoup question dans les médias, et aussi des Français victimes des essais nucléaires Français en Algérie et dans le Pacifique. Tout ce qui touche au militaire étant très secret, il est impossible d’être exhaustif, mais les quelques exemples dont il sera question laissent présager de ce qui se passe dans d’autres pays non cités et les problèmes de prolifération nucléaire ne permettent pas d’être optimiste.
Aujourd’hui, 367 000 « atomisés » sont officiellement recensés au Japon, dont 10% environ des habitants de Hiroshima. Yasuko, la nièce de Shigematsu, victime de ma « pluie noire » écrit dans son journal : « sur une remarque d’Oncle, je me suis aperçue que j’étais couverte d’éclaboussures, comme de la boue (…). Je me suis alors souvenue qu’une pluie noire était survenue (…), ce devait être vers dix heures du matin je crois (…) la pluie noire avait cessé aussi vite qu’elle était apparue, tout à fait comme une hallucination. C’était une pluie fourbe. Je me suis lavée les mains à la source du jardin, mais j’ai eu beau frotter avec du savon, la souillure n’est pas partie ; on aurait dit qu’elle collait indissolublement à la peau ; je n’y comprenais rien (…). Je suis retournée me laver plusieurs fois à la source, mais impossible longtemps d’effacer les taches noirs. Si ç’avait été une teinture, elle aurait été d’un bon prix ! » la pluie noire était radioactive.
Bien que non « atomisée » officiellement (sinon elle aurait eu du mal à trouver un parti pour se marier), sa tante commencera quelques années plus tard le « journal de maladie » par ces lignes : « (…) horriblement souffert, assaillie de douleurs violentes qui se sont calmées parés plus de dix minutes. 38 degrés de fièvre. Quelques chutes de cheveux (…). L’abcès du fondement a percé, mais un autre s’est déclaré plus loin … » Ces milliers de victimes ont été suivies médicalement afin de connaître les effets à long terme des radiations et les résultats servent pour définir les normes de radioprotection6. « Vers l’automne suivant la fin des hostilités, une équipe de recherche de l’armée américaine d’occupation était venue dans les ruines de Hiroshima avec des médecins de l’université de Tôkyô, et peu à peu elle s’était développée en commission d’enquête, l’ « Atomic Bomb Casualty Commission », A.B.C.C., pour étudier scientifiquement les victimes du bombardement, avec un idéal de vaste envergure. Mais bien qu’on y fasse des enquêtes détaillées sur les premiers symptômes de la maladie atomique, on n’y traitait pas les victimes. »
La spécificité de l’arme nucléaire tient donc en partie dans le caractère partiellement différé de son pouvoir de destruction, qui est d’autant plus redouté qu’il est invisible. Ainsi, la zone touchée, qui peut s’étendre sur des kilomètres autour du point d’impact, en fonction de la circulation atmosphérique, peut-être stérilisée pour des siècles et plusieurs générations peuvent être affectées par des altérations génétiques. A ce titre, la photo de couverture est assez éloquente, 10 ans après, les arbres de Hiroshima, à proximité de l’épicentre, recommencent seulement à prendre vie.
Dès 1949, en pleine guerre froide, les Etats-unis se lancèrent dans la fabrication d’un engin encore plus puissant, une bombe thermonucléaire utilisant le principe de la fusion. Un premier essai a lieu en novembre 1952 sur l’atoll d’Eniwetok dans le Pacifique et leur première bombe thermonucléaire explose sur l’atoll de Bikini en Mars 1954 ; sa puissance est de 15 mégatonnes, soit environ mille fois celle lâchée sur Hiroshima. Les soviétiques, quant à eux, avaient fait détonner un premier engin au plutonium en Sibérie en 1949 et la première bombe thermonucléaire en 1953. Aujourd’hui, plus de 1860 essais nucléaires ont été effectués, dont 521 dans l’atmosphère.

2. Des cobayes humains

Dans les années 40 et 50, des centaines d’Américains ont servi de cobayes à leur insu, lors d’expérimentations médicales7. Révélé par l’enquête d’une journaliste américaine, Eileem Welsome, ce scandale a conduit à la création d’une commission d’enquête par le Président Clinton et, selon un rapport du département de l’Energie publié en Février dernier, le nombre de victimes s’élèverait à 9 000 personnes réparties sur 154 expériences. Ce chiffre sous-estime sûrement la réalité, comme le souligne Gordon Erspamer, avocat à San Francisco, qui enquête sur le sujet : « De nombreux rapports ont volontairement été omis des dossiers gouvernementaux ou enregistrés de manière édulcorée, de façon à ce que les fait réels n’apparaissent pas à quiconque les consulterait aujourd’hui ou même à l’époque ». De plus, de nombreux rapports ont été perdus ou plus ou moins volontairement égarés. « Il faut reconnaître que tout ceci est un peu dans le style du Buchenwald » a écrit le 28 Novembre 1950 K.G. Hamilton, professeur à l’hôpital de l’université de Californie et membre influent d’un groupe de médecins et chercheurs, qui a pratiqué en série des expériences sur des humains candides.
Les victimes d’injection de plutonium étaient des malades hospitalisés, et « l’espérance de vie des victimes était soigneusement évaluée. En règle générale, les sujets choisis avaient plus de 45 ans et souffraient d’affections chroniques rendant improbables qu’ils survivent plus de dix ans. En se conformant à ces critères, le risque de voir apparaître des effets tardifs des radiations serait évité. De plus, cela faciliterait l’observation des prélèvements post-mortem dans un délai de quelque mois ou, au plus de quelques années » peut-on lire dans un document de 1950. Une des premières victimes, Albert Stevens, était un peintre en bâtiment Agé de 58 ans chez qui les médecins avaient détecté une importante tumeur de l’estomac. Pensant à tort qu’il s’agissait d’une tumeur cancéreuse, ils avaient réclamé une intervention chirurgicale et quatre jours avant l’opération, ils lui injectèrent 3,5 microcuries de plutonium 238 et 0,046 microcurie de plutonium 239, ce qui correspond à une dose administrée de 11.000 rems, soit 400 fois environ la dose reçue dans une vie. Albert Stevens mourut de maladie cardiaque 20 ans plus tard, alors que Hamilton et ses collègues lui avaient enlevé la plus grande partie de la neuvième côte, l’intégralité de la rate, une grande partie du lobe gauche du foie, un morceau de pancréas, une partie du péritoine, plusieurs ganglions lymphatiques et les deux tiers de son estomac, dans le plus grand secret. Son dossier médical ne mentionne pas ces ablations et les médecins ne lui ont jamais dit que sa tumeur n’était pas cancéreuse, ni qu’ils lui avaient injecté du plutonium, terme couvert par le secret défense à l’époque. Le corps de certaines victimes fit l’objet d’analyses post-mortem jusque dans les années 70.

Les 150 habitants de l’atoll d’Utirik, dans les îles Marshall, près du site de l’essai thermonucléaire du 1er Mars 1954, ont aussi été suivis médicalement pour « (étudier) les relations entre les quantités de retombées au sol, la quantité absorbée dans la nourriture et leur corrélation aux quantités excrétées dans l’urine » nous explique aujourd’hui le professeur Merril Eisenbub, comme pour se justifier, car en 1956 il avait déclaré sans la moindre vergogne : « … à présent, on peut à nouveau vivre en sécurité sur cette île, mais c’est de loin le lieu le plu contaminé du monde, et il sera très intéressant d’y retourner (…) pour obtenir une mesure de l’accumulation chez l’homme lorsque des gens vivent dans un environnement contaminé. En fait, on n’a jamais disposé de données de ce genre. S’il est vrai que ces gens ne vivent pas, disons, comme nous les Occidentaux, les gens civilisés, il n’en reste pas moins qu’ils sont plus proches de nous que ne le sont les souris ».
Des militaires américains ont aussi été délibérément exposés à des retombées radioactives et des explosions nucléaires. Une fois, des tests visaient à étudier l’aveuglement provoqué par une telle explosion. Dans d’autres cas, des « volontaires » (comme on peut être volontaire à l’armée) étaient dans un avion faisant des cercles à quinze kilomètres du point d’impact ou volèrent à travers le champignon après avoir avalé un réactif que l’on pouvait retirer de l’estomac afin de mesurer l’irradiation interne. Des patients ont été soumis à des rayonnements intense de rayons X pouvant atteindre 300 rems au total pour tenter de comprendre le comportement de soldats victimes d’une explosion atomique. Il semblerait que, dans ce cas, les patients étaient pour la plupart pauvres, noirs et déficients mentaux.
Mais ce qui a le plus choqué l’opinion américaine, c’est le scandale lié aux enfants handicapés à qui on avait fait manger du fer ou du calcium radioactif mêlé à du lait. Dans une autre école spécialisée, près de 200 enfants reçurent de l’iode radioactif de la part de chercheurs venant de centres aussi prestigieux que Harvard ou l’université de Boston. Les substances radioactives administrées atteignirent des taux inquiétants qui auraient pu justifier un suivi médical ultérieur.
La France n’est pas en reste. Lors de ses premiers essais dans le désert Algérien, des militaires ont été exposés aux radiations et parmi eux, nombre d’entre eux sont morts, soit sur le coup, soit des années plus tard, ce que l’armée française continue de nier8. « On n’a jamais pu savoir exactement le nombre de victimes », se souvient Raymond Sené du GSIEN qui se trouvait en Algérie dans le 621e Groupement des armes spéciales. « Un officier nous avait dit, à propos des soldats proches du lieu de l’explosion : « Ce n’est pas la peine de discuter pour savoir si la dose de rayonnement qu’ils ont prise était nocive, ils étaient déjà morts… » » à la suite d’une explosion qui s’était produite dans une cuve contenant du plutonium, le 19 Avril 1962. Dix-neuf blessés sont évacués vers l’hôpital militaire de Percy où ils sont soignés dans le grand secret. Le 1er Mai 1962, lors d’un essai nucléaire français, le nuage radioactif se répand, contaminant de nombreuses personnes dont le ministre des Armées, Pierre Messmer et le ministre délégué à la recherche, Gaston Palewski qui mourra d’une leucémie en 1986, à la suite de cet accident, selon ses dires. A en croire des allégations de la télévision algérienne, 150 prisonniers algériens furent exposés au premier essai français9.
La veuve de Régis Quatrefages est convaincue que son mari, emporté par un cancer en 1988, est une des victimes de ces « incidents » de 1962 et se bat contre le secret militaire pour faire connaître la vérité. Il était présent lors des deux premières explosions, mais ne sera pas évacué car considéré comme non contaminé, et, le 28 juin 1962, il est projeté, avec six autre soldats, à plusieurs mètres à la suite d’une nouvelle explosion dans une cuve de plutonium. Evacué d’urgence à Percy où il restera 15 jours, il écrira à sa fiancée : « Malgré les consignes impératives, nous étions sans masque. Nous avons donc avalé des poussières. (…) Nous pensons servir de cobayes. Pour continuer à percer de nouveaux mystères dans l’étude des conséquences atomiques, ils vont profiter de cet accident : ils nous analysent sang, urine, crachats, ils nous remplacent le sang ». D’autres appelés confirment ce genre de témoignages, mais l’armée, qui ne reconnaît les deux premiers « incidents » que du bout des lèvres, refuse de parler de contamination et ne parle que de « morts naturelles ».

Mururoa, ou le lieu du grand secret en reo maohi, porte bien son nom. Aucune étude sur la santé des 12.000 personnes qui ont travaillé sur le site d’essai n’a été menée et les statistiques de la santé, qui étaient régulièrement publiées dans le Journal Officiel de Tahiti, cessèrent de l’être dès la construction de centre d’essai. Les autorités auraient-elles quelque chose à cacher ? Faute d’étude approfondie, nous devons nous baser sur des témoignages10. « Mon premier travail consista à gérer les déchets. Après chaque explosion, quand les spécialistes avec leurs compteurs Geiger étaient partis, nous devions nettoyer les plages de l’atoll des poissons morts et autres détritus. (…) Nous n’avions aucuns vêtements protecteurs… Aucun dosimètre pour mesurer notre exposition aux rayonnements. Les spécialistes avaient des vêtements de protection, mais nous n’en recevions pas. La seule chose qu’on nous donnait c’était des gants » raconte Ruta qui a travaillé à Mururoa pendant 12 ans, montrant ainsi que les précautions à l’égard des populations locales ne semblent pas respecter les mêmes critères que pour les populations européennes.
Les habitants des atolls environnants ne sont pas épargnés. Lors des essais atmosphériques, ils devaient se réfugier dans un abri. « La seconde fois, (…) quelque chose a dû mal se passer, parce qu’il était inhabituel de devoir passer la nuit dans l’abri, raconte Hinano, une habitante de Mangareva. Par la suite, nous avons découvert qu’il y avait eu de la contamination radioactive. Après chaque essai, les militaires faisaient le tour de l’île avec leur compteur Geiger. Normalement, il n’y avait pas de contamination, mais après Canopus il y eut contamination à Taku. Ils nous dirent de vider les citernes qui contenaient l’eau de boisson. On trouva également que les environs de l’abri étaient contaminés. Il avait plu pendant la nuit, et ceci avait sans doute lessivé la poussière radioactive du ciel sur les îles ». De telles contaminations sont confirmées par un pilote français d’hélicoptère qui est allé sur l’atoll Tureia pour prendre deux météorologistes qui étaient restés pendant le tir avec la population, et qui s’interroge : « si moi qui ai passé trois minutes à Tureia, ai dû être décontaminé, si les deux techniciens, qui y ont séjourné un mois, ont eu besoin de soins étendus, quelle dose de radiation ont pu emmagasiner les habitants de l’île ? On ne les a pas évacués, on ne leur a prescrit aucune mesure de protection pour l’avenir. Ils continuent à manger le poisson du lagon, à utiliser les palmiers et les noix de coco, à jouer avec les galets11 ». Hinano se souvient que « quand les militaires sont arrivés, la moitié de la population travaillait pour eux, soit pour la pêche, soit pour cultiver des légumes. Ils payaient très bien. Mais dès le début des essais, ils arrêtèrent d’acheter les poissons et bientôt après, ils cessèrent également d’acheter des légumes, bien qu’ils continuaient d’acheter leurs légumes à Tahiti ». Là encore, deux populations, deux normes sanitaires ? Des mesures ont bien été faites par les militaires qui étaient donc conscients de la situation. Les habitants des îlots des alentours ont-ils, eux aussi, servi de cobayes ?, c’est ce que laisse penser la suite du témoignage de Hinano : « Avant le début des essais nucléaires, beaucoup de scientifiques sont venus à Mangareva pour y collecter des échantillons de toutes sortes : sol, végétaux, animaux, poissons, eau… D’autres vinrent simplement pour observer. (…) Depuis le début des essais, les militaires sont venus au moins deux fois par an pour prélever des échantillons (…) Ils ne donnaient jamais la raison de cette collecte ni quels étaient les résultats de leurs analyses. (…) Plus tard, un autre bateau aborda notre île avec une machine à son bord appelée « spectro », (…) tout le monde dut se rassembler et monter à bord. Nous devions nous coucher sur une sorte de civière. Il y avait de la musique de fond quand on nous faisait entrer dans la machine et après quelques minutes, on nous en ressortait. Ceci fut répété deux ou trois fois. Quelques personnes étaient soupçonneuses, mais à nouveau, personne ne disait rien. Une autre équipe de médecins est venue, d’abord ce furent des personnels militaires, puis de civils. Ils prirent du sang, des urines, des selles et nous examinèrent. Si quelqu’un refusait d’aller se faire examiner, le gendarme venait le chercher.
En réfléchissant sur ce qui nous est arrivé, je suis épouvantée de la manière dont nous avons été traités. J’ai eu un bébé prématuré qu’ils ont mis dans un avion militaire pour l’hospitaliser à Tahiti. Le lendemain nous avons reçu un message disant que le bébé était mort. On ne nous a jamais rendu le corps et nous n’avons jamais eu de certificat de décès, ce qui signifie qu’officiellement, le bébé est toujours en vie. Je ne puis retrouver l’infirmière militaire qui est venue prendre le bébé – je ne sais absolument pas quoi faire. Même à présent, des années après, j’ai encore des cauchemars à ce sujet ».

Il paraît indispensable que le gouvernement français nomme une commission indépendante chargée d’enquêter sur ces expériences médicales, comme cela s’est fait aux Etats-Unis, et comme cela commence à se faire dans l’ex-bloc soviétique où les autorités ont permis à des scientifiques et journalistes de pénétrer sur le site d’essais. Cette commission devrait avoir accès à toutes les archives, y compris celles classées défense.

Le Royaume-Uni a réalisé une partie de ses essais aux îles Chrismas, en Australie, dans des conditions similaires à celles des essais nucléaire Français et Américains dans le Pacifique. Dans le désert Australien, pour prévenir les autochtones, les militaires Britanniques ont mis des panneaux interdisant le site d’essais que les Aborigènes ne pouvaient pas lire… Ces derniers ne furent donc pas informés des dangers des essais et n’ont pas été suivis médicalement. Une commission gouvernementale a révélé en 1985 que 20 kg de plutonium sont toujours disséminés dans le désert de Maralinga12.

Ces dernières années, le Royaume-Uni a testé ses bombes sur le site américain, dans le désert du Névada, près de réserves indiennes… et de Las Vegas.

Dans l’ex-URSS, le désastre prend une toute autre ampleur. Les habitants de Kaynar, un village situé à 5 kilomètres du site Semipalatinsk, au nord du Kazakhstan, où les soviétiques ont fait exploser 467 bombes nucléaires de toutes sortes pendant une quarantaine d’années, souffrent d’un taux anormalement élevé de leucémies, cancers et troubles mentaux13. Il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg dans un pays où 250 000 personnes souffrent de symptômes d’une maladie liée aux radiations, et où plus d’un million de personnes ont été exposées à des retombées nucléaires. Le gouvernement et les militaires ont refusé toute information sur la nature des essais et leurs dangers aux populations locales. Il leur était même interdit de parler des essais et de signaler à quiconque le fait qu’ils voyaient régulièrement des nuages en forme de champignon.
En Août 1953, il a été ordonné aux villageois d’évacuer les lieux, sauf pour 42 hommes qui ont été emmenés sur la colline derrière l’hôtel de ville pour regarder l’explosion et le nuage radioactif. Il ne reste qu’un seul survivant, Nuraganey Yergazhe âgé de 64 ans, 40 autres sont morts de cancer ou leucémie, bien qu’ils soient enregistrés à la mairie comme morts à la suite de maladie mentale. Les officiels reconnaissent maintenant qu’il était interdit d’identifier n’importe quelle maladie comme liée à une exposition à la radioactivité.
Encore maintenant, les militaires du Kazakhstan, restés sous commandement russe pour la partie forces nucléaires, les anciens responsables soviétiques, et le gouvernement russe continuent à nier toute contamination du village. Depuis l’effondrement du régime soviétique, la Russie insiste pour garder le contrôle su site et s’oppose à la dé-classification des documents.
C’est en Sibérie que fut développée l’industrie nucléaire militaire et civile, dans des cités secrètes dont les noms ne figurent sur aucune carte, telle Krasnïarsk-26, où une usine souterraine, dans de vastes tunnels plus étendus que le métro de Moscou, produisait du plutonium. Dans un reportage télévisé14 on a pu y voir un technicien réparer au chalumeau des fuites de conduites dans lesquelles circulent des solutions d’uranium ou de plutonium. « je n’ai aucune idée des doses de radioactivité que j’ai reçues. Très souvent, nous préférions ne pas avoir de dosimètre, car nous étions sanctionnés quand nous nous en servions », avoue un des techniciens de France 2, après le reportage. Si les conditions de travail sont inquiétantes de nos jours, elles étaient dignes de l’enfer à l’époque stalinienne où, à chaque centre nucléaire, allant de la mine au centre de recherche fondamentale, était attaché un camp de prisonniers15. Andreï Sakharov, un des pères de la bombe H soviétique décrit Gorki (ou aussi Arzamas-16) comme « une symbiose entre un institut de recherche scientifique extrêmement moderne, des usines expérimentales, des sites d’essais et un immense camp de prisonniers. (…) Les usines, les sites d’essais, les routes et les maisons des chercheurs étaient construites par des prisonniers vivant dans des baraques et escortés au travail par des chiens de garde ». Le système de camps de détention spéciaux (CDS), qui regroupait principalement des prisonniers de guerre soviétiques et des civils déportés en Allemagne par les armées d’Hitler, fut créé au sein du système général des camps. Ayant appris les méthodes de travail allemandes, ils étaient très qualifiés, et comme la reddition et le travail en captivité pour l’ennemi était un crime en Union soviétique, ils ont été affectés, pour la plupart, dans les CDS. Ni Staline, ni Khrouchtchev, ni Brejnev ne les libérèrent à l’occasion d’amnisties ou de réhabilitations.
Que ce soit à cause de la répression sévère, des conditions de travail déplorables ou des accidents, ils sont sûrement des milliers à y avoir laissé leur vie sur les millions qui ont dû travailler dans la vingtaine de sites concernés. Lors de l’explosion sur un site de stockage de déchets nucléaires de Kyshtym16 (ou Tcheliabinsk-40) qui a libéré près de 20 millions de curies de matières radioactives, Slavsky, alors ministre de la construction des machines-outils, rapporta que « les zones résidentielles des unités militaires affectées à la construction et les camps de prisonniers se trouvaient dans la zone contaminée ». Près de 7 000 de ces militaires, en fait chargés de surveiller les prisonniers, ont été exposés à des doses supérieures à 50 roentgens et durent être hospitalisés ; ces unités ont été chargées d’évacuer les populations des environs dans les jours qui suivirent, mais « l’attitude à l’égard des prisonniers fut moins clémente. Ils furent rasés, reçurent des vêtements propres et menés à marche forcée vers des camions. On leur refusa de prendre quoi que ce soit avec eux, pas même leurs carnets de notes ou des photographies de leurs proches ». Il n’existe aucun registre des « liquidateurs » de cet accident ; ils ne peuvent donc prétendre aux avantages dont bénéficient les liquidateurs qui ont décontaminé les environs de Tchernobyl. En l’absence d’accidents majeurs, on ne sait presque rien de ces CDS, dont il n’est pratiquement pas fait mention dans les rapports et les études sur le goulag. Il est fort probable que les conditions climatiques aient eu raison de nombreux prisonniers bien avant qu’ils n’aient le temps de mourir des effets des radiations.

En ce qui concerne la Chine, nous n’avons pu trouver aucun document, mais connaissant la valeur d’une vie humaine aux yeux des dirigeants chinois et les conditions de sécurité dans l’industrie, il ne fait aucun doute que la course à l’armement nucléaire s’y soit aussi faite au prix de nombreuses vies humaines. Il y a fort à parier que parmi eux figuraient des prisonniers politiques. Le centre d’essai est situé à Lop-Nor, dans la province du Xinjiang peuplée principalement de Ouigur et de 12 autres minorités nationales officielles.

1 Héro du livre Pluie noire de Masuji Ibuse ; édition Gallimard NRF. Toutes les citations suivantes sont extraites de ce livre.
2 Ces chiffres et les suivants concernant Hiroshima sont tirés d’un article du Monde daté du 25 mars 1995.
3 In pages datées du 13 Août du journal de Shigematsu. Le Monde daté du 8 Août 1945 titrait déjà en première page que les Américains avaient utilisé une bombe atomique sur Hiroshima.
4 Voir par exemple Maintenant numéro 5, 8 mars 1995. Tôkiyô était en bois et a disparu sous 700 000 bombes le 9 Mars 1945.
5 C’est la ville de Kita-Kyûshû qui était visée, mais pour cause de mauvais temps, c’est Nagasaki qui a été bombardée.
6 cf ACROnique du nucléaire numéro 27
7 La Recherche 275 Avril 1995 vol. 26. Les citations et les informations sur les cobayes américains sont tirées de cet article.
8 Le Canard Enchaîné, 11 janvier 1995, les exemples et les citations qui suivent sont tirés de cet article.
9 AFP, 11 Mai 1985, repris dans les essais nucléaires français, 1960-1988, Greenpeace/Damoclés
10 Témoignages. Essais nucléaires français : Des polynésiens prennent la parole, Green-peace/damoclès. Sauf indication contraire, tous les témoignages qui suivent sont tirés de ce livre.
11 La bombe ou la vie, Jean Toult, Fayard, 1969
12 Témoignages op. cit.
13 The Japan Times Weekly, vol 35, n°5, 4 Février 1995
14 Envoyé spécial, 9 Mars 1995, France 2
15 La Recherche 271 décembre 1994 vol. 25. Un terrifiant article sur l’atome au goulag dont sont tirées les informations et les citations qui suivent.
16 Voir Désastre nucléaire en Oural de J.A. Medvedev, éd. Isoète, 1988, au sujet de cet accident.

Trois générations d’armes nucléaires

Mis en avant

Fiche technique extraite de l’ACROnique du nucléaire n°46, septembre 1999


Dans cette fiche technique, nous allons tenter de décrire simplement les principes de base des bombes atomiques et montrer les liens avec l’industrie nucléaire. Nous nous limiterons à des principes généraux. Une fois la bombe fabriquée, il faut pouvoir la déployer, la contrôler, la protéger… puis démanteler les bombes et les installations devenues obsolètes et dépolluer les sites contaminés. Selon les audits atomiques indépendants effectués en France et aux Etats-Unis cela représente plus de la moitié des coûts engagés, mais cela dépasse largement notre propos.


Un peu de physique

La Fission

La fission du noyau d’éléments lourds naturels comme l’uranium ou artificiels comme le plutonium entraîne un dégagement d’une grande quantité d’énergie et de particules, comme les neutrons. Cette fission peut être déclenchée par le choc d’un neutron. Une réaction en chaîne se développe alors : la fission émettant des neutrons qui déclenchent d’autres fissions qui vont émettre d’autres neutrons… Si le nombre de neutrons produits est inférieur au nombre de neutrons consommés ou qui s’échappent, la réaction va s’éteindre d’elle même, sauf si elle est entretenue par un apport extérieur de neutrons. Si le nombre de neutrons créés est supérieur au nombre de neutrons consommés, alors la réaction s’emballe et conduit à une explosion. Dans le cas de réactions nucléaires, l’emballement est très rapide et l’énergie dégagée immense, d’où l’intérêt que lui portent les militaires. Enfin, si le nombre de neutrons créés est égal au nombre de neutrons consommés ou s’échappant, la réaction va s’auto-entretenir. Ce régime, dit critique, est celui qui a lieu dans les réacteurs nucléaires. En cas d’explosion, on parle de régime sur-critique et, dans l’autre cas, de régime sous-critique. Les isotopes impairs de l’uranium et du plutonium sont plus facilement fissibles que les isotopes pairs quand ils sont soumis à un flux de neutrons thermiques, comme dans les réacteurs nucléaires classiques, mais avec des neutrons rapides, présents dans les surgénérateurs ou les bombes, tous les isotopes du plutonium ont pratiquement les mêmes propriétés. On appelle masse critique la quantité de matière fissile minimum nécessaire à la sur-criticité.

L’uranium naturel ne contient que 0,72% d’U235, celui qui est le plus fissible, le reste étant essentiellement composé d’U238 qui ne convient pas. Pour faire une arme il faut augmenter cette proportion jusqu’à 80-93%, en utilisant un processus industriel, l’enrichissement, qui est le même que celui utilisé pour la production de combustible civil où la proportion d’U235 varie de 3 à 5%. C’est l’usine de Pierrelatte (d’abord CEA puis COGEMA) qui se charge de cette opération. Le plutonium est produit dans des réacteurs nucléaires par bombardement d’uranium 238 par des neutrons et doit ensuite être extrait du combustible irradié par un processus industriel identique à celui de la technologie civile, à savoir le retraitement. En fonction de la technologie du réacteur et du temps d’irradiation on obtiendra un pourcentage plus ou moins élevé de Pu239, qui est le favori des militaires. Les autres isotopes sont issus de bombardements successifs du Pu239 par des neutrons, quand ils nâentraînent pas une réaction de fission. Pour avoir un pourcentage élevé de Pu239, il suffit d’irradier moins longtemps du combustible dans n’importe quel réacteur nucléaire. Les réacteurs qui fonctionnent à l’uranium naturel en produiront plus. Le manteau des surgénérateurs comme Phénix et ou Superphénix, c’est-à-dire les barres de combustibles qui sont à la périphérie, permet aussi de produire du Pu239 de bonne qualité.

La Fusion

La fusion de deux noyaux légers dégage une plus grande quantité d’énergie, mais il faut comprimer beaucoup plus les gaz utilisés pour que la réaction puisse avoir lieu. Dans les armes thermonucléaires, c’est la fusion du tritium (H3) avec le deutérium (H2) qui est utilisée ; elle produit de l’hélium plus un neutron. L’avantage c’est que ces gaz sont légers et qu’une faible masse est suffisante pour dégager une énergie énorme. La difficulté est liée à l’allumage, des explosifs chimiques classiques n’étant pas suffisants pour atteindre la compression nécessaire.

Le tritium est aussi produit dans des réacteurs nucléaires par bombardement du lithium 6 par un neutron. Le Lithium 6, lui, est présent dans la nature, mais il doit être séparé de son isotope, le lithium 7. En France, c’est la COGEMA qui se charge de cette opération dans son usine de Miramas. L’ensemble du processus de production du tritium reste géré par le CEA dans deux réacteurs à eau lourde (Célestin 1 & 2 à Marcoule). Le deutérium, quant à lui, nécessite de l’eau lourde pour sa fabrication, qui a été importée de Norvège, des Etats-Unis, mais aussi fabriquée en France dans deux usines pilotes qui ne fonctionnent plus (Toulouse et Mazingarbe, Nord). Le site de production du deutérium gazeux à partir d’eau lourde n’est pas connu clairement. Il est possible que le deutérium soit produit au centre civil du CEA de Grenoble, mais également qu’il soit extrait du processus d’extraction du tritium à Marcoule.

Première génération

Les armes de première génération n’utilisent que la fission de noyaux lourds. Deux masses sous critique d’uranium sont regroupées ou une masse de plutonium ou d’uranium est brusquement comprimée à l’aide d’un explosif chimique afin d’en faire une seule masse sur-critique. La réaction en chaîne est généralement amorcée par une source de neutrons qui doit être parfaitement synchronisée avec le passage au régime sur-critique pour avoir le meilleur rendement, mais cela n’est pas une nécessité. Les bombes sud-africaines étaient amorcées par les neutrons du bruit de fond. La puissance de la bombe peut être améliorée grâce à un matériau réflecteur de neutrons, comme le béryllium. Il est relativement facile de fabriquer une bombe atomique de première génération, à condition que l’on possède la matière fissile. Les Etats-Unis n’ont jamais testé la bombe à l’uranium enrichi avant de la larguer sur Hiroshima et n’ont fait qu’un seul essai pour celle au plutonium avant de bombarder Nagasaki. Une équipe de 400 personnes environ a été suffisante à l’Afrique du Sud pour construire six bombes à l’uranium enrichi. La fin des essais nucléaires ne supprime donc pas le risque de prolifération horizontale, à savoir l’émergence de nouvelles puissances nucléaires ou la menace d’un groupe terroriste qui se serait procuré la matière première au marché noir. Une importante question concerne l’utilisation de plutonium issu des réacteurs civils à eau sous pression pour fabriquer ce type d’arme. Pour les partisans du retraitement du combustible irradié, le Pu 240 est indésirable car il risque de déclencher une implosion avant même que la sur-criticité soit atteinte, réduisant ainsi la puissance de la bombe. Cela peut même être un avantage pour fabriquer une bombe rudimentaire, car il nây a pas besoin de source de neutrons pour initier la réaction. Même de puissance réduite, une telle bombe peut faire beaucoup de dégâts. Un autre inconvénient avancé pour le plutonium civil est que le pourcentage de Pu238 est trop élevé (environ 2%, pour environ 0,01% pour du Pu dit militaire). D’une durée de vie relativement courte (88 ans), la désintégration du Pu 238 entraîne un échauffement qui peut endommager les explosifs chimiques. Si la bombe larguée sur Nagasaki avait contenu 2% de Pu 238, elle aurait eu une température de l’ordre de 250°C. Cette montée en température peut néanmoins être réduite des deux tiers à l’aide d’un système de refroidissement en aluminium. Enfin, le troisième argument avancé par les promoteurs du retraitement est que le plutonium civil est beaucoup plus irradiant, entraînant un risque beaucoup plus élevé pour les personnes travaillant à proximité. L’utilisation de cobayes humains par les puissances nucléaires pour tester les effets de la radioactivité laisse penser que cet argument n’est pas forcément un inconvénient majeur… (Note: cette discussion est tirée d’un article de Frank von Hippel, Fissile material security in post-cold-war world, Physics Today, june 1995 et de A.B. Lovins, Nuclear weapons and power-reactor plutonium, Nature, Vol. 283, 28 fev. 1980, p. 817).

Les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki, avaient respectivement une puissance de 15 et 22 kilotonnes d’équivalent TNT (Note : 1kt = 1012 cal = 4,18 x 1012 J). Les armes à fission pure développées par la suite ont atteint plusieurs dizaines de kilotonnes.

Deuxième génération

Le principe des armes thermonucléaires est simple à comprendre, même si leur réalisation pose de gros problèmes technologiques. Dans les armes à fission dopées (boosted fission), une réaction de fission similaire à celle de l’arme de première génération, déclenche une réaction de fusion du cœur constitué d’un mélange de tritium (H3) et de deutérium (H2). Les neutrons dégagés par la réaction de fusion entraînent une réaction de fission plus complète que celle qui a lieu dans les armes de première génération où une faible portion de la matière fissile est consommée. La performance d’une telle arme dépend essentiellement de l’explosion chimique initiale car il est important que le gaz soit suffisamment comprimé et ne se mélange pas avec le matériau fissible. Cela peut être testé sans enclencher de réaction nucléaire et reste donc possible dans le cadre du “traité d’interdiction des essais nucléaires”, à condition d’avoir une installation permettant d’étudier l’hydrodynamique de l’explosion à l’aide de rayons X : c’est un des buts de l’installation AIRIX du CEA, en construction à Moronvillier, sur le site où ont lieu les essais nucléaires froids. Il est généralement admis qu’Israël, l’Inde et le Pakistan ont atteint ce stade. A noter qu’avec cette technologie, le plutonium, dit de qualité civile, ne change rien, quant à la puissance de l’explosion, mais le plutonium militaire est généralement préféré pour des problèmes de température et de radioactivité. Dans les bombes thermonucléaires ou bombes à hydrogène, une bombe à fission, éventuellement dopée, déclenche l’explosion par réaction de fusion. C’est un mélange de lithium et de deutérium enfermé dans une capsule tampon d’uranium ou de plomb qui est utilisé, le tritium nécessaire à la réaction de fusion étant directement produit lors de l’explosion par le bombardement des neutrons. Il n’y a virtuellement pas de limite à la puissance dégagée par ce type d’arme ; l’essai nucléaire le plus puissant de l’histoire, avec 60 Mégatonnes (60.000 kilotonnes) dâéquivalent TNT due à 97% à la réaction de fusion, a eu lieu en URSS en octobre 1962. Mais, sachant que la puissance dégagée lors de l’explosion est de l’ordre de 1kt/kg, il est possible de faire beaucoup de dégâts avec une bombe de quelques kg. Des efforts constants de miniaturisation ont eu lieu afin de rendre la bombe plus légère et transportable par toutes sortes de vecteurs, en particulier des missiles intercontinentaux.

Il a fallu de longues années de recherche aux Etats-Unis et en URSS pour mettre au point ce type d’armes (Note : voir le dossier de Physics Today, Nov. 1996) ; mais une fois les principes de base connus, il est possible dâaccéder rapidement à cette technologie : la Chine a testé sa première bombe thermonucléaire après seulement 3 essais de première génération, un essai à fission dopée et un essai préliminaire de bombe à hydrogène. Les armes de deuxième génération sont d’une technologie plus élaborée et, malgré deux milliers d’essais nucléaires, le mécanisme n’est pas encore entièrement compris. Les puissances nucléaires déclarées sont probablement arrivées au bout des améliorations possibles et possèdent une bonne maîtrise de la production de ce type d’armes. La fin des essais nucléaires n’est donc pas trop pénalisante pour elles, mais est certainement un frein pour les autres pays. Il est peu probable que de telles armes disparaissent car elles sont sûres et très mortelles. Les réductions effectuées dans les arsenaux concernent essentiellement des armes obsolètes ou dâune utilité devenue douteuse. Le tritium et le Li6 deviennent des éléments stratégiques qui doivent être contrôlés comme les matières fissibles pour éviter la prolifération.

Troisième génération

La troisième génération regroupe des bombes basées sur les technologies précédentes, mais dont certains effets sont accentués ou réduits selon l’utilité stratégique recherchée. Par exemple, la bombe à neutrons, qui émet une grande quantité de neutrons avec une puissance réduite, est supposée être efficace contre une avancée massive de chars. Son utilité tactique est en fait réduite. D’autres améliorations visent à réduire les “effets collatéraux” de la radioactivité émise, là aussi avec des succès limités. A noter que ces améliorations constituent une entorse à la doctrine de dissuasion, étant un premier pas vers une bombe pouvant être utilisée sur le champ de bataille. Ces armes nécessitent de nombreux développements scientifiques et technologiques et l’arrêt des essais nucléaires est un frein à leur développement.

Les différents types de têtes nucléaires en service dans l’arsenal français (1960-1998)

Type
Puissance
Vecteur
Armée
Entrée en service
Retrait du service
AN11
60 kt
Mirage IVA
Air
06/07/63
1973
AN22
70 kt
Mirage IVA
Air
1973
01/07/88
MR31
130 kt
S2 Albion
Air
02/08/71
MR41
500 kt
M1/M1 SNLE
Marine
2/8/1971
1979
AN52
25 kt
Mi3,JagA,SEt
Air
06/04/73
AN51
10/25 kt
Pluton
Terre
3/1974
1993
TN60
1 Mt
M20 SNLE
Marine
23/12/76
TN61
1 Mt
M20 SNLE
Marine
1978
1993
TN61
1 Mt
S3 Albion
Air 
01/06/80
16/09/96
TN70
150 kt
M4A SNLE
Marine
25/05/85
1997 
TN80
300 kt
Mirage IVP
Air
01/09/85
01/07/96
TN71
150 kt
M4B SNLE
Marine
09/12/87
TN81
300 kt
Mirage 2000 N
Air
01/07/88
TN81
300 kt
Super-Etendard
Marine
4/1989
TN90
80 kt
Hadès
Terre
1992
1996
TN75
100 kt
M45 SNLE
Marine
1/1997

AN: fission Pu ; MR : fission dopée Pu ; TN : thermonucléaire (Tiré du site du CDRPC)


Pour en savoir plus

Cette fiche technique est basée sur les références suivantes (sauf les références déjà indiquées) :

* Bruno Barillot, Audit atomique, CDRPC, 187, montree de Choulans, 69005 Lyon (fevrier 1999)

* Stephen I. Schwartz editor, Atomic Audit, Brookings Institution Press, 1775 Massachusetts Ave., N.W. Washington, D.C. 20036 (1998)

* Andre Gsponer et Jean-Pierre Hurni, Fourth generation of nuclear weapons, Technical Report, INESAP, c/o IANUS, Darmstadt University of Technology, D-64289 Darmstadt (mai 1998)

* The military critical technology list, part II : weapons of mass destruction technologies, section V : nuclear weapon technology, Department of Defence, Etats-Unis, fevrier 1998, peut être téléchargé à l’adresse suivante : http://www.dtic.mil/mctl/

Ancien article

Novlangue radioactive

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°85, juin 2009


EdF vient d’ouvrir 7 boutiques « Bleu Ciel » à travers la France. Il devrait en avoir 69 dans les grandes villes d’ici 4 à 5 ans. Le concept a visiblement séduit le journaliste : « L’espace se veut aussi facilement accessible à tous les publics, avec un espace plat et vaste pour faciliter les déplacements, un service e-sourd permettant d’échanger avec un conseiller en langage des signes via un écran ainsi qu’une « douche sonore » permettant aux non-voyants de se voir délivrer des informations [1]. » Ah, EdF nous étonnera toujours par son vocabulaire, même si la novlangue est très développée dans l’industrie nucléaire. Les « déchets » sont devenus des « colis ». L’extraction du plutonium des combustibles usés, du « retraitement », voire du « recyclage ». Ou le « zéro impact sur l’environnement » pour caractériser les rejets de l’usine de La Hague qui sont parmi les plus élevés au monde….

Ce vocabulaire plait aux politiques qui le recyclent en langue de bois. Quand Areva abandonne une technologie complètement dépassée pour l’enrichissement de l’uranium, et importe la méthode par centrifugation utilisée par les autres pays depuis de nombreuses années, cela devient dans la bouche du Premier ministre de « l’innovation technique [qui] signe une nouvelle fois les grands projets d’Areva. […] Il faut que la France conserve la tête de la recherche et de l’innovation dans le domaine nucléaire [2]. »

Parmi les nouveautés de la novlangue, il y a « la relance du nucléaire », fétu de paille auquel se raccrochent tous les politiques en période de crise car c’est une des rares industries françaises qui n’est pas délocalisable à cause des risques de prolifération. Cela permet de cacher leur impuissance face aux autres secteurs économiques. Or pour l’AIEA, « la plupart des Etats qui déclarent vouloir du nucléaire ne se rendent pas compte de la lourdeur du processus, car il est impensable d’envisager la moindre centrale sans s’assurer de l’existence d’une réelle autorité de sûreté, capable et indépendante. […] Et quoi qu’en disent des acteurs du nucléaire, vendre une installation clefs en main est dangereux, il faut d’abord bâtir une culture nucléaire nationale [3] ». Le collège de l’Autorité de Sûreté Nucléaire française est en phase : « Parlons clair. L’apprentissage de la sûreté nucléaire est une longue marche. […] On aboutit ainsi à un délai minimum d’une quinzaine d’années avant que puisse démarrer l’exploitation dans de bonnes conditions d’un réacteur nucléaire de puissance [4]. »

Cette novlangue embrume tellement les esprits, qu’il suffit qu’un journaliste utilise un langage normal pour qu’il soit accusé de salir une industrie ou une région. Cela a été particulièrement flagrant avec l’émission de France 3, Thalassa du 8 mai, qui a osé mentionner les rejets des usines de retraitement de La Hague et de Sellafield. Immédiatement, une partie des populations locales a crié au complot et insulté les journalistes.

Dans un tel brouhaha lénifiant, l’engagement du Président américain de parvenir à un monde sans arme nucléaire a créé un électrochoc salutaire. Alors, écoutons-le longuement : « L’existence de milliers d’armes nucléaires est l’héritage le plus dangereux de la guerre froide. […] Certains prétendent que la prolifération de ces armes ne peut pas être arrêtée, pas être contrôlée – que nous sommes destinés à vivre dans un monde où plus de nations, plus de peuples possèdent l’outil de destruction ultime. Un tel fatalisme est un adversaire mortel, car si nous croyons que la prolifération des armes nucléaires est inévitable, alors, d’une certaine façon, nous admettons que l’utilisation des armes nucléaires est inévitable. […] Et, en tant que puissance nucléaire – en tant que puissance nucléaire, en tant que l’unique puissance nucléaire à avoir utilisé l’arme nucléaire, les Etats-Unis ont une responsabilité morale à agir. Nous ne pouvons pas réussir cet effort seul, mais nous pouvons en être à la tête, nous pouvons le démarrer. Ainsi aujourd’hui, je proclame clairement et avec conviction l’engagement des Etats-Unis à œuvrer en faveur de la paix et la sécurité d’un monde sans armes nucléaires. Je ne suis pas naïf. Ce but ne sera pas atteint rapidement – peut-être pas durant mon existence. Je serai patient et persévérant. Mais nous aussi, nous devons ignorer les voix qui nous disent que le monde ne peut pas changer. Nous devons insister : yes, we can [5] ».

Pour Tadatoshi Akiba, le maire de Hiroshima parlant à la tribune de l’ONU au nom des « maires pour la paix », une organisation non gouvernementale qui regroupe 3 000 municipalités : « le discours du Président Obama à Prague nous a assuré que la grande majorité du monde a absolument raison en affirmant que des armes nucléaires devraient être supprimées [6] ». Cet enthousiasme est largement partagé, même si ce sont les actes qui marqueront le monde. Les premiers effets se sont fait sentir lors du comité préparatoire à la conférence qui doit renouveler le Traité de Non Prolifération nucléaire (TNP), qui s’est tenu à New York en mai dernier, où les 189 membres se sont mis d’accord sur l’ordre du jour de la conférence de 2010. Et, dans cet ordre du jour, il est prévu que les cinq Etats nucléaires “officiels” revoient leurs engagements en matière de désarmement prévus par le TNP, malgré l’opposition de la France qui a finalement cédé, car elle était isolée. Rendez-vous l’année prochaine pour cette échéance importante pour le désarmement nucléaire.

Les nouvelles technologies de l’information qui marquent le 21ième siècle ne décryptent pas la novlangue. Au contraire, car elles favorisent l’information instantanée, faite de « copié-collé » sans recul et sans réflexion. Le travail d’analyse critique et de vulgarisation de l’ACRO, souvent considéré comme lent et fastidieux, n’en est que plus pertinent.

[1] Les Echos, 30/04/09
[2] Usine Georges-Besse II Tricastin, Intervention du Premier ministre, 18-05-2009
[3] Philippe Jamet, en charge de la Direction de la sûreté des installations nucléaires, in Les Echos 01/04/09
[4] Note d’information. Position du collège de l’ASN : « Il faut assurer la sûreté des nouveaux projets de construction de réacteurs nucléaires dans le monde », 16 juin 2008
[5] Discours de Barack Obama, Prague, 5 avril 2009 (traduit par nos soins)
[6] The Japan Times, 7 mai 2009

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Les leçons de l’ambroisie

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°79, décembre 2007


Haro sur l’ambroisie ! Cette une plante envahissante dont le pollen est très allergène, suscite inquiétude. Le Conseil Régional de la région Rhône-Alpes vient de financer un site Internet [1] pour favoriser son élimination.

L’ambroisie fut introduite en France sous Louis XIII et, de nos jours, on trouve des graines en dormance sur tout le territoire. Son biotope d’origine est le désert nord- américain. Ce n’est que récemment qu’en France, elle a trouvé des conditions favorables de prolifération sur les terrains ayant une terre presque stérile, sans argile ou humus. Heureusement, il existe un moyen plus efficace pour se protéger, c’est d’empêcher la levée de la dormance de la graine et améliorant la qualité du sol. Il suffirait de semer de la pelouse pour que l’ambroisie disparaisse [2].

L’exemple de l’ambroisie est révélateur des risques pris avec les OGM dont il pourrait être beaucoup plus difficile de venir à bout. Mais aussi avec le nucléaire qui, lui aussi, prolifère. Combien de bombes en dormance menacent l’humanité ? Comme pour l’ambroisie, limiter la prolifération implique de limiter en amont la diffusion de la technologie et d’œuvrer pour un environnement géopolitique pacifié.

On ne peut être qu’inquiet de l’annonce par les autorités françaises de la vente de réacteurs nucléaires à la Libye qui n’en a aucun besoin, car ce pays est déjà exportateur d’hydrocarbures. Et encore plus inquiet des propos du président français, Nicolas Sarkozy, qui a déclaré, le 24 septembre, devant l’ONU à New York que la France était “prête à aider tout pays” qui chercherait à utiliser, à des fins civiles, l’énergie nucléaire. Et d’ajouter sans vergogne que “c’est d’ailleurs la meilleure réponse à ceux qui veulent, en violation des traités, se doter de l’arme nucléaire” [3] ! Sachant que la même technologie sert au nucléaire civil et militaire, combien de nouvelles graines en dormance compte-t-il semer ainsi ? Graines qui n’attendront qu’un terreau favorable pour être transformées en bombes.

Certes, on ne peut pas « désinventer » la bombe, mais on peut limiter son expansion en évitant de semer la technologie nucléaire à tous vents et en créant des conditions géopolitiques favorables à son élimination. De nombreux pays ont déjà renoncé à l’arme nucléaire. Mais la menace de guerre par Bernard Kouchner, ministre français des affaires étrangères, ne peut que renforcer la conviction de l’Iran de la nécessité de se doter de la bombe nucléaire.

La dissémination des graines d’ambroisie est irréversible et son élimination réclamée par le site Internet qui lui est dédié est vaine. La dissémination de la technologie nucléaire est plus inquiétante et son éradication encore plus difficile. Il faudra plus qu’un site Internet aux générations futures pour réparer les erreurs de la politique actuelle des autorités françaises.

Les jardiniers de l’ACRO

[1] www.ambroisie.info
[2] France culture, Terre à Terre, le 1er septembre 2007
[3] lemonde.fr, 24 septembre 2007

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Le nouveau visage de la dissuasion, 10 ans après la fin des essais nucléaires

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°72, mars 2006


Le 19 janvier 2006, dans un discours à l’Ile Longue, le président de la république a étendu les « intérêts vitaux » de la France qui devaient être défendus par l’arme nucléaire : « L’intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le coeur de nos intérêts vitaux. Mais ils ne s’y limitent pas. […] Par exemple, la garantie de nos approvisionnements stratégiques… ». L’arme nucléaire pour garantir l’accès au pétrole ? Avec une telle logique, chaque pays va légitimement vouloir se doter de cette arme. Mais le président veut aussi utiliser l’arme nucléaire pour convaincre les autres pays de s’en passer. Sont aussi visés, les « Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d’utiliser, d’une manière ou d’une autre, des armes de destruction massive ».

De plus, l’arme nucléaire passe du statut d’arme absolue à celui d’arme ultime. « L’ultime avertissement restaure le principe de la dissuasion, indique-t-on de source militaire. On ne peut pas offrir le choix au chef de l’Etat entre l’apocalypse et rien du tout. [1] » Ce changement vise à rendre crédible la détermination et signifie des armes plus petites, avec un pouvoir de destruction plus limité. Devant les députés de la Commission de la défense, Michèle Alliot-Marie expliquait, le 25 janvier, qu’«un adversaire potentiel pourrait penser que la France, compte tenu de ses principes, hésiterait à utiliser l’entière puissance de son arsenal nucléaire contre des populations civiles. Notre pays a assoupli ses capacités d’action et a désormais la possibilité de cibler les centres de décision d’un éventuel agresseur». En cas d’utilisation en Iran par exemple, pays implicitement visé, la riposte terroriste serait telle que cette option est difficilement envisageable.

La nouvelle doctrine vient de donner raison a posteriori à tous ceux qui dénonçaient le programme de recherche lancé en 1991 : sous couvert d’étude du vieillissement des armes nucléaires, il s’agissait bien de mettre au point de nouvelles armes nucléaires en violation du traité de non-prolifération [2]. Selon Libération du 9 février 2006, « il s’agit de rechercher une «amélioration dans le domaine des frappes», indique-t-on de source militaire. De deux façons : des bombes pourraient être tirées à haute altitude pour créer une «impulsion électromagnétique» et détruire les systèmes de communication et les ordinateurs de l’adversaire ; et le nombre des têtes nucléaires à bord des missiles a été réduit pour augmenter leur portée et leur précision. ».

Certes, le président a réaffirmé qu’« en aucun cas, il ne saurait être question d’utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d’un conflit », mais l’évolution de notre doctrine tend à légitimer celle des Etats-Unis et l’accès à la bombe de pays sentant leurs intérêts vitaux menacés comme l’Iran. Au lieu de concourir à la réduction des arsenaux nucléaires, en accord avec le traité de non-prolifération, la France vient de donner des arguments à tous les pays proliférants.

Avec la fin de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fait son temps : les scénarios de crise sont essentiellement d’ordre économique et les terroristes hors d’atteinte. La principale menace militaire est la prolifération. Et cela prolifère partout ! Les grandes puissances soucieuses d’interdire le nucléaire des autres ne seront légitimes à le faire qu’après avoir abandonné leur propre nucléaire.

Depuis la fin de la guerre froide, les occasions n’ont pas manqué de parvenir à un programme de désarmement nucléaire, mais les grandes puissances ont manqué le coche. Il est temps de retirer ce dossier des seules mains du président de la république.

[1] Libération, 9 février 2006
[2] Voir à ce sujet le dossier l’ACROnique du nucléaire n°46, de septembre 1999 : «Vers une quatrième génération d’armes nucléaires ? »

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Pour l’abrogation de l’arrêté secret défense

mis à jour le 27 février 2004

Le 9 février 2003, des militants de Greenpeace bloquent un camion chargé de 150 kg de plutonium au centre ville de Chalon sur Saône pour démontrer la vulnérabilité de ces transports. La réponse du gouvernement ne s’est pas faite attendre : le 9 août 2003, paraissait au journal officiel un arrêté qui classe « secret défense » les informations relatives aux matières nucléaires. A qui était destiné ce texte ? S’agissait-il de définir de nouvelles règles pour l’administration et les exploitants ou museler les associations dérangeantes ?

L’autorité de sûreté nucléaire a aussi tôt annoncé qu’elle ne changerait rien à sa politique de communication. L’action de Greenpeace, quant à elle, est le fruit de plusieurs mois de filature et d’étude des transports de plutonium et n’est pas liée à une fuite d’information officielle. Les camions suivaient toujours le même chemin et s’arrêtaient aux mêmes heures aux mêmes endroits. Il n’a pas été difficile d’agir.

C’est donc légitimement que les associations de protection de l’environnement ou anti-nucléaires qui se battent depuis des années pour plus de transparence et démocratie dans la gestion du dossier nucléaire se sont senties visées. Mais aussi les journalistes qui ont considéré cet arrêté comme un déni de leur droit à l’information. Greenpeace a été invitée à retirer certaines information de son site Internet, ce qu’elle
a refusé de faire.

Face au tollé, M. Lallemand, haut fonctionnaire de la défense au ministère de l’industrie a proposé une circulaire d’explication du texte, alors que la société civile réclamait son abrogation. Les politiques ont dû s’en mêler et c’est finalement un nouvel arrêté “secret défense” assorti d’une circulaire d’explication qui sont apparus au JO du 29 janvier 2004.

L’arrêté est toujours aussi restrictif quant à la liberté d’informer sur les transports de matière nucléaire. Quant à la circulaire, elle précise à l’administration, sous le prétexte usé de lutte contre le terrorisme, comment appliquer ces nouvelles règles. Les associations et journalistes qui font un travail d’information ne sont pas concernés par la circulaire alors que tout semble indiquer que l’arrêté leur est destiné. En maintenant le flou, le haut fonctionnaire espère-t-il qu’ils s’auto-censurent plus que nécessaire de peur de la répression ? Pour l’ACRO, mais aussi pour les autres associations contestant ces textes, il n’est pas question de changer notre façon de travailler.


• L’ACRO se joint à l’appel lancé par de nombreuses organisations en France
pour la défense du droit à l’information sur le nucléaire et ses dangers !
• L’ACRO est aussi signataire du communiqué commun des membres
Associatifs de CLI ou CLIS auprès des Installations Nucléaires


Les organisations signataires demandent l’abrogation de l’arrêté du 24 juillet 2003 qui classe secret défense la quasi-totalité des informations relatives aux matières nucléaires (combustibles neufs, irradiés, déchets radioactifs…) et place ainsi hors de tout contrôle démocratique la majeure partie des activités nucléaires et des risques qu’elles génèrent. Elles invitent tous les citoyens français à signer et à faire signer la pétition afin de manifester leur attachement au droit à l’information et leur refus de la militarisation du nucléaire civil.

Le texte de la pétition est téléchargeable sur :
http://www.sortirdunucleaire.org/Petition_Secret_defense.rtf


Mobilisation générale des associations contre l’arrêté du 24 juillet 2003 qui classe « secret défense » les informations relatives aux matières nucléaires.

Le 9 août 2003 paraissait au JO un arrêté relatif au secret défense, daté du 24 juillet 2003 et signé par le Haut fonctionnaire de Défense, au nom du ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie. Ce texte stipule que les informations relatives aux « matières nucléaires » présentent un caractère de secret de la défense nationale et qu’elles doivent
en conséquence être classifiées.

La portée de ce texte est considérable. En effet :
1/ le terme de « matières nucléaires » englobe tous les types de combustibles, neufs ou irradiés, et la plupart des déchets radioactifs. Toutes les étapes de l’industrie nucléaire
sont donc concernées, de la fabrication du combustible jusqu’à son retraitement et au stockage des déchets radioactifs. Seule l’extraction du minerai échappe à l’omerta… mais il est vrai que toutes les mines françaises ont fermé !
2/ les termes choisis pour définir la nature des informations classifiées sont particulièrement extensifs : surveillance, confinement, suivi, comptabilité, transport, vulnérabilité, exercice de crise…  Avec de telles définitions, n’importe quelle information est susceptible d’être frappée d’interdit.

L’arbitraire et le secret vont désormais peser sur l’information relative au nucléaire.
Quiconque enfreindrait l’interdit s’expose à des poursuites, assorties de peines excessivement lourdes, pouvant aller jusqu’à 7 ans d’emprisonnement ou plus de 100 000 euros d’amende (cf. art. 413-10 du code pénal). Une véritable épée de Damoclès pèse désormais sur les associations et les journalistes qui publieraient des informations jugées dérangeantes par l’Etat ou par les exploitants.

En accédant à la demande de Cogéma-Areva, le gouvernement a choisi de museler l’information sur les risques. Cela ne les fera pas disparaître, bien au contraire !
Empêcher associations et syndicats d’alerter l’opinion sur le passage de convois de plutonium en plein centre-ville aidera assurément la Cogéma… mais certainement pas les populations exposées au risque.

L’alignement du nucléaire civil sur le nucléaire militaire
L’arrêté Secret défense n’est pas un dispositif isolé. D’autres modifications réglementaires renforcent le contrôle de l’information et octroient au ministère de la Défense nationale des pouvoirs inédits en matière de nucléaire civil. Le 10 septembre 2003 était publié un décret présidentiel (n°2003-865) portant création d’un « comité interministériel aux crises nucléaires ou radiologiques »  qui remplace le « comité interministériel de la sécurité nucléaire » instauré en 1975. Le changement est radical : il s’agit désormais de gérer l’accident (et non plus le fonctionnement normal des installations nucléaires) et cette gestion est placée sous la direction du ministère de la Défense nationale, que l’accident survienne sur une installation civile ou militaire ou au cours d’un transport.  Le secrétaire général de la Défense nationale est ainsi chargé de la planification et l’évaluation des mesures à prendre, de la coordination des différents ministères et c’est à lui que revient la responsabilité d’informer le président de la République et le Premier ministre.
Déjà, en 2002, le ministère de la Défense nationale devenait, avec celui de l’Industrie, le principal ministère de tutelle de l’organisme officiel d’expertise (IRSN), à même d’intervenir aussi bien sur les dossiers civils que militaires. Les ministères de la Santé et de l’Environnement étaient relégués au deuxième plan et celui du Travail carrément exclu alors que plus de 200 000 travailleurs sont profession-nellement exposés aux rayonnements ionisants.

Les associations signataires ont choisi de se mobiliser pour défendre le droit de chacun d’être informé sur le nucléaire et ses dangers.
Elles considèrent  qu’un simple arrêté n’a pas la légitimité nécessaire pour restreindre aussi radicalement la liberté d’expression. Ce texte est indigne d’une démocratie. Il doit être abrogé.


Communiqué commun élaboré lors de la réunion Inter-CLI du 4.10.03, à PARIS

L’arrêté ministériel du 24.07.03, publié au JO le 9.08.03, institue le « secret défense » sur les informations qui relèvent du nucléaire civil. Dans le même temps, le gouvernement prétend relancer une loi sur la « transparence et les CLI ». Nous nous demandons quel est le sens de notre participation à des CLI ou CLIS menacées par le « secret défense » et ne pouvant plus analyser de dossiers ni diffuser des informations, pourtant du domaine civil.

Si cet arrêté est mis en application, les CLI et CLIS n’ont plus de raison d’être et ne pourront plus continuer à travailler. En conséquence, notre participation aux CLI et CLIS, en temps que représentants des associations de défense de l’environnement se trouve remise en cause.

En conclusion, nous, associations membres de CLI ou CLIS, estimons que notre participation y est incompatible avec l’existence d’un tel arrêté, nous demandons donc son abrogation.

L’ACRO siège à,
– la Commission Spéciale et Permanente d’Information auprès de l’établissement Cogéma de la Hague (dite “commission Hague”),
– la Commission de Surveillance du Centre de Stockage Manche,
– la Commission Locale d’Information de Penly-Paluel,
– la nouvelle Commission Locale d’Information créée pour l’arsenal de Cherbourg.

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Prolifération nucléaire

Mis en avant

Texte initialement écrit pour le Dictionnaire des risques paru chez Armand Colin et paru dans l’ACROnique du nucléaire n°63, décembre 2003. Version remise à jour pour l’édition 2007 du dictionnaire.


“On va faire la guerre une bonne dernière fois pour ne plus avoir à la faire. Ce fut l’alibi bien-aimé […] des conquérants de toutes tailles. […] Par malheur, ça n’a jamais marché” note Jean Bacon. En effet, la “civilisation” ou la “démocratie”, selon les époques, prétendument apportées au bout du fusil, n’ont jamais supprimé les conflits. Avec l’arme nucléaire, en exposant l’ennemi potentiel au risque d’une riposte massivement destructrice, a-t-on enfin trouvé définitivement le chemin de la paix ? L’équilibre de la terreur entre les deux grandes puissances aurait ainsi évité une troisième guerre mondiale, mais pas les nombreux petits conflits qui ont ensanglanté la planète. On comprend alors l’attrait que suscite cette arme radicalement nouvelle pour de nombreux pays se sentant menacés : comment oserions-nous la refuser aux pays en voie de développement alors qu’elle est indispensable à notre survie, et ceci d’autant plus, que cela représente de juteux marchés pour le fleuron de notre industrie ? Evidemment, le transfert de technologie sera “pacifique”, les technologies civile et militaire pour se procurer la matière première étant identiques. Tout comme les armes exportées sont qualifiées de “défensives”.

Les motivations pour partager son savoir sont multiples : échange de technologies entre la Corée du Nord et le Pakistan, accès au pétrole irakien ou iranien pour la France, développer en secret des technologies militaires dans un pays tiers pour l’Allemagne ou tout simplement renforcer son camp. Malheureusement, cette prolifération, dite horizontale, ne fait qu’augmenter le risque de voir un conflit régional dégénérer en guerre nucléaire. En effet, aucun pays, pas même les démocraties, n’est à l’abri de l’accession au pouvoir d’une équipe dirigeante peu scrupuleuse.

De fait, pas un pays ne s’est doté d’infrastructures nucléaires sans une arrière-pensée militaire, même si certains, comme la Suisse, le Brésil ou l’Afrique du Sud par exemple, ont officiellement renoncé à l’arme nucléaire. Quarante-quatre pays sont actuellement recensés par le traité d’interdiction des essais nucléaires comme possédant une technologie suffisante pour accéder à l’arme suprême. Personne ne met en doute qu’il suffirait d’un délai de quelques mois à un pays très industrialisé pour disposer, s’il le souhaitait, de l’arme atomique et des moyens de la déployer. L’acharnement du Japon, par exemple, à vouloir développer une filière plutonium et des lanceurs de satellites en dépit de nombreux déboires est lourd de sens à cet égard.

Conceptuellement, il est facile de fabriquer une arme rudimentaire, la difficulté étant d’ordre technologique pour accéder à la matière fissible. Le plutonium issu des réacteurs civils peut faire l’affaire, avec des performances moindres. Les Etats-Unis l’ont testé. Pour un groupe terroriste, qui recherche davantage un impact psychologique et médiatique, c’est suffisant. Mais dans une situation d’équilibre de la terreur, il faut des armes fiables qui n’explosent pas accidentellement et qui, en cas d’attaque, détruisent bien toutes les capacités ennemies à réagir. De telles armes nécessitent de la matière fissile dite de qualité militaire et des développements technologiques poussés. Le risque est déjà grand, avec des armes plus ou moins rudimentaires, de voir des équilibres régionaux se transformer en catastrophe, sans pour autant apporter la paix. Par exemple, le conflit au Cachemire n’a pas cessé avec l’accession de l’Inde et du Pakistan au statut de puissances nucléaires.

Dès 1946, l’Assemblée générale des Nations unies vote la création d’une commission atomique chargée d’éliminer les armes nucléaires et de destruction massive. Depuis, on ne compte plus les tentatives officielles et vœux pieux pour parvenir à un désarmement général. “L’homme se trouve placé devant l’alternative suivante : mettre fin à la course aux armements ou périr” prévient même l’ONU en 1977. Rien n’y fait. La diminution des arsenaux nucléaires des grandes puissances ne doit pas faire illusion. Ce sont des armes qui étaient devenues stratégiquement obsolètes qui ont été démantelées.

Les grandes puissances prennent comme prétexte la menace liée à la prolifération horizontale pour garder des arsenaux conséquents et développer de nouvelles armes, provoquant ainsi une prolifération dite verticale. Mais le tollé mondial provoqué par la reprise des essais nucléaires occidentaux en France en 1995 impose une certaine discrétion. Les programmes nucléaires “civils” permettent d’entretenir une infrastructure industrielle et un savoir faire ; sous couvert d’entretien du stock d’armes, les grandes puissances se sont engagées dans la course à une arme de quatrième génération miniaturisée, utilisable sur le champ de bataille. Elles s’appuient sur la recherche fondamentale qui leur sert d’alibi. Ainsi, par exemple, le laser mégajoule en France met en avant son intérêt pour l’astrophysique : la population se laisse berner et les concurrents avertis peuvent mesurer les progrès réalisés. Mais, le partage de certaines connaissances avec une communauté scientifique non-militaire, nécessaire pour attirer des chercheurs, facilite la prolifération horizontale.

Le développement de ces nouvelles armes est lié à un changement stratégique : avec la fin de la guerre froide, les territoires nationaux ne sont plus directement menacés ; c’est l’accès aux matières premières et ressources énergétiques qui devient primordial. Mais en cas d’utilisation, la frontière qui existe entre les armes classiques et celles de destruction massive risque d’être brouillée et d’entraîner une escalade dans la riposte. Les idéalistes voient là une violation de l’article 6 du traité de non-prolifération : “Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace.” Alors que chaque pays jure de sa bonne foi.

Un désarmement complet n’est réalisable que par étapes ; le plus urgent semble être de sortir de l’état d’alerte. Comme au temps de la guerre froide, des milliers d’armes nucléaires américaines et russes peuvent être déclenchées en quelques dizaines de minutes. Un déclenchement accidentel ou suite à une erreur de jugement, entraînant une riposte immédiate, aurait des conséquences effroyables. Cependant, un désarmement complet et sûr impliquerait un renoncement à de nombreuses activités industrielles et de recherche, telles celles qui ont été interdites à l’Irak par le conseil de sécurité de l’ONU après la première guerre du Golfe. Se priver de recherches sur l’atome, surtout quand on a accumulé des déchets nucléaires dont on ne sait que faire, est-ce vraiment souhaitable ? Placer les activités proliférantes sous contrôle international est nécessaire, mais pas suffisant. Les institutions et traités ad hoc ayant montré leur inefficacité depuis la seconde guerre mondiale, de nouveaux mécanismes sont à inventer, parmi lesquels un contrôle citoyen avec la mise en place d’une protection internationale pour les lanceurs d’alerte.

Il n’est pas besoin, comme on le sait, d’armement nucléaire pour tuer massivement. Mais l’attrait pour ces armes de destruction massive est tel qu’il semble impossible d’en freiner la prolifération, malgré le lourd tribut déjà payé par les pays engagés dans la course folle. Outre le coût financier et humain qui aurait pu trouver des utilisations plus pacifiques, la fascination pour cette arme a fait que tout était permis. Partout, des populations – souvent des minorités ethniques et des appelés du contingent – ont été exposées sciemment aux essais nucléaires atmosphériques. Aux Etats-Unis, près 9.000 cobayes humains ont été, à leur insu, victimes d’expérimentations médicales visant à étudier l’influence des radioéléments. Nombre d’entre eux étaient des enfants. En URSS, l’infrastructure nucléaire était construite par des prisonniers des camps de détention spéciaux. L’environnement a aussi été sacrifié et certains sites ne peuvent plus être réhabilités. C’est bien là l’ironie suprême de la course à l’arme nucléaire, qui sous couvert d’apporter la sécurité absolue à chacun, n’aura conduit qu’à réduire la sécurité de tous.

David Boilley

Bibliographie :

  • Dominique Lorentz, Affaires atomiques, Les arènes, 2001
  • Jean Bacon, Les Saigneurs de la guerre : Du commerce des armes, et de leur usage, Les Presses d’aujourd’hui, 1981 et Phébus 2003.
  • Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort ; Histoire des bombes, Serpent à plumes 2002
  • Conférences Pugwash sur la science et les affaires mondiales, Eliminer les armes nucléaires ; Est-ce souhaitable ? Est-ce réalisable ?, Transition, 1997
  • André Gsponer et Jean-Pierre Hurni, Fourth generation of nuclear weapons, Technical Report, INESAP, c/o IANUS, Darmstadt University of Technology, D-64289 Darmstadt (mai 1998)
  • Bruno Barrillot, Audit atomique, éd. du CRDPC, 1999.
  • Bruno Barrillot, L’héritage de la bombe, éd. du CRDPC, 2002.
  • Stephen I. Schwartz et al, Atomic audit, Brookings Institution Press mai 1998
  • Eileen Welsome, The Plutonium Files: America’s Secret Medical Experiments in the Cold War, Dial Press 1999
  • Kenzaburô Oé, Notes sur Hiroshima, Gallimard 1996

dicodico2Autres textes du dictionnaire des risques :

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Des fissures dans la filière plutonium au Japon

Lettre d’information du réseau sortir du nucléaire n°20, janvier-février 2003.


Un nouveau scandale vient de secouer l’industrie nucléaire japonaise [1] : Tokyo Electric Power Co. (TEPCO), aurait falsifié 37 rapports de sûreté depuis la fin des années 80. Cela concerne 13 des 17 réacteurs de la première compagnie d’électricité du pays et plusieurs d’entre eux fonctionnent actuellement avec des fissures et de nombreuses autres anomalies. Par exemple, en juin 1994, TEPCO avait annoncé une fissure de 2,3 m dans l’enveloppe du réacteur n°1 de Fukushima en minimisant le nombre total de fissures. La cuve a ensuite été changée en 1998. Quand des inspecteurs gouvernementaux sont venus inspecter l’ancienne cuve, les fissures non-révélées ont été cachées sous des feuilles plastiques. Un rapport de l’agence pour la sûreté nucléaire et industrielle fait aussi état de cas particulièrement « malicieux » où des pièces métalliques ou de la peinture ont été utilisées pour dissimuler les parties endommagées ou réparées en secret, notamment sur le circuit de refroidissement primaire. La compagnie a reconnu les dissimulations. Les quatre principaux dirigeants ont donné leur démission et de nombreux cadres ont été rétrogradés.

Réactions en chaîne

Devant l’ampleur du scandale, des langues se sont déliées. D’autres compagnies d’électricité ont admis avoir falsifié des rapports de sûreté ou omis de mentionner des défauts dans les réacteurs. Tohoku Electric Power Co a ainsi considéré qu’il n’était pas nécessaire de signaler les fissures détectées dans le circuit de refroidissement de la centrale d’Onagawa, sous prétexte qu’elles ne posaient aucun risque en termes de sûreté. Des sous-traitants comme Hitachi et Toshiba ont reconnu avoir falsifié des rapports d’inspection à la demande de leurs clients. La nouvelle révélation la plus grave concerne probablement à nouveau TEPCO qui est soupçonnée d’avoir fabriqué des données de contrôle d’herméticité de ces réacteurs. Il s’agit là d’une accusation bien plus grave que les fissures dissimulées, car cela concerne l’enceinte de confinement supposée retenir la radioactivité en cas d’accident. Les contrôles sont classés au niveau le plus haut par l’autorité de sûreté. Cela n’a pas empêché TEPCO d’inventer des séries de données quand les mesures auraient pu alarmer les inspecteurs ou trafiquer un instrument de mesure afin qu’il donne un taux de fuite faible. Lors d’une inspection, elle a pompé secrètement de l’air à l’intérieur du réacteur pour compenser la fuite connue, de façon à ce que le taux de fuite mesuré satisfasse les normes.

L’association anti-nucléaire Mihama, a aussi reçu des documents internes à TEPCO montrant qu’une fuite de plutonium et d’autres radioéléments avait contaminé l’environnement de la centrale de Fukushima entre 1979 et 1981, sans que les autorités ou la population locale ne soient prévenus [2]. La compagnie a reconnu la fuite, mais en minimise les conséquences, comme d’habitude.

Un régime de complaisance

C’est un ancien travailleur de General Electric International qui, en juillet 2000, a alerté l’autorité de sûreté. Celle-ci a d’abord fait la sourde oreille, seule une question orale a été posée à TEPCO. Quand il a proposé de coopérer, son offre a d’abord été refusée. Il a fallu six mois aux autorités pour demander des comptes par écrit à TEPCO et elles ont transmis une copie des courriers de l’informateur, avec son identité ! Donner son nom est une faute grave, d’autant plus qu’il avait demandé à rester anonyme pour pouvoir retrouver du travail. L’autorité de sûreté est aussi accusée de lenteur et d’inefficacité, ce qui a conduit le ministre de l’industrie à reconnaître que « deux ans c’est trop long. » Quand le scandale a éclaté, le ministre s’est dit scandalisé que TEPCO ait trahi la confiance du public alors que l’énergie nucléaire est un des piliers de la politique énergétique de la nation. Cela devrait retarder l’introduction du MOx dans la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, un maillon important de la politique gouvernementale du combustible nucléaire.

Aux dernières nouvelles, les 4 dirigeants démissionnaires de TEPCO seraient réintégrés comme conseillés avec tous les avantages matériels…

La population inquiète

Les premières révélations ont eu lieu à la fin août 2002 et d’autres ont suivi durant tout l’automne. La population, sondée par la presse, se dit très inquiète par la situation dans laquelle se trouve le parc électronucléaire du pays. Tout le monde se souvient que l’explosion qui avait eu lieu à Tokaimura dans une usine de conversion d’uranium [3], un des accidents les plus graves de l’industrie nucléaire, était due essentiellement au laxisme des exploitants qui n’avaient pas respecté les règles de sûreté. Plus de 600 personnes avaient été irradiées et des riverains viennent de porter plainte pour obtenir des compensations [4]. Les municipalités et provinces concernées par TEPCO ont donc demandé l’arrêt des réacteurs suspectés et l’abandon du programme « pluthermal » qui vise à l’introduction de combustible MOX. Fin octobre, 10 des 17 réacteurs de TEPCO sont à l’arrêt, suite au scandale ou à des inspections de routine, sans que l’alimentation électrique de la capitale ne soit perturbée.

La filière plutonium remise en cause

Le Japon est en train de finir la construction d’une usine de retraitement des combustibles irradiés à Rokkasho dans le nord de l’île principale pour en extraire du plutonium. Cette usine, dont les premiers tests devraient avoir lieu en 2003, est prévue pour prendre le relais de l’usine de La Hague, en France, pour la production nationale. Pourtant, le pays ne dispose actuellement d’aucun débouché pour le plutonium. Le surgénérateur Monju est arrêté depuis 1995 suite à une fuite de sodium et une falsification du rapport d’expertise de l’accident en 1997. Le programme MOX, qui vise à introduire du plutonium mélangé à de l’uranium dans des réacteurs ordinaires, vient de subir de nouveaux revers. Kansai Electric Power Co. (KEPCO) qui prévoyait aussi d’introduire du MOX dans ses réacteurs a dû y renoncer suite au scandale concernant la falsification des données de contrôle par le producteur, British Nuclear Fuel Limited (BNFL) [5]. Le combustible incriminé a été renvoyé en Grande-Bretagne cet été. KEPCO a également demandé à COGEMA de suspendre la fabrication du combustible MOX pour sa centrale de Takahama, parce que le fabriquant ne pouvait pas démontrer que les assemblages satisfaisaient les nouvelles règles établies par le gouvernement japonais [6]. La pression politique s’était donc intensifiée sur les municipalités et régions concernées par les centrales de Fukushima et Kashiwazaki-Kariwa, gérées par TEPCO, pour qu’elles acceptent que le MOX soit chargé. Suite à ce nouveau scandale, la compagnie s’est résignée à repousser sine die l’introduction du MOX dans ses réacteurs.

Du plutonium militaire ?

L’acharnement du gouvernement japonais à développer sa filière plutonium malgré les nombreux revers subis peut surprendre. En plus de l’introduction du MOX, il espère aussi redémarrer le surgénérateur de Monju capable de transformer du plutonium « civil » en plutonium « militaire ». L’explication est donnée par d’un des leaders de l’opposition, Ichiro Ozawa, qui a affirmé récemment, « nous avons plein de plutonium dans nos centrales nucléaires, il nous est possible de fabriquer de trois à quatre milles têtes nucléaires » [7]. En raison de son histoire, le Japon rejette officiellement les armes nucléaires suivant trois principes énoncés en 1959 par le Premier ministre, « pas de production, pas de possession et pas d’introduction ». Le dernier principe a déjà été violé par l’armée américaine qui a utilisé des îles japonaises comme base nucléaire [8]. Les autres probablement aussi. Le Japon possède toute la technologie nécessaire à la production de l’arme nucléaire et à son déploiement. En particulier, son programme de lanceur de satellites lui donne accès à des missiles inter-continentaux. Il s’est aussi engagé dans la course à l’arme de quatrième génération en développant un programme de « recherche fondamentale » consacré à la fusion par laser [9].

Pendant ce temps, le premier chargement de combustible MOX français, arrivé au Japon en septembre 1999, attend dans la piscine de la centrale de Fukushima en compagnie du combustible irradié. Tout un symbole. Les autres chargements ont rejoint, eux aussi, une piscine de déchets…


[1] Sur ce scandale, lire la revue de la presse japonaise faite par l’ACROnique du nucléaire n°59 de décembre 2002.

[2] Les documents sont disponibles sur son site Internet http://www.jca.apc.org/mihama

[3] Sur cet accident, on pourra lire, Criticality Accident at Tokai-mura – 1 mg of uranium that shattered Japan’s nuclear myth, de Jinzaburo Takagi et the Citizens’ Nuclear Information Center, (http://www.cnic.or.jp/english/books/jco-apply.html) ou en français, Tokaï-mura : un grave accident qui devait arriver, revue de la presse internationale de l’ACROnique du nucléaire n°47, décembre 1999.

[4] The Japan Times: Aug. 20, 2002

[5] Sur cette affaire, on pourra se reporter au site Internet en japonais de l’association Mihama qui en est à l’origine ou lire en français, La fin du retraitement en Grande-Bretagne ?, extrait de la revue de presse internationale de l’ACROnique du nucléaire n°49, juin 2000.

[6] Le communiqué de presse de la compagnie, daté du 26 décembre 2001, est disponible en anglais à l’adresse suivante :
http://www.cnic.or.jp/english/news/misc/melox.html

[7] Mainichi Shimbun, 7 avril 2002 et The Guardian, 8 avril 2002

[8] How much did Japan know ?, by Robert S. Norris, William M. Arkin, and William Burr, Bulletin of the Atomic Scientists, January/February 2000, Vol. 56, No. 1, http://www.thebulletin.org

[9] Sur ce sujet, lire, Vers une quatrième génération d’armes nucléaires ?, ACROnique du nucléaire n°46, septembre 1999 et Liaisons dangereuses en recherche et armement, ACROnique du nucléaire n°57, juin 2002

Ancien lien

Faire front au front national

Communiqué du 30 avril 2002

Sans démocratie, il n’y a pas d’expertise indépendante. Le cas du Pr Iouri Bandajevski est là pour le rappeler. Ce scientifique bélarusse de réputation internationale, a été condamné à huit ans de réclusion pour “corruption” par une cour militaire parce ce qu’il avait osé contester la gestion par le pouvoir en place des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. Le Pr Iouri Bandajevski est considéré comme un “prisonnier d’opinion” par Amnesty International.

L’ACRO a déjà dénoncé localement des épisodes peu glorieux qui pourraient être un avant goût d’une gestion totalitaire de la société. N’a-t-on pas vu des groupes violents empêcher la tenue de réunions politiques ? Une liberté d’expression pluraliste est indispensable au bon fonctionnement démocratique. Que cela soit pour le nucléaire ou pour tout autre thème.

De nombreuses associations tentent, au quotidien, de faire progresser le débat public, l’expression citoyenne ou les droits humains fondamentaux. Ce travail difficile est aujourd’hui menacé au niveau national, après l’avoir été par les mairies acquises par le front national.

Rien ne permet de justifier un vote pour un parti qui nie les droits humains si durement acquis. Il est inquiétant de voir certaines thèses de l’extrême droite reprises plutôt que combattues. Il est effrayant de penser que l’arme nucléaire puisse tomber entre des mains fascisantes.

L’ACRO n’a pas pour mission de s’immiscer dans le débat électoral, mais il y a péril en la demeure. Elle appelle donc, à titre exceptionnel, chaque citoyen à penser aux valeurs démocratiques au moment de passer dans l’isoloir et rappelle, d’autre part, que le combat pour la démocratie ne se limite pas au vote.