Archives pour la catégorie Zones géographiques
ACROnique du nucléaire – Hors série n°1
Entièrement consacré au Centre de Stockage de la Manche (CSM)
Le CSM : Centre Sans Mémoire ?
Le Centre de Stockage de la Manche :
- Historique administratif et contexte socio-juridique lors de la fermeture
- La réglementation applicable au Centre
- Les évolutions techniques du Centre
- Le contenu du site
L’environnement :
- La pollution de l’environnement
- La surveillance radiologique effectuée par l’ACRO
- Autres pollutions radioactives
- La pollution par les métaux lourds
Le Futur :
- Quel avenir ?
Notions de base :
- La radioactivité, qu’est-ce ?
- Du tritium et des normes
- Les déchets nucléaires
Revue de presse
Lexique
- Actualité précédente : Le Comité Nord-Cotentin
- Archives de l’ACROnique du nucléaire
- Index thématique des articles en ligne
Avant propos
“La nécessité d’un débat public sur la gestion et l’avenir des centres de stockage n’est pas apparue. C’est sans doute une conséquence d’une histoire de l’industrie nucléaire voulue et décidée par l’État, au début avec une forte composante défense nationale, ensuite de stratégie d’indépendance énergétique. Les aspects sociologiques et sociopolitiques ont été largement ignorés […]. Il appartient aux pouvoirs publics d’initier et d’alimenter ce débat.” (Rapport Turpin, p. 9)
Le Centre de Stockage de la Manche a mauvaise réputation pour le laxisme qui a entouré sa gestion et les problèmes environnementaux sérieux quíil soulève. Síil est déjà difficile díévaluer ce centre actuellement, on imagine très bien que son impact à long terme est très difficile à prévoir. Il est pourtant envisagé de le laisser en líétat, lors díune phase de surveillance qui durera des années. Sachant que ce centre est là pour líéternité, il a été suggéré de mieux líisoler grâce à une nouvelle couverture. Une nouvelle enquête publique devra venir avaliser se scénario.
L’ACRO a reçu du Ministère de líenvironnement un financement pour une action de communication envers les élus et la population de la Hague en vue díune nouvelle enquête publique concernant líavenir du Centre de Stockage de la Manche. Ce document est un outil d’information et de communication pour les différentes actions que nous organisons.
Dans ce document, nous avons tenté de proposer des éléments díappréciation à des non spécialistes du nucléaire étant prêts à investir du temps dans le dossier d’enquête publique. Il est cependant impossible díéviter certaines notions concernant la radioactivité. Nous conseillons donc au lecteur néophyte de commencer par les notions de base situées à la fin de cet ACROnique.
Malgré tous les efforts consentis, de nombreuses questions restent sans réponse au sujet de ce centre de stockage et il nous sera parfois difficile díêtre précis. Ce dossier se base sur des documents accessibles à tout citoyen via la Commission díInformation de la Hague, la Commission de Surveillance de CSM, sur des documents internes à líANDRA que nous avons rendus publics (L’ACROnique du nucléaire n°32) et sur le travail de surveillance de l’ACRO. A l’heure où nous écrivons, nous ne connaissons toujours pas la date de la prochaine enquête publique. Aussi, le lecteur comprendra que ce hors-série de LíACROnique du nucléaire est une présentation de la situation passée et actuelle, mais quíil ne peut être une réponse au dossier díenquête que nous ne possédons toujours pas… même de façon anonyme !
Nous avons demandé à l’ANDRA d’avoir accès aux rapports de sûreté de ses centres de stockage, mais nous n’avons pas reçu la moindre réponse. Il semble que l’Agence refuse toujours la transparence demandée par les associations.
«Le site de la Manche, après vingt-cinq ans de bons et loyaux services, figure désormais comme une référence technique internationale dans le stockage des déchets, une expérience incomparable dont bénéficie le site de l’Aube.» explique le CEA, qui a eu la tutelle du CSM durant toute son existence. (Le Commissariat à l’Energie Atomique, Découvertes Gallimard/CEA, 1995.) Nous vous laissons découvrir à quoi tient cette réputation…
Etude préliminaire de la répartition de l’iode 129, effectuée en 1998, dans l’environnement de l’usine de retraitement de La Hague à l’aide d’une mousse terrestre : Homalotecium sericeum.
Etude ACRO (octobre 1999) dont les principaux résultats ont été repris dans l’ACROnique du nucléaire n°52, mars 2001.
Cette étude a été effectuée dans le cadre d’une convention passée entre l’Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest (A.C.R.O.) et la Direction de la Sûreté des Installations Nucléaires (D.S.I.N.). Elle constitue, pour l’année 1998, une extension au programme de surveillance mené par l’A.C.R.O. sur le plateau de La Hague. En effet, l’A.C.R.O. n’effectue des mesures régulières que pour le milieu aquatique continental et dispose de peu de données pour les autres écosystèmes. Avec le présent travail, des données nouvelles sont fournies sur les teneurs en iode 129, radioélément caractéristique du retraitement, observable chez un bio-indicateur atmosphérique reconnu de longue date et couramment utilisé pour traduire la qualité de l’air. Si l’ensemble des résultats permet d’établir une cartographie des teneurs en iode 129 dans La Hague, ce travail n’en constitue pas moins une démarche préliminaire destinée à alimenter la réflexion sur ce thème. Cette étude est un élément nécessaire pour définir une stratégie applicable à un travail de plus grande envergure qui permette de préciser la manière dont se répartit l’iode 129 “atmosphérique” dans la région de La Hague. En second lieu, elle constitue un support à la mise en place d’une future surveillance radiologique de l’air à l’aide de bio-indicateurs.
Les travaux du Groupe Radioécologique du Comité Nord Cotentin (cf dossier de l’ACROnique du nucléaire n°47) ont montré qu’en 1996, la dose efficace totale moyenne reçue par la population vivant dans les environs de l’usine COGEMA de La Hague est due principalement aux rejets dans l’atmosphère. Ces calculs de dose reposent sur un modèle de rejet atmosphérique très approximatif qui n’a pas pu être validé par une comparaison avec des mesures dans l’environnement.
Un des éléments majeurs en terme de dose facilement détectable dans l’environnement est l’iode 129. Produit de fission présent dans les combustibles irradiés, il est presque entièrement rejeté dans l’environnement lors du retraitement. Les autres isotopes radioactifs de l’iode sont soit produits en faible quantité ou ont des durées de vie suffisamment courtes pour qu’il n’y ait pas d’accumulation. Celle de l’iode 129 est de 15,7 millions d’années.
Ce travail présente les résultats d’une étude sur la répartition (cartographie) de ce radioélément autour de l’usine de retraitement des combustibles irradiés de La Hague à l’aide de 18 échantillons de mousses terrestres utilisées comme bio-indicateurs.
Télécharger au format pdf :
Qualité radiologique des eaux marines et continentales du littoral normand
Extrait de l’ACROnique du nucléaire n°50, septembre 2000
Télécharger le rapport complet.

Sollicité par l’Agence de l’Eau Seine-Normandie (Direction des Rivages Normands), le travail engagé par l’A.C.R.O. s’inscrit dans une démarche d’évaluation de la qualité radiologique des eaux marines et continentales du littoral normand. Dans cette perspective, des mesures de radioactivité ont été effectuées, non pas à proximité d’un émissaire (environnement déjà très surveillé) mais à plus grande échelle puisqu’en milieu marin, plus de 640 km de côtes sont concernés. Il s’agissait de fournir un bilan représentatif de l’état radioécologique, pour une année, de l’environnement marin (le long des côtes normandes) et des principaux cours d’eau qui l’alimentent.
Le rapport complet a aussi été publié sous forme de CD-Rom contenant de nombreuses études dans tous les domaines liés à l’eau et peut être commandé gratuitement auprès de l’A.E.S.N.
Présentation du travail engagé en 1997-98
Cette étude s’est articulée autour de deux campagnes de prélèvements effectuées entre avril 97 et février 98 : l’une au printemps et l’autre, en automne-hiver. Ceci, afin de répondre au souhait de la Direction des Rivages Normands de disposer d’un bilan représentatif d’une année.
En effet, de nombreux facteurs peuvent influencer dans le temps les résultats obtenus pour un indicateur en un lieu donné. On peut citer en exemple : le cycle biologique des espèces étudiées, les variations des caractéristiques physiques du milieu (salinité, température, etc.), les variations d’activités rejetées par les installations nucléaires, l’évolution de la qualité des rejets, etc… Aussi, pour restituer le plus fidèlement possible l’état d’un milieu, on conçoit aisément la nécessité de répéter l’exercice.
A chaque campagne, des prélèvements ont été effectués à la fois le long du littoral normand au cours de pêches à pied, de Cancale (Baie du Mont St Michel) au Tréport (limite de la Haute-Normandie), mais aussi dans des cours d’eau : la Risle, la Vire, la Douve, la Sienne, la Sélune, l’Orne, la Sainte Hélène, le Ru des Landes ou la Seine.
Concernant les polluants recherchés, nous n’avons mesuré que les radioéléments artificiels émetteurs d’un rayonnement gamma. L’intérêt de mesurer les ” émetteurs gamma artificiels ” est accru par le fait qu’ils représentent la plupart des polluants courants, et que de nombreux travaux ont été menés sur leur devenir en relation avec leurs caractéristiques physico-chimiques.
Parmi ceux-ci, une attention particulière a été portée sur l’iode 129 (129I). Ce radionucléide, apparu depuis une quinzaine d’année dans les rejets de l’usine de retraitement de La Hague (unique terme source industriel), n’est étudié que depuis peu ; il y a donc beaucoup moins d’informations que pour les autres émetteurs gamma. De plus, cet élément peut contaminer de grandes étendues en raison de sa mobilité.
Contexte
Outre ces aspects hydrodynamiques, la Manche est une ressource vivante, siège d’activités permanentes comme la pêche et les cultures marines et d’activités saisonnières comme le tourisme littoral. Elle est également, comme toute masse d’eau qui baigne les côtes d’un pays peuplé et industrialisé, un exutoire pour toutes sortes d’effluents, qu’ils soient issus de l’agriculture, de la collectivité ou de l’industrie, y compris de l’industrie nucléaire. A ce titre, la Manche et plus particulièrement les eaux du littoral normand recueillent les rejets d’effluents liquides d’installations nucléaires côtières depuis 1966. D’abord, avec la construction de l’usine de retraitement de La Hague et du Centre de Stockage de la Manche (Cotentin), puis, avec la création de l’arsenal à Cherbourg, et finalement, avec la mise en service des centrales électronucléaires de Flamanville, de Paluel et de Penly (soit huit réacteurs à eau pressurisée au total). Mais les eaux du littoral normand n’en sont pas moins influencées par d’autres sources. Le réseau hydrographique, dense, draine des substances radioactives consécutives aux retombées antérieures et postérieures à l’accident de Tchernobyl mais également aux rejets de diverses structures, qu’elles soient hospitalières, de recherche ou industrielles. De même, les eaux atlantiques qui pénètrent en Manche présentent une radioactivité artificielle rémanente.
Carte des installations nucléaires ayant des rejets radioactifs influençant la Manche
La fin du retraitement en Grande-Bretagne ?
Extrait de la revue de presse internationale de l’ACROnique du nucléaire n°49, juin 2000
Le scandale a commencé l’an dernier (voir notre précédente revue de presse internationale), quand l’Independent a révélé que les données sur la qualité du combustible Mox fourni par BNFL (British Nuclear Fuels Limited) au Japon avaient été falsifiées. Les deux usines Mox de Sellafield sont depuis fermées et c’est l’avenir de toute la filière plutonium qui est maintenant en jeu. Le marché semblait pourtant être porteur, 80 transports vers le Japon étaient prévus, la construction d’une nouvelle usine de fabrication de combustible Mox envisagée, avec à la clé la privatisation de BNFL. Le gouvernement espérait vendre 49% de la compagnie pour un montant de 1,5 milliards de livres avant les prochaines élections. Dans ce but, la compagnie s’est payé un supplément complet à la revue La Recherche. C’est à la suite de ce scandale que l’on a appris que BNFL payait 500.000 livres par an au ministère des affaires étrangères pour avoir un employé avec un passeport diplomatique à l’ambassade de Tokyo. McLaughlan, actuellement en poste avec le statut de conseiller, était directeur de la communication au siège de BNFL avant. cela fait 20 ans que la pratique dure. Selon un conseiller du ministre de l’environnement au moment où a été décidé la construction de l’usine de retraitement Thorp en 1993, les télégrammes diplomatiques du Japon étaient tous rédigés par BNFL, même s’ils étaient signés par l’ambassadeur. Ils annonçaient des perspectives de contrats et de développement très optimistes. Le ministère des affaires étrangères ne voit là aucun conflit d’intérêt… (The Guardian, 8 mars 2000)
Une sûreté minimale pour un profit maximal
Le traitement du Mox consiste en la transformation d’un mélange de poudres d’oxydes d’uranium et de plutonium en pastilles de céramique dont la taille est définie par le client. Chaque pastille est mesurée par laser et celles qui ne satisfont pas le cahier des charges sont rejetées. C’est lors d’un deuxième contrôle, quand 5% des pastilles choisies au hasard sont mesurées à la main, que la falsification a eu lieu. Dans certains cas de larges parties de fichiers anciens ont été copiées et collées dans de nouveaux fichiers. Les autorités japonaises ont été averties par l’Inspection des Installations Nucléaires (NII) que deux lots suspects étaient dans le bateau en route vers le Japon dont le départ avait fait beaucoup de bruit l’été dernier. Le client, la compagnie de production d’électricité du Kansai, a demandé à BNFL de reprendre le chargement et l’utilisation de ce type de combustible remis à plus tard. (ENS, 4 février 2000)
Le NII a publié 3 rapports le 18 février sur le manque de culture de sûreté chez BNFL : le premier sur la gestion de déchets liquides de haute activité ; le deuxième sur l’augmentation du nombre d’incidents en 1999 qui a conduit à un audit complet ; et le dernier sur la falsification des données concernant le combustible Mox. Les inspecteurs menacent de fermer l’usine de retraitement si une solution n’est pas présentée pour l’élimination des déchets liquides très actifs avant 2015. Pendant plus de 40 ans, ces déchets ont été stockés dans des citernes et refroidis continuellement. En 1990, une usine de vitrification a été construite pour convertir les 1300 m3 de déchets contenus dans 21 citernes en 8000 fûts qui devront ensuite être refroidis pendant une cinquantaine d’années. L’usine n’a jamais bien fonctionné et la production limitée à 110 fûts en 2 ans. L’usine a ensuite été modifiée pour atteindre 300 fûts par an, mais cela ne suffit pas pour éponger le passif. Le problème c’est qu’avec le retraitement, BNFL produit plus de déchets liquides qu’elle n’en vitrifie. Par conséquent, les inspecteurs menacent de fermer Thorp. L’Irlande, qui craint l’explosion d’une de ces citernes, fait pression pour qu’une solution soit trouvée rapidement.
La falsification des données sur le Mox remonte à 1996 et est donc bien plus ancienne que ce que l’on pensait initialement. Le rapport dénonce un manque de culture de sûreté et met en avant la facilité avec laquelle il était possible de falsifier les données. Si les employés mis en cause sont bien responsables, il n’est pas normal que cela ait pu durer pendant 3 ans. La direction de l’usine doit donc aussi être tenue pour responsable, pas seulement les cinq employés licenciés. Le rapport souligne cependant que la qualité du combustible n’est pas en cause. BNFL a accepté ces rapports et a promis de suivre les recommandations. (The Guardian et The Independent, 18 février 2000). Il est recommandé que toute l’organisation soit revue et que les cadres intermédiaires qui avaient été licenciés afin de minimiser les coûts de production en vue de la privatisation soient réintégrés. Les objectifs de la compagnie étaient le profit, pas la sûreté, avec en particulier une volonté de réduire de 25% les coûts. Le rapport prétend que le site est sûr, mais que la sûreté est réduite au minimum tolérable. (The Guardian, 19 février 2000).
Un autre rapport de l’Agence de l’Environnement dénonce la falsification des données concernant les rejets de la centrale de Hinkley Point, sur la Manche. Il s’agit de deux des huit réacteurs Magnox, de première génération, encore en activité et gérés par… BNFL. Entre décembre 1997 et décembre 1998, seulement la moitié des rejets de carbone 14 ont été déclarés. Après avoir mesuré de fortes activités en carbone 14, un employé a pensé que la mesure était faussée par la présence de sulfure 35 et a soustrait la quantité de cet élément qu’il pensait être présent. Il avait tort, mais les quantités réellement rejetées ne dépassent pas les autorisations de rejet. La centrale est actuellement à l’arrêt depuis quelques mois car il est apparu que certaines parties de l’acier subissant des compressions n’avaient pas été bien testées il y a 35 ans, quand la centrale a été construite. (The Observer, 20 février et The Guardian, 21 février 2000). BNFL a donc finalement décidé de ne pas la redémarrer. (The Guardian Weekly, 1-7 juin 2000).
Réactions en chaîne en Europe
Le Mox produit en 1996 par BNFL était entièrement destiné à l’Allemagne, ce qui a permis de découvrir que 4 assemblages du réacteur de Unterweser n’avaient pas subit non plus des tests satisfaisants. L’information a fait un tollé en Allemagne. Pour sa défense, BNFL prétend que les pastilles ont bien été vérifiées, mais que le fichier de données s’est perdu à la suite d’un problème informatique et qu’il a donc été remplacé par un faux. La Suisse qui a commandé du combustible Mox en 1997 est aussi inquiète. Une investigation complémentaire a permis de découvrir qu’il en était de même pour le combustible de la centrale de Beznau. Le coup est dur pour BNFL qui avait nié les faits pendant plus de quatre mois et pour les autorités britanniques qui étaient jusque là incapables de répondre aux sollicitations allemandes et suisses. (ENS, 22 février 2000 et The Guardian, 23 février 2000) L’Allemagne a décidé d’arrêter la centrale et de retirer le combustible suspect (BBC, 24 février 2000). Elle demande aussi des compensations pour le manque à gagner et envisage de rompre tous ses contrats. (The Guardian, 25 février 2000) Tous les transports de combustible Mox à destination de l’Allemagne ont été suspendus. (The Independant, 9 mars 2000). La Suisse a suspendu ses envois de combustible irradié vers la Grande-Bretagne et le parlement est en train de débattre sur une nouvelle loi sur l’énergie nucléaire. La Suède a aussi suspendu l’envoi de 4,8 tonnes de combustible irradié provenant d’un réacteur de recherche (ENS, 27 mars 2000)
Le directeur de BNFL a finalement démissionné, capitulant devant les pressions gouvernementales dont il a fait l’objet. Cela faisait quatre ans qu’il dirigeait la compagnie. (ENS, 29 février 2000). Le NII, qui ne s’est pas aperçu pendant 3 ans des falsifications faites par BNFL, est aussi sur la sellette, malgré les rapports sévères qu’il a publiés. Des parlementaires vont donc se pencher sur les relations entre BNFL et la sûreté qui semblent être serrées. (The Observer, 5 mars 2000)
Nouveaux scandales
Les inspecteurs du NII ont recalé 4 lots de combustibles d’uranium provenant de l’usine de Springfields, près de Preston, et destinés à deux centrales car ils ont découvert des fissures. Si ces barres avaient été chargées, des fuites de radionucléides auraient pu contaminer le système de refroidissement primaire des réacteurs. NII ne peut pas garantir qu’il n’y a pas de barre fissurée dans un des réacteurs du pays et va mener une enquête plus approndie sur la production de cette usine. La livraison de combustible vers les 7 réacteurs gaz a été suspendue. (The Observer, 5 mars 2000) Les containers qui servent à transporter l’hexafluorure d’uranium et utilisés pour l’exportation ne résistent pas plus de trois minutes à un feu, selon une nouvelle étude. Cela concerne plus de 2300 convois par, soit 20000 tonnes de matériaux vers la Russie, les Etats-Unis, la France, l’Allemagne et les Pays Bas. Les tests ont été effectués par l’IPSN qui a montré que dans le meilleur des cas, au bout de 175 secondes le container se rompt. En cas d’accident, de grandes quantités d’hexafluorures d’uranium peuvent se répandre et réagir avec l’air pour donner un gaz acide, l’hydrofluorique, qui peut endommager les poumons. L’AIEA recommande que les containers tiennent plus de 30 min dans un feu à 800°C. (The Guardian Weekly, 6-12 avril 2000).
C’est à nouveau The Independent qui révèle que c’est tout le contrôle des pastilles cylindriques de Mox qui est trafiqué. Le diamètre de ces pastilles soit être constant avant de les empiler dans des barres de combustibles. S’il est trop grand, elles peuvent gonfler et déformer les barres. S’il est trop petit, les pastilles peuvent se mettre à vibrer. BNFL est donc supposée mesuere automatiquement le diamètre par laser en trois points : en haut, en bas et au milieu. Mais il est rapidement apparu que les pastilles qui sortaient de l’usine avaient “la forme d’un pot de fleur”. Une extrémité était donc plus large et la pastille était rejetée. BNFL a donc déplacé les 2 points de mesure extrêmes de 2 mm vers l’intérieur afin que les défauts se voient moins et que la pastille passe les tests. Interrogé par le journal, NII a confirmé. BNFL lui aurait dit qu’il n’était pas nécessaire de faire des mesures aux extrémités car les cylindres sont parfaits. Le NII a admis l’explication sans être informé sur le défaut de forme. Il a aussi affirmé qu’il n’avait pas été informé du changement de méthode de contrôle quand cela a eu lieu. La compagnie a démenti avoir voulu diminuer les coûts en réduisant les contraintes, mais a reconnu la position des points de mesure. (The Independent, 7, 8 et 9 mars 2000).
Vers la fin de retraitement ?
C’est toute la filière du retraitement qui a été remise en cause lors de la réunion OSPAR où le Danemark a pris une initiative en vue de son interdiction, soutenu par l’Islande et l’Irlande. Mais, pour prendre effet les motions doivent être approuvées par les deux-tiers des pays représentés au sein de la commission. (ENS et AFP, 27 mars 2000). Le nouveau président de BNFL a envisagé l’arrêt du retraitement devant la chambre des communes et a annoncé qu’il était impensable de privatiser partiellement la compagnie avant 2002. L’ensemble des activités du groupe doivent être révisées, car l’amélioration de la sûreté a un coût qui risque de rendre la privatisation impossible. Le gouvernement aurait accepté l’idée que le retraitement n’a pas d’avenir. Mais la participation dans la gestion des armes nucléaires est maintenue. Le Ministère de la défense a confirmé le consortium AWE ML (Atomic Weapons Establishment, constitué à parts égales de Lockheed Martin, British Nuclear Fuels et SERCo). (ENS, 3 avril 2000 et The Guardian Weekly, 30 mars au 5 avril 2000) British Energy, qui vient de diviser par deux les dividendes versés à ses actionnaires, a annoncé qu’il négociait avec BNFL l’arrêt du retraitement afin de réduire ses charges des deux tiers. Pour le producteur d’électricité, le retraitement est un “non-sens” économique et espère convaincre son partenaire que son arrêt est la seule façon de sauver l’énergie nucléaire. Ce retrait du principal client signifierait la fin du retraitement en Grande-Bretagne. (The Independent et 11 mai 2000 et The Guardian, 19 mai 2000). BNFL a démenti qu’elle serait mencée de faillite comme l’a rapporté le Sunday Telegraph qui dit citer un rapport interne confidentiel qui révèle les coûts inattendus portant le passif de la firme à 36 milliards de livres (54 milliards de dollars). BNFL s’est refusée à commenter ces chiffres, car un étude à ce sujet est encore en cours. (AFP, 28 mai 2000).
Le gouvernement allemand a lancé une enquête auprès des centrales nucléaires ayant acheté du combustible recyclé Mox à la Cogema. Un problème de qualité lui a été signalé par l’Etat régional de Basse-Saxe où une centrale utilise du Mox produit par le site de Caradache. La Cogema a répondu à cette mise en cause en assurant que les problèmes viennent de logiciels et que ce n’est pas la la qualité du Mox qui est en cause “mais l’enregistrement de la qualité”… (Ouest-France, vendredi 31 mars 2000)
Liens :
- Articles de l’Independant sur le sujet
- Dossier du Guardian sur le sujet
- Environment News Service
- Les rapports officiels sont ici.
Enquêtes publiques au Centre de retraitement de la Hague : commentaires de l’ACRO
Extrait de l’ACROnique du nucléaire n°49, juin 2000
La Cogéma a fait une demande d’autorisation de modification de ses usines de retraitement de La Hague qui a été soumise à enquête publique du 2 février au 17 mai 2000. L’ACRO a remis un rapport avec ses commentaires dont nous reprenons ici l’introduction et les conclusions. Le rapport complet a été publié dans l’ACROnique du nucléaire n°49 de juin 2000 ou peut être directement téléchargé au format pdf.
Introduction
Devant faire face à une baisse de ses commandes, la COGEMA souhaite augmenter la capacité de retraitement de ses deux usines afin de pouvoir en fermer une momentanément si nécessaire. Elle demande aussi à être autorisée à retraiter des combustibles plus irradiés, combustibles MOx ou provenant de réacteurs de recherche (MTR). La demande formulée par l’exploitant pourra surprendre car il ne s’agit pas, de façon spécifique, d’une nouvelle demande d’autorisation de rejet, en vertu du décret de 1995, mais bien d’une demande de modification de l’arrêté du 12 mai 1981 visant à étendre le fonctionnement actuel des installations (INB 116-117-118) et, tout particulièrement, à autoriser le retraitement de nouveau combustibles dont les caractéristiques sont éloignées de celle pour lesquelles ces installations ont été conçues. Ces demandes doivent être accompagnées d’une étude de danger et d’impact environnemental de ces nouvelles activités. En outre, le gouvernement a affirmé vouloir réduire autoritairement les autorisations de rejet à l’issue des enquêtes publiques. Nous allons donc donner aussi notre avis sur le sujet.
L’ACRO a participé pendant deux ans au travaux du Groupe Radioécologie du Comité Nord Cotentin (GRNC dans la suite), ce qui lui permet d’avoir un regard critique sur le dossier d’impact déposé par l’exploitant. L’étude de danger soumise à enquête est très maigre et peu détaillée ; elle repose sur un rapport préliminaire de sûreté auquel nous n’avons malheureusement pas accès. Ce fait rend l’examen critique plus difficile.
Les principes de radioprotection de la publication n°60 de la CIPR, qui ont été repris par la législation européenne concernant l’exposition des travailleurs et de la population sont :
- Le principe de justification : une pratique induisant une exposition aux rayonnements ionisants n’est acceptable que si elle procure un bénéfice aux personnes exposées ou à la société ;
- Le principe d’optimisation : si cette pratique est justifiée, le détriment subit doit être aussi faible que possible ;
- Le principe de limitation de dose et de risque : l’ensemble des doses reçues par les individus doit conduire à un risque inférieur aux limites jugées comme socialement acceptables.
C’est au regard de ces trois principes que nous avons étudié les dossiers d’enquête publique déposés par COGEMA.
Au risque radiologique s’ajoute le problème des rejets chimiques qui fait l’objet d’un chapitre particulier.
[…]En résumé et conclusion
Nous pensons que l’étude de danger devrait être plus détaillée, comporter des développements relatifs à divers scénarios d’accidents envisageables et tenir compte des effets combinés des modifications demandées par l’exploitant. Par ailleurs, bien que cette pratique (retraitement de nouveaux combustibles et matières) nous apparaisse non justifiée, si l’autorisation était donnée, il nous semble nécessaire d’imposer des limites précises aux quantités totales et relatives de combustibles MOx et MTR retraitées. Nous demandons que le retraitement des nouveaux combustibles soit justifié, conformément à la directive européenne.
L’article 6.2 de la directive EURATOM stipule : ” La justification des catégories ou types de pratiques existants peut faire l’objet d’une révision chaque fois que des connaissances nouvelles et importantes concernant leur efficacité ou leur conséquences sont acquises “. Nous estimons que le travail fait par le GRNC constitue une connaissance nouvelle des conséquences du retraitement. Nous demandons par conséquent que le retraitement des combustibles irradiés soit justifié, conformément à la directive européenne.
Concernant les rejets nominaux, il apparaît que la marge (différence nominal – réel) dont l’exploitant souhaite disposer est tout à fait conséquente. Compte tenu, d’une part, du niveau actuel très élevé des rejets des installations de retraitement et, d’autre part, des projets développés ici qui contribueront à l’évidence à une augmentation de ces rejets, l’ACRO considère très clairement que l’acceptation des rejets nominaux irait à l’encontre de la convention OSPAR signée par la France. En outre, le projet présenté par COGEMA ne satisfait pas le principe d’optimisation de la directive européenne : il est tout à fait envisageable à l’exploitant de réduire d’avantage ses rejets.
Pour ce qui est de la réduction de l’impact sanitaire pour les populations voisines, la démonstration de l’exploitant n’est pas convaincante compte-tenu des projets exposés et de leurs conséquences en matière d’augmentation de rejets. Dans ce contexte, il doit être souligné que la valeur de 30 microSv retenue par COGEMA comme seuil d’impact sanitaire nul est en contradiction avec l’hypothèse de la “linéarité sans seuil” admise par les comités scientifiques internationaux (CIPR, BEIR…).
Le choix des groupes de référence retenus par l’exploitant est éminemment contestable. Tout particulièrement, COGEMA devrait, à l’instar du Comité radioécologie Nord-Cotentin, considérer que des pêcheurs exercent dans la zone des Huquets. Par ailleurs, les régimes alimentaires des groupes de référence choisi par la COGEMA ne permettent donc pas de s’assurer que toute la population est soumise à des doses inférieures aux chiffres annoncés.
Les éléments contestables de la partie du dossier consacrée aux rejets chimiques, ainsi que l’évolution des dispositions réglementaires, ne font que renforcer la nécessité d’une réelle étude d’impact suivie d’une enquête publique qui ont fait défaut de façon surprenante au début des années 80. Par conséquent, la position de l’exploitant, qui estime que la mise en oeuvre de ses demandes d’accroissement de la capacité de retraitement et l’élergissement de la gamme des produits à traiter, ne nécessiterait pas de réviser les rejets chimiques en mer, n’est pas acceptable. Pour l’ACRO, il est indiscutable, à la lecture du décret du 5 mai 1995 et de la Circulaire DSIN-FAR/SD4 n°40676/98 du 20 mai 1998, qu’une nouvelle demande d’autorisation airait dû être formulée par l’exploitant pour les raisons suivantes :
- demande d’augmentation des rejets de TBP de 6,7 t/an à 10 t/an (soit bien plus de 10% d’augmentation…),
- demande de rejets de nouveaux polluants chimiques (nitrites, soufre, mercure, cadmium…)
- adjonction de nombreux radionucléïdes nouvellement identifiés par le GRNC (+53%).
En conclusion, l’ACRO demande :
- que les rapports de sûreté censés éclairer l’étude des dangers cessent d’être classés “confidentiels” et deviennent accessibles à la contre-expertise non institutionnelle et aux mouvements associatifs concernés par le sujet,
- que le principe de justification soit appliqué au retraitement et tout particulièrement aux pratiques nouvelles que l’exploitant souhaite mettre en oeuvre,
- que les autorités de l’Etat, comme elles s’y sont engagées publiquement, promulguent des autorisations de rejets liquides et gazeux clairement revues à la baisse,
- que les futures autorisations soient basées sur les niveaux de rejets réels actuels et non sur les rejets nominaux défendus par l’exploitant,
- que soient clairement réaffirmés les fondements de la Convention OSPAR visant à tendre vers les rejets zéro d’ici à 2020,
- que, dans cet objectif (Convention OSPAR), les autorisations de rejet ne soient attribuées que pour une période limitée (elles sont actuellement illimitées…) à l’instar de la situation anglaise où les autorisations pour Sellafield sont revues tous les 3 ans ; cette méthode permettrait d’assurer la planification de l’objectif à atteindre,
- que soit pérennisée l’existence d’un outil d’expertise indépendant permettant d’évaluer régulièrement l’impact de ces installations sur les populations du Nord-Cotentin,
- que l’action citoyenne et indépendante de contrôle de l’environnement en Nord Cotentin reçoive un soutien appuyé de la part des pouvoirs publics et des collectivités territoriales et locales marquant une volonté politique d’ouverture vers une démarche plurielle dans le domaine de la surveillance et du contrôle.
Etude de la répartition de radionucléides artificiels émetteurs gamma entre une usine de dépollution et son milieu environnant : cas de la station d’épuration du District du Grand Caen
Etude ACRO de juin 2000 dont les principaux résultats ont été publiés dans l’ACROnique du nucléaire n°53 de juin 2001.
Hors industrie nucléaire, diverses structures (hospitalières, de recherche ou industrielles) peuvent avoir recours à l’utilisation de radio-isotopes conditionnés sous forme « non scellés ». De telles pratiques conduisent à tolérer des rejets dans l’environnement dans le respect d’un dispositif réglementaire. Ainsi le réseau collectif peut contenir des radio-isotopes dont le devenir va dépendre en partie de l’épuration appliquée aux eaux usées. Cette étude, à travers l’analyse d’un cas concret, a pour objectif de renseigner sur le devenir des radioéléments gamma présents dans les eaux usées traitées par une station d’épuration.
Dans ce but, un suivi analytique d’une durée de cinq mois a été mis en place sur la station Mondeville du District du Grand Caen. Les eaux usées brutes et traitées, les boues de décantation et le milieu aquatique recevant les effluents traités ont fait l’objet d’analyses régulières. D’autres mesures ont également été faites afin de préciser le rôle joué par les différents ouvrages de traitement.
Les résultats acquis soulignent la présence en entrée de la station de radioéléments artificiels émetteurs gamma utilisés à des fins d’actes diagnostics ou thérapeutiques en médecine nucléaire. La contamination du réseau est essentiellement due au Technétium99m et à l’Iode131, radioéléments présents quelque soit le jour ouvré et l’heure considérés. La charge totale entrante estimée pour une jstationaournée est importante, de l’ordre de 4000 MBq pour le Technétium99m et de 15 à 300 MBq pour l’Iode131. Le bilan d’épuration de la station montre que celle-ci joue un rôle vis à vis de cette pollution à travers ces étapes de traitement. Au sein du milieu naturel recevant les eaux traitées, seule la présence d’Iode131 est observée.
Télécharger le rraport d’étude :Etude de la répartition de radionucléides artificiels émetteurs gamma entre une usine de dépollution et son milieu environnant et l’annexe méthodologie :Etude de la répartition de radionucléides artificiels émetteurs gamma entre une usine de dépollution et son milieu environnant.
Présentation du Comité Nord-Cotentin et historique
ACROnique du nucléaire n°47, décembre 1999
En 1995, J.F. Viel mène une enquête épidémiologique autour de l’usine de retraitement des combustibles irradiés de La Hague. Il observe une surincidence de leucémies dans un rayon de 10 km autour de l’usine : 4 cas sont observés, alors que 1,4 cas étaient attendus chez les moins de 25 ans. J.F. Viel va ensuite poursuivre ses recherches pour tenter d’identifier une ou des causes de l’apparition de ces maladies. Un financement de l’INSERM, de la Ligue Nationale contre le Cancer et la collaboration de 33 médecins locaux lui permettent de réaliser cette étude. En janvier 1997, les résultats sont publiés : un lien est établi, notamment, avec la fréquentation des plages par les enfants ou la mère lors de la grossesse et la consommation de fruits de mer. Cette publication déclenche une polémique (Pour en savoir plus, voir « l’ACROnique du nucléaire » n°36).
En février 1997, la Ministre de l’Environnement et le Secrétaire d’Etat à la Santé décident la création d’une « Commission pour une Nouvelle Etude Epidémiologique » (dite « Commission Souleau »). Celle-ci est composée uniquement d’épidémiologistes, dont J.F. Viel. Ces spécialistes se sont vite heurtés à une difficulté : le manque de connaissances concernant les rejets des installations nucléaires, le devenir des éléments radioactifs rejetés dans l’environnement, les doses reçues par les habitants de la région et l’action de ces doses sur l’organisme humain.
La « Commission Souleau » a donc décidé de s’adjoindre les compétences d’un groupe de travail baptisé « Groupe Radioécologie Nord-Cotentin », groupe d’experts, dont un scientifique de l’ACRO, Pierre Barbey, seul représentant du mouvement associatif.
En mai et juin 1997, la « Commission Souleau » remet aux ministres concernés des rapports dont l’un émane du Groupe Radioécologie Nord-Cotentin ; celui-ci, mis en place fin mai, avait donc eu très peu de temps pour travailler (3 réunions !), ce qui était dérisoire, étant donné l’étendue et la complexité du travail qui lui était imparti.
Et pourtant, lors de la présentation publique de ce rapport à Beaumont-Hague, fin juin 1997, Monsieur Souleau n’hésite par à l’utiliser pour banaliser la question des rejets des installations nucléaires du Nord-Cotentin, et adopter un discours rassurant. Il se permet, de plus, lors de cette réunion publique, de présenter certains chiffres comme étant le résultat de calculs effectués par les experts du Groupe Radioécologie Nord-Cotentin, alors qu’il s’agissait de calculs effectués par la COGEMA !… Pierre Barbey réagit vivement dans un courrier à l’attention des ministres concernés et de Monsieur Souleau. Il rappelle les conditions que l’ACRO avait posées pour sa participation aux travaux du Groupe Radioécologie Nord-Cotentin (travail exhaustif, sur les 30 dernières années, transparence de la part des exploitants, le temps nécessaire…). Monsieur Souleau démissionne. (Nous avons publié, dans « l’ACROnique du nucléaire » n°38, les textes des rapports réunis aux ministres par la « Commission Souleau » ainsi que les documents relatifs aux problèmes apparus lors de la publication.)
En août 1997, les ministres de l’Environnement et de la Santé publient un communiqué : les travaux seront poursuivis, sur la base des recommandations de la « Commission Souleau » : Alfred Spira (INSERM) est chargé de mener les recherches en épidémiologie ; Annie Sugier (IPSN) est nommée pour présider le Groupe Radioécologie Nord-Cotentin.
Pour appuyer le groupe plénier, 4 sous-groupes de travail spécialisés ont été constitués, avec un thème de travail défini pour chacun :
GT1 : examiner les rejets déclarés par les exploitants.
GT2 : rassembler et interpréter les mesures faites dans l’environnement.
GT3 : comparer les différents modèles entre eux et confronter leurs prévisions avec les mesures faites dans l’environnement.
GT4 : identifier des groupes de population exposée, évaluer le niveau moyen des expositions et estimer le risque.
3 membres de l’ACRO ont participé à ces travaux :
Pierre Barbey : membre du groupe plénier, du GT1 et du GT4
David Boilley : membre du GT3
Gilbert Pigrée : membre du GT1
Pour le volet « épidémiologie » :
En octobre 1997, Alfred Spira, qui a travaillé avec « l’Association du registre des cancers de la Manche », présente aux Ministres de l’Environnement et de la Santé les premiers résultats d’une étude portant sur les années 93-96. Aucun cas de leucémie supplémentaire n’a été enregistré sur cette période (l’étude de J.F. Viel portait sur les années 78-92). En juillet 1998, Alfred Spira remet un rapport intitulé « Rayonnements ionisants et santé : mesure des expositions à la radioactivité et surveillance des effets sur la santé » où il présente les résultats de ses travaux et des propositions d’action. (La Documentation Française ? A. Spira, O. Bouton ? 1998.)
Pour le volet « radioécologie » :
Après 2 années de travail, le « Groupe Radioécologie Nord-Cotentin » a rendu public le résultat de ses travaux, le 7 juillet 1999. Le document comprend un rapport détaillé par groupe de travail et un rapport de synthèse. (Ces différents rapports peuvent être consultés au siège de l’ACRO ou partiellement sur internet).
Nous publions, ci-après, un extrait de ce document, intitulé « Résumé / Conclusions » ; il présente le mode d’approche qui a été celui du Groupe Radioécologie Nord-Cotentin, et les résultats obtenus, un commentaire du GSIEN et les « réserves et remarques » de l’ACRO. Nous y avons joint un communiqué de presse émanant du collectif « Les mères en colère ». Il faut souligner que l’expression de ces associations indépendantes figure dans le rapport officiel.
Liens
- Le Rapport du Comité Nord Cotentin (sur le site de l’IRSN)
- Les réserves de l’ACRO (extraites du rapport et publiées dans l’ACROnique n°47, décembre 1999)
- Fiche technique : les modèles d’impact des rejets radioactifs (ACROnique n°47, décembre 1999)
- Les difficultés rencontrées par les membres associatifs des commissions officielles (ACROnique n°51, décembre 2000)
- Polémiques sur les leucémies de La Hague, ACROnique du nucléaire n°36, mars 1997
- L’ACRO ne signera pas le rapport sur le calcul d’incertitude, ACROnique du nucléaire n°54, septembre 2001
- Deuxième mission du Groupe Radioécologie Nord-Cotentin : les réserves de l’ACRO.
- Deuxième mission du Groupe Radioécologie Nord-Cotentin : le calcul d’incertitude, ACROnique du nucléaire n°60, mars 2003.
Tôkaï-mura : un grave accident qui devait arriver
Revue de la presse internationale de l’ACROnique du nucléaire n°47, décembre 1999
Devant l’importance de l’évènement, la revue de presse internationale ne sera consacrée qu’à cet accident. Les autres informations seront reprises dans les revues de presse suivantes.
Un sentiment d’apocalypse
Le jeudi 30 septembre, vers 15h30, une cinquantaine de familles ont été évacuées dans un rayon de 200m autour de l’usine de traitement de l’uranium de Tôkaï-mura, à 120 km au Nord-Est de Tôkyô, suite à une fuite de radioactivité survenue à 10h15 le matin même. 150 personnes sont concernées par cette mesure et la zone a été fermée à la circulation. En outre, environ 320 000 habitants résidant dans un rayon de 10 km avaient été avisés par hauts parleurs, à partir de 12h30, de demeurer chez eux et de fermer leurs fenêtres. Trois employés de l’usine ayant été exposés aux radiations ont été transportés par hélicoptère à l’hôpital. Deux des trois ouvriers ont dû être portés sur des brancards par des secouristes portant des masques et des combinaisons anti-radiations avant d’être placés dans un département stérile. Le troisième homme a pu marcher jusqu’à l’institut et est soigné dans un service normal. Les dépêches d’agence suivantes feront état d’un nombre grandissant de personnes irradiées, pour atteindre finalement 69 personnes, dont des riverains et des secouristes. Le même jour, une autre dépêche AFP, rappelle les accidents nucléaires les plus graves de l’histoire, laissant présager la gravité de ce dernier. A 19h, plus de 5 000 familles étaient encore confinées chez elles. Un responsable de la ville de Tôkaï-mura a indiqué le même jour que la pluie maintenait le niveau de radiation élevé à proximité du site de l’accident.
Voici les règles diffusées à la radio et à la télévision le lendemain de l’accident, selon une dépêche AFP :
— Vous pouvez empêcher totalement les effets des substances radio-actives en vous calfeutrant chez vous.
— Le niveau des radiations autour du site peut changer en raison du vent et de la pluie mais ailleurs il est extrêmement bas et ne représente pas de menace pour la santé.
— A tout hasard, abstenez-vous d’aller dehors. Fermez portes et fenêtres, n’utilisez pas les ventilateurs ou la climatisation.
— Si vous devez absolument utiliser un véhicule, fermez les fenêtres.
— Abstenez-vous de moissonner jusqu’à nouvel avis de la préfecture.
— Abstenez-vous de boire l’eau de puits ou l’eau de pluie mais l’eau du robinet est potable.
Rues désertes, magasins et écoles fermées, fenêtres closes malgré la chaleur : Tôkaï-mura ressemblait vendredi matin à une ville fantôme. Des policiers, dont le visage est protégé par des masques, limitaient les entrées et les sorties. Les autorités tentaient de calmer les inquiétudes des habitants. ” Il n’y a plus de risque de nouvelles émissions de radiation “, a expliqué un responsable municipal, dont la voix était relayée par les haut-parleurs accrochés dans les rues. La circulation des trains locaux a été suspendue.
Selon l’Agence pour la Science et la Technologie, la dose à la limite du site était de 0,84 mSv par heure alors que la norme pour la population est de 1 mSv par an. A 17h, le jour de l’accident, la dose mesurée au sud du centre a atteint 4 mSv par heure. (Yomiuri Shimbun, 1/10/1999)
Les deux ouvriers, Husachi Ouchi, âgé de 35 ans, et Masato Shinohara, âgé de 39 ans, présentent des symptômes, dus à de fortes radiations, qui sont difficiles à soigner. Le troisième ouvrier, Yutaka Yokokawa (54 ans), est également dans un état sérieux. Environ la moitié des personnes ayant subi des radiations d’un tel niveau sont menacées de mort dans les trente jours suivants (AFP, 1/10/1999). Ils affirment avoir vu une lueur bleue et selon une estimation de l’Agence pour la Science et la Technologie (STA), la dose qu’ils auraient reçue atteint 17 000 mSv pour l’un d’entre eux, 10 000 et 3 000 pour les deux autres. Ces chiffres ont été obtenus en mesurant le taux de sodium 24 dans leur sang, car ils ne portaient pas de badges (qui de toute façon auraient été illisibles car surexposés). A l’heure où nous bouclons le journal, ils sont toujours en vie grâce à un effort thérapeutique extraordinaire, mais le premier d’entre eux est dans un état très grave. 109 employés étaient présents sur le site au moment de l’accident et ils vont tous subir des tests médicaux (Yomiuri, 4/10/1999).
Un accident de criticité
Le village de Tôkaï abrite un complexe nucléaire important, avec une usine de retraitement des combustibles irradiés, une usine de traitement de l’uranium et des réacteurs expérimentaux. La majeure partie de la population y travaille. L’usine où a eu lieu l’accident appartient à la Japan Nuclear Fuels Conversion Company (JCO), filiale du trust Sumitomo. ” Elle effectue la conversion d’hexafluorure d’uranium (UF6) enrichi en uranium 235, en oxyde d’uranium (UO2), en vue de la fabrication de combustible nucléaire. La conversion est réalisée par un procédé en ” voie humide ” : l’uranium, sous forme d’UF6 gazeux à l’origine, est transformé en présence d’eau, puis d’ammoniaque avant d’être calciné dans un four pour obtenir de la poudre d’oxyde d’uranium ” précise l’IPSN le soir de l’accident. Il s’agit d’une opération à risque : les neutrons émis lors de la fission d’un noyau d’uranium 235 peuvent déclencher d’autres fissions et provoquer ainsi une réaction en chaîne qui est difficilement contrôlable et qui s’accompagne d’un fort dégagement d’énergie et de rayonnement. Lorsqu’une masse suffisante de matériau fissible est rassemblée, une telle réaction peut démarrer toute seule. On parle alors de masse critique et d’accident de criticité. C’est l’accident le plus redouté par l’industrie nucléaire. Le Yomiuri ajoute que, le jour de l’accident, l’uranium était importé de France et destiné au surgénérateur expérimental Jôyô (1/10/1999). Cela signifie que le taux d’enrichissement est supérieur à la normale (18,8 % d’U235 au lieu de 5 %) et que l’uranium devait être mélangé à du plutonium pour en faire du MOx par la suite. Dans ce cas la masse est beaucoup plus faible. D’après les responsables, l’usine produit habituellement 718 tonnes par an de combustible nucléaire enrichi à 5%. Une ou deux fois par an environ, ce taux est plus élevé et l’usine n’est pas équipée pour prévenir et arrêter une réaction en chaîne (Asahi, 1/10/1999).
Une quantité de 16 kg d’uranium a été versée dans une cuve de décantation, habilitée à n’en recevoir que 2,3 kg. La masse critique ayant été dépassée, cette mise en présence de matière nucléaire fissile a déclenché une réaction nucléaire en chaîne incontrôlée avec une émission intense de rayons gamma et de neutrons. La réaction nucléaire a tendance à disperser l’uranium et donc la réaction s’arrête, mais dans une cuve, l’uranium se remélange et la réaction repart. Ce cycle s’est répété plusieurs fois pendant des heures. La réaction est favorisée par l’eau dans la solution qui a tendance à ralentir les neutrons, comme dans un réacteur nucléaire, et par l’eau de refroidissement qui entoure la cuve et qui a tendance à réfléchir les neutrons vers la cuve. (New Scientist, 9/10/1999). Les autorités japonaises estiment à 22.5 kilowatt-heure l’énergie dégagée par la réaction (Yomiuri, 5/11/1999)
” La conversion de l’UF6 en UO2 dans les usines françaises de fabrication de combustible est effectuée par un procédé en ” voie sèche ” : l’UF6 gazeux est transformé directement en poudre d’UO2 dans un four en température, par action de vapeur d’eau et d’hydrogène gazeux. Quel que soit le procédé de conversion d’uranium enrichi en uranium 235, des dispositions doivent être prises à l’égard des accidents de criticité. ” ajoute l’IPSN.
Des employés sacrifiés
Ce n’est que vers 3 h du matin, le vendredi, que des employés ont tenté d’arrêter la réaction en pompant l’eau de refroidissement entourant le récipient et en versant du borate de sodium pour absorber les neutrons. 16 d’entre eux ont alors été sérieusement irradiés. 6 auraient reçu des doses supérieures à 50 mSv et même jusqu’à 91 mSv pour l’un d’entre eux. (Asahi, 1/10/1999) Un membre de la commission gouvernementale de sécurité nucléaire a confirmé la fin de la ” criticité ” sur le site à 6H15 vendredi matin, près de vingt heures après son déclenchement, mais les mesures de confinement de la population ont été maintenues. 29 heures après le déclenchement de la réaction, le gouvernement a finalement levé la mesure de confinement. Seuls les habitants à moins de 350 mètres du site n’ont pu retrouver leur logis et les alentours proches de l’usine sont restés interdits d’accès. (AFP, 1/10/1999) La commission de sûreté nucléaire a alors pris le risque d’exposer 16 employés à plus de 100 mSv, qui est la dose maximale en cas d’accident, pour arrêter la réaction. Après l’accident de Tchernobyl, la CIPR avait recommandé d’augmenter cette limite à 500 mSv, mais le Japon n’avait pas suivi (Yomiuri, 8/10/1999). Les ouvriers qui sont intervenus ont pris des doses bien supérieures à ce qui avait été estimé auparavant car leur dosimètre n’avait que 2 chiffres ! Ainsi la personne qui est allée la première pour photographier la cuve avant d’intervenir a pris une dose de 120 mSv et non 20 mSv comme annoncé. Cela a été reconnu par la STA le 15 octobre. (Magpie News report n°20, 16/10/99)
L’environnement contaminé
Le gouvernement japonais a levé le samedi la dernière mesure de sécurité : quatre-vingt trois habitants ont été autorisés en fin d’après-midi à retrouver leur foyer, plus de deux jours après en avoir été évacués dans l’urgence. Tout est donc officiellement retourné à la normale à l’extérieur immédiat du site, mais la récolte de riz qui s’annonce va être placée sous surveillance. (AFP, 2/10/1999) Il a, en outre, reconnu que la réaction des pouvoirs publics avait été trop lente. (AFP, 1/10/1999) Ces retards auraient pu être extrêmement graves pour la santé publique. La cinquantaine de familles qui vivaient dans un périmètre de 350 mètres autour de l’usine n’a reçu l’ordre d’évacuer les lieux que… cinq heures après l’accident. Or, selon les experts, les rayonnements radioactifs émis par la matière en fission pouvaient passer à travers un mur de béton de 2 mètres d’épaisseur. (Libération 6/10/1999)
” Nous n’avons détecté aucun signe de contamination qui pourrait affecter (la population) au delà des zones situées à proximité (de l’usine où s’est produit l’incident) “, a affirmé un responsable du département de sécurité nucléaire de l’Agence des Sciences et Technologies du gouvernement. Le gouvernement a classé l’incident survenu à l’usine de Tokaï-mura dans la ” catégorie 4 “, ce qui signifie pourtant, selon les normes internationales, qu’il y a eu une fuite d’une faible quantité de matériau radioactif. L’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA) a précisé que cette classification était provisoire. (Reuters, 1/10/1999). Cet accident, considéré comme le pire de l’histoire nucléaire du pays, est le plus ” significatif ” depuis celui de Tchernobyl (Ukraine) en 1986, a estimé le porte-parole de l’AIEA mais, contrairement à l’accident de Tchernobyl, ” ceci n’est pas un accident qui laissera de la contamination résiduelle dans l’environnement “. (AFP, 2/10/1999) La STA hésite à classer au niveau 5 cet accident, ce qui signifie qu’il a fait courir d’énormes risques à la population des environs. L’accident de Three Miles Island était aussi classé 5. (Yomiuri, 7/10/1999)
Le taux de radioactivité autour du complexe nucléaire japonais de Tôkaï-mura était en baisse mais toujours à un niveau anormal en dépit des assurances gouvernementales, quatre jours après l’accident, a affirmé Greenpeace. L’organisation a ainsi constaté un taux de 0,4 millisieverts par heure lundi, contre 0,54 dimanche, sur une route située à trente mètres du complexe. Avant l’explosion nucléaire, le taux moyen était de 0,1 millisieverts. Ils sont normaux à une distance de 200 mètres de l’usine (AFP, 4/10/1999).
Selon un calcul fait par les scientifiques du CNIC (Citizens’ Nuclear Information Center), la quantité de radioéléments rejetés dans l’environnement est de l’ordre de 1016 à 1017 Bq (soit 10 à 100 TBq). Ce chiffre est basé sur une analyse du contenu de la cuve qui laisse présager que 1018 fissions ont eu lieu, ce qui correspond à environ 1 mg d’uranium. Mais comme l’échantillon provient du haut de la cuve, il sous-estime probablement la réalité.
D’après une estimation faite par des universitaires, les habitations situées à 100 m du site auraient subi une dose neutron totale de 100 mSv. Ces résultats sont basés sur des analyses de zinc dans des pièces de 5 yens. Pour des habitations à 150 m cette dose est de 40 mSv. Les habitants ayant été évacués, la dose reçue est donc inférieure. (Yomiuri, 4/10/1999).
Douze jours après l’accident, des matières radioactives continuaient à se répandre dans l’atmosphère en raison d’un ventilateur défectueux. Les responsables de l’usine se sont aperçus la semaine précédente, lors de l’ouverture du ventilateur défaillant, que le niveau de radioactivité y était deux fois supérieur à la limite de sécurité. JCO a scellé depuis toutes les portes et fenêtres de l’usine. (AP, 11 octobre 99) Neuf jours après l’accident, de l’iode 131, 132 et 133 y a été détecté à des taux atteignant 21 Bq/m3 pour l’iode 131 alors que la limite d’autorisation de rejet est de 1 Bq/m3. De l’iode 131 a été mesuré jusqu’à 70 km au sud de l’usine, mais à 0,044 Bq/m3. Les autorités ont présenté leurs excuses pour n’avoir pas fait les mesures plus tôt. (Yomiuri, 13/10/1999). Greenpeace a aussi trouvé du sodium 24 dans le sel de cuisine d’une habitation, laissant penser qu’il a été irradié par des neutrons.
Selon une première étude, 8 personnes sur 150 examinées semblent montrer des dommages au niveau de leur ADN. Il s’agit de tests effectués sur les urines de 27 employés et 123 résidents situés à moins de 350m de l’accident. (Yomiuri, 10/11/99)
Le site a été entouré de sacs de sable contenant de la poudre d’aluminium pour arrêter les neutrons et du béton pour arrêter le rayonnement gamma. Le sort de l’usine n’est pas connu car on ne sait pas quand il sera possible de démanteler la zone sans faire courir de risques trop grands aux travailleurs. (Informations complémentaires issues de source associative)
Chercher l’erreur humaine
L’accident est vraisemblablement dû à une erreur humaine d’employés du site, a indiqué le directeur-général du groupe Sumitomo Metal Mining, son propriétaire. ” Honnêtement, je n’avais jamais pensé qu’une telle chose puisse survenir “, a-t-il ajouté. ” Je présente mes profondes excuses pour le trouble immense causé aux habitants ” proches du site, a-t-il poursuivi. (AFP 1/10/1999) Mais la compagnie a reconnu, par la suite, avoir opéré selon des normes de production illégales au cours des quatre dernières années, en changeant la procédure d’exploitation sans l’accord des services gouvernementaux (AFP, 3/10/1999). La thèse de ” l’erreur humaine ” sera néanmoins souvent mise en avant par la presse française.
Des employés de l’usine ont été interrogés par la police et au terme de l’enquête, les responsables de JCO pourraient être poursuivis sur le plan pénal pour négligence professionnelle. Au lieu d’utiliser une colonne de dissolution, les employés versaient la solution d’uranium à l’aide de récipients en acier inoxydable, similaires à des seaux, puis remuaient à la main la cuve de mélange. Pour chauffer la cuve, les ouvriers utilisaient une plaque électrique de cuisine, afin d’accélérer la dissolution. La veille de l’accident, les employés avaient déjà versé 4 seaux dans la cuve, soit environ 9,2 kg, dépassant la masse critique de 1,2 kg, mais la réaction en chaîne n’a démarré que quand ils ont versé les 3 seaux restants.
Pour les employés, ces procédures, c’était ” devenu une routine ” car cela durait depuis 4 ou 5 ans ” pour aller plus vite “. Ils suivaient ainsi les recommandations d’un manuel illégal, rédigé au siège de JCO à Tôkyô et signé par 6 ” responsables “. L’enquête menée par la police tend à montrer que la direction de l’usine a encouragé les employés à simplifier les procédures pour gagner du temps car la compagnie faisait face à des difficultés financières depuis 5 ou 6 ans, l’oxyde d’uranium importé étant moins cher. Le nombre d’employés est passé de 180 en 1984 à 110 actuellement. Une enquête du Asahi (7/10/1999) auprès des employés révèle que des manuels d’instruction secrets et illégaux étaient utilisés depuis plus de dix ans (Yomiuri des 4 et 11/10/1999, 5/11/1999, Asahi des 4, 7 et 20/10/1999).
Deux des trois employés gravement irradiés n’avaient aucune expérience de ce genre de manipulation et le troisième n’avait travaillé que quelques mois dans cette unité. Il a admis qu’il ne connaissait pas la signification du mot ” criticité “. (Libération, 04/10/99)
Cet accident souligne les risques encourus par l’emploi massif de personnes non qualifiées et d’intérimaires dans l’industrie nucléaire, souvent traités comme des ” esclaves du nucléaire “. Plus de 5 000 personnes seraient employées en CDD par an. Récemment, un nombre croissant de SDF, attiré par les salaires élevés, ont été employés pour faire le ” sale boulot “. Matsumoto-san, vivant dans un parc de Tokyo, a raconté qu’il a été embauché 3 mois pour balayer dans une autre usine de Tokai-mura et que ses chefs lui disaient de ne pas s’inquiéter quand son badge sonnait. Depuis, il se sent malade et la compagnie refuse de lui payer des compensations. Le sujet est peu abordé par la presse japonaise qui craint des représailles de la mafia (yakuza) qui organise le recrutement des intérimaires. (BBC, 29/10/1999)
Un accident jamais envisagé
L’accident n’avait pas été prévu, non plus, par la direction de l’usine et aucune mesure d’urgence n’était en place pour faire face à une réaction en chaîne. Il n’y a aucune structure pour arrêter la réaction et pour contenir la radioactivité en cas d’accident. Comment de telles lacunes ont-elles pu échapper à la vigilance des autorités de sûreté japonaises ? Les visites d’inspection sont pourtant les mêmes que pour une usine de retraitement où l’on extrait du plutonium, ce qui laisse présager le pire, avec des risques bien plus grands. (Yomiuri, 4/10/1999)
Par exemple, il n’y avait pas assez d’appareils pour mesurer le taux de neutrons et les autorités ont mis beaucoup de temps avant de réaliser qu’il s’agissait d’un accident de criticité. Une véritable surveillance n’a pu commencer que 6h après l’accident à l’aide de détecteurs prêtés par un institut de recherche. Les neutrons sont pourtant très nocifs et les taux mesurés ont atteint 4,5 mSv/h autour de l’usine. Les 21 stations de surveillance du village de Tôkaï gérées par les autorités ne sont équipées que de détecteurs gamma. Les autorités locales ont deux détecteurs de neutrons portables, mais n’ont pas de personne qualifiée pour s’en servir… Les mesures de rayonnement gamma, quant à elles, n’ont débuté qu’une heure après l’accident. (Asahi et Yomiuri, 4/10/1999)
Le gouvernement japonais n’a mené aucune inspection du complexe nucléaire de Tôkaï-mura depuis 1992, a reconnu un responsable de l’Agence des Sciences et des Techniques. Il a précisé que ces inspections n’étaient pas légalement obligatoires et qu’elles avaient été stoppées ” par manque de main d’œuvre “. ” La réglementation nucléaire oblige le gouvernement à inspecter la sécurité des sites nucléaires chaque année mais la mesure ne s’appliquait pas à proprement parler à JCO parce que cette société était considérée comme une entreprise de production de combustible ” pour les centrales. (AFP, 9/10/1999)
Les autorités japonaises de l’énergie ont annoncé la mise en oeuvre d’un plan national de vérification de toutes les installations nucléaires du pays. Le gouvernement est la cible de critiques croissantes de l’opinion publique qui lui reproche d’avoir fait preuve de laxisme dans le contrôle des installations nucléaires. (Reuters, 4/10/1999) Les autorités locales ont refusé le redémarrage de l’usine de retraitement expérimental de Tôkaï-mura, ce qui pourrait entraîner la fermeture du réacteur expérimental Fugen, dans la préfecture de Fukui, dont les piscines d’entreposage de combustible irradié sont pleines. Des centrales nucléaires commerciales pourraient aussi avoir des problèmes similaires. L’usine de retraitement avait été arrêtée en 1997 à la suite d’un incendie et d’une explosion qui irradia trente-sept employés. Les autorités locales devaient donner leur feu vert le 30 septembre, mais l’accident dans l’usine JCO qui a eu lieu le matin même les a fait revenir sur leur décision. (Asahi, 6/10/1999)
La poursuite du programme nucléaire civil…
La compagnie JCO s’est vue retirer son autorisation de faire fonctionner son usine. C’est la première fois que cela arrive dans l’industrie nucléaire japonaise (Yomiuri, 7 oct). Une inspection rapide de 20 usines nucléaires (autres que des centrales) entre le 4 et le 30 octobre 1999 a montré que les règles de sécurité en matière de criticité n’étaient pas respectées sur 17 sites. (Yomiuri, 09/11/1999) Dans l’usine de retraitement des combustibles irradiés voisine, cela fait 17 ans que le système supposé prévenir les réactions en chaîne est défectueux. Au lieu de réparer, des procédures alternatives manuelles ont été mises en place.
Mais, la ligne officielle ne change pas, le Japon va poursuivre son programme nucléaire. Le ministre de la Science et de la Technologie, Hirofumi Nakasone, a réaffirmé que “l’énergie nucléaire est nécessaire au développement du Japon” et que “le gouvernement fera tout pour rétablir la confiance de la population”. Mais l’accident risque de peser sur les choix futurs du pays : le chargement de réacteurs commerciaux avec du Mox, un mélange d’uranium et de plutonium, pourrait par exemple être retardés. Deux navires transportant du MOx produit en France et en Grande-Bretagne sont arrivés au Japon, juste avant l’accident de Tôkai-mura. Ils ont été accueillis par des manifestations hostiles d’une poignée de militants antinucléaires japonais. Ce combustible doit être brûlé dans des réacteurs japonais pour la première fois dans quelques mois. A terme, le Japon a prévu de consommer du MOx en grande quantité. Mais l’opinion est de plus en plus critique sur ce sujet. Prenant les devants, la compagnie d’électricité du Kyushu a décidé de geler son programme d’utilisation de ce combustible. (Libération, 6/10/1999)
NDLR : L’accident a reporté de quelques jours un remaniement ministériel. Le nouveau ministre de la Science et de la technologie est Monsieur Nakasone, ancien premier ministre qui, il y a 40 ans environ, avait fait voter un budget pour le développement de l’industrie nucléaire au Japon. Une nomination significative… L’ancien ministre était Monsieur Arima, physicien nucléaire de renommée internationale.
… et militaire ?
Le nouveau vice-ministre de la Défense a, quant à lui, déclaré, dans une interview à Playboy, que le Japon devait se doter de l’arme nucléaire. Face au tollé provoqué par ses propos, il a dû démissionner le jour même, mais maintient son point de vue. L’arme nucléaire demeure un tabou au Japon. (Mainichi 20/10/1999 et Yomiuri 21/10/1999) Selon des documents déclassifiés du pentagone, l’armée américaine a maintenu des éléments d’armes nucléaires au Japon de 1954 à 1965, officiellement à l’insu des autorités japonaises. Des armes nucléaires complètes étaient en état d’alerte à Okinawa jusqu’en 1972. Il y en a eu jusqu’à 1200 en 1967, de 19 sortes, ce qui a correspondu à un tiers de la force de frappe américaine en Asie. C’est la première fois que les Etats-Unis reconnaissent ces faits. (Yomiuri, 21/10/1999)
Le ministre japonais de la Planification économique, Taichi Sakaiya, a déclaré qu’il ne pensait pas que l’accident nucléaire survenu la veille dans l’usine de Tôkaï-mura aurait des conséquences négatives sur l’économie, la Bourse ou les marchés des changes du Japon. (Reuters, 1/10/1999) Nous voilà rassurés !
Note 1 : Le Yomiuri, Asahi et Mainichi sont trois quotidiens japonais qui ont aussi une édition en anglais.
Note 2 : Le jour même de l’accident, l’ACRO a proposé ses services à de nombreuses associations japonaises et à une université avec qui nous avons des contacts, car il n’y a pas de laboratoire indépendant au Japon. Il semblerait que les associations ont pu faire faire des analyses auprès des laboratoires universitaires japonais.
Compléments
• publié dans l’ACROnique du nucléaire n°49, juin 2000 :
Le nombre de personnes irradiées en septembre lors de l’accident nucléaire à l’usine de retraitement de Tôkaï-mura a été officiellement relevé de 70 à 439. Le nouveau bilan prend en compte les personnes habitant non loin de l’usine, située à 140 km au nord-est de Tôkyô, et les employés de l’usine non protégés contre la radioactivité au moment de l’accident. Parmi les personnes irradiées, 207 habitaient dans un rayon de 350 mètres de l’usine et les autres étaient des employés de l’usine ou du personnel de secours. (Reuters, 1/2/2000) Le Président de la compagnie (JCO) a annoncé qu’il allait démissionner. (AP, 25/2/2000). Un ouvrier qui avait été gravement irradié est décédé. Masato Shinohara avait 40 ans. Il s’agit du deuxième décès. Le troisième ouvrier gravement touché, Yutaka Yokokawa, a quitté l’hôpital en décembre. (AP, 27/4/2000)
• publié dans l’ACROnique du nucléaire n°52, mars 2001 :
Six anciens cadres et employés de la société JCO ont été arrêtés par la police dans le cadre de l’enquête sur l’accident de Tôkaï-mura il y a un an, le plus grave de l’histoire du nucléaire civil au Japon. Les six hommes sont soupçonnés de négligence professionnelle mais les enquêteurs souhaitent également inculper JCO en tant que société car ils estiment que toute une série de règles de procédure ont été enfreintes. (Reuters, mercredi 11 octobre 2000) Le nombre de personnes irradiées lors de cet accident a été revu officiellement à la hausse. 229 personnes, des chauffeurs, journalistes, des officiels… ont été ajoutés à la liste qui comporte maintenant un total de 667 personnes. (CNIC Report [39] Oct.16 2000)
Appel à l’aide de Hidaka Yuzo
Yuzo Hidaka est libre depuis le 16 juin
Yuzo Hidaka était emprisonné depuis bientôt un an au Japon pour avoir aspergé de spray, pendant la cérémonie de signature, un document autorisant la création d’un centre de stockage de déchets nucléaires de haute activité. Ses amis nous ont appellé à l’aide, comme en témoigne la lettre reçue par l’ACRO et traduite ci-dessous.
Merci à tous ceux qui ont écrit pour demander sa libération.
Afin d’assurer sa défense, il cherche à être en contact avec des Français qui ont du faire face à des problèmes similaires. Vous pouvez lui ecrire directement en anglais ou japonais ou nous ecrire, nous transmettrons.
Tokyo, le 10 mai 1999
Monsieur,
Je vous écris à propos de Yuzo Hidaka qui est un ami. Yuzo a été arrêté le 30 juillet 1998 et mis en examen. Trois charges ont été retenues contre lui pour son action montrant sa forte opposition à l’accord conclu entre le gouvernement local de la province d’Aomori, la municipalité de Rokkasho et la compagnie Gen-nen. L’accord devait faire du village de Rokkasho un centre de stockage pour des déchets radioactifs de haute activité provenant de France. Yuzo Hidaka est toujours en prison.
Il est accusé
- d’avoir assisté à la cérémonie de signature de l’Accord en se déguisant en journaliste ;
- d’avoir aspergé de spray la couverture du document après qu’il ait été signé par les trois parties, exprimant ainsi son objection à l'”Accord de Sûreté” qui apparaît comme une conspiration.
Il n’a blessé personne. Les charges retenues contre lui sont
- intrusion dans un bâtiment (pas de force pourtant),
- destruction d’un document officiel (seule la couverture, pourtant) et
- obstruction du travail des autorités.
La sûreté du stockage n’a pas été prouvée et de fortes suspicions et inquiétudes ont été exprimées par les habitants de Rokkasho et de la province d’Aomori. La cérémonie de signature, qui était organisée secrètement, signifiait la supression unilatérale du dialogue entre les habitants et les autorités locales.
Yuzo Hidaka est placé en isolement. Il ne peut rencontrer ou communiquer avec personne, sauf son avovat et sa mère depuis plus de cinq mois. La durée de sa détention est anormalement longue et non justifiée. Il a exprimé clairement qu’il n’avait pas l’intention de s’enfuir ou de dissimuler des preuves de son crime. La police a entièrement fouillé sa maison après son arrestation, il n’a plus rien à cacher. Les audiences ont eu lieu une fois par mois à la Cour du district depuis décembre 1998. Il a toujours affirmé que son acte avait un but légitime et était justifiable. Vous trouverez ci-joint quelques coupures de presse en japonais.
Etant donné que des actions similaires en Europe ou en Corée du Sud ont conduit à l’acquitement des militants anti-nucléaires, nous avons le sentiment que Yuzo a été lourdement puni, avant même d’avoir été condamné.
Nous serions très reconnaissants si vous pouviez aider Yuzo Hidaka de quelque façon. Vous pouvez m’ecrire m’écrire si vous avez des questions ou des messages pour Yuzo. Vous pouvez lui écrire directement en japonais à l’adresse suivante : 88-2 Arakawa Fujito, Aomori 030-0111, Japon.
Amicalement,
Yuriko Moto.

