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Du rôle de la pectine dans l’élimination du césium dans l’organisme
ACROnique du nucléaire n°67, décembre 2004
Nous présentons ici les analyses faites sur des enfants biélorusses avant et après leur séjour en Normandie à l’invitation de l’association “Solidarité Biélorussie-Tchernobyl”. Les analyses d’urine ont été effectuées par l’ACRO, alors que les analyses anthropogammamétriques ont été faites sur le corps entier à l’Institut Belrad de Minsk.
A trois exceptions près, tous les enfants sont contaminés par du Césium 137 du fait de la contamination de leur environnement par l’accident de Tchernobyl.
Les analyses sur les urines ne sont pas corrélées aux analyses anthropogammamétriques sur le corps entier. La contamination des urines, bien qu’utilisant une méthode de mesure plus précise, fluctue beaucoup d’un cas à l’autre. Cela peut s’expliquer par la différence entre les urines du matin ou celles de la journée par exemple. Mais aussi par la prise de pectine qui peut accélérer l’élimination pendant un laps de temps donné. Les urines ne sembleraient pas, a priori, être un indicateur fiable de l’évolution de la contamination de l’enfant, sauf si on arrivait à corriger l’incertitude par un autre indicateur. Mais cela dépasse nos compétences et pour le moment, les urines ne sont qu’un témoin de la contamination de l’enfant.
Habituellement, lors de leur séjour en Normandie, les enfants biélorusses reçoivent un traitement à la pectine pour accélérer l’élimination du césium. Cette année, faute de fonds suffisants, seule une partie des enfants a pu être traitée. Cela va nous permettre d’étudier l’importance du rôle de la pectine.
En moyenne, les enfants ayant reçu un traitement à la pectine ont vu leur contamination au Césium 137 baisser de 37% contre 15% en moyenne pour les enfants non traités. Il apparaît donc que la pectine accélère bien l’élimination du césium. A noter que pour deux cas, on constate une baisse de 100%, ce qui est peu plausible et est probablement lié au fait que la limite de détection n’était pas atteinte. Si on retire ces deux cas litigieux, on obtient alors une baisse moyenne de 31% pour les enfants traités à la pectine.
Dans la littérature scientifique, c’est la période de décroissance qui est généralement utilisée. Elle correspond au temps nécessaire à une diminution de moitié de la contamination par élimination biologique et décroissance radioactive. Pour les enfants n’ayant pas reçu de pectine, on trouve qu’il faut 119 jours pour que leur contamination moyenne diminue de moitié. Alors que pour les enfants ayant reçu de la pectine, il ne faut plus que 42 jours (52 jours si on enlève les deux cas litigieux avec une décroissance de 100%). La contribution de la pectine se traduit donc par une période d’élimination de 65 jours (ou 92 jours si on enlève les deux cas litigieux). Cette valeur est plus longue que les 20 jours annoncés par le Pr. Nesterenko qui commercialise la pectine [1]. De même, sans pectine, la période est plus longue que les valeurs retenues par la CIPR-56 pour des enfants. La CIPR (Commission Internationale de Protection Radiologique) considère plusieurs périodes en fonction de la partie du corps considérée (plasma, muscle…). Notre résultat s’approche de la plus longue période retenue pour les adultes qui est de 110 jours pour la partie musculaire.
Les anthropogammamétries sont réputées surestimer les résultats pour des valeurs inférieures à 1000 Bq (ou 33 Bq/kg pour un enfant de 30 kg) [2]. Il y a là un biais qui pourrait conduire à un allongement artificiel des périodes déduites des mesures car à la fin du séjour en Normandie de nombreuses valeurs sont sous ce seuil.
Les périodes de décroissance permettent de calculer la contamination des enfants en fonction de scénarios de consommation de produits contaminés. En supposant, par un exemple, simpliste que les enfants incorporent quotidiennement la même quantité de césium notée Q, alors, leur contamination sera égale à Q.T/ln2. Ainsi leur contamination sera d’autant plus faible que la quantité incorporée sera faible ou que la période d’élimination, T, sera faible. D’après nos résultats, cette période est de 2 à 3 fois plus faible avec un traitement à la pectine que sans. La contamination des enfants sera donc aussi 2 à 3 fois plus faible avec ce scénario qui implique une ingestion quotidienne de pectine. Cependant, la pectine n’est distribuée que lors de 3 cures par an pour des raisons médicales (effets secondaires) et de coûts. Dans de telles conditions, son effet sera donc beaucoup plus réduit.
Une politique de prévention est donc une démarche efficace. L’action de l’ACRO en Biélorussie vise plutôt à tenter de diminuer à la source l’ingestion de césium en favorisant la mise en place d’un réseau de mesure directement en lien avec la population. Nous espérons ainsi mettre en place des comportements alimentaires issus de stratégies efficaces de réduction de l’ingestion de césium 137.
En conclusion, ces résultats font apparaître que le césium 137 serait éliminé moins vite que ce qu’a retenu la CIPR dans ses modèles. Nous notons aussi que la pectine accélèrerait effectivement l’élimination du césium, mais moins vite que ce qui est annoncé par ses promoteurs. D’autres stratégies de réduction de la contamination à la source sont donc tout à fait pertinentes. Les deux approches sont complémentaires et contribuent à la diminution de la contamination des enfants.
D’un point de vue politique, la pectine est ignorée par les milieux officiels de la médecine et de la radioprotection sous prétexte que son efficacité n’est pas prouvée. Mais aucune étude n’est menée… De l’autre côté, certaines associations qui font la promotion de la pectine critiquent avec virulence toute autre démarche basée sur la prévention. Dans un tel contexte, nos résultats sont importants, mais malheureusement pas assez robustes pour pouvoir tirer des conclusions définitives. Ils montrent plutôt la nécessité d’études plus poussées sur le sujet.
Références :
[1] V.B. Nesterenko et al, Reducing the 137Cs-load in the organism of « Chernobyl » children with apple-pectin, Swiss Med wkly, 134 (2004) p. 24
[2] M. Schläger et al, Intercalibration and intervalidation of in-vivo monitors used for whole-body measurements within the framework of a German-Belarussian project, IRPA 11 (May 2004), Madrid, paper ID 839 (on CD ROM)
| Anthropogammamétrie réalisée par Belrad |
Dosage du Cs137 dans les urines par l’ACRO | ||||
| numéro | pectine | 02/06/2004Bq/kg | 30/06/2004Bq/kg | 07/06/2004Bq/L | 27/06/2004Bq/L |
| 1 | non | 29,16 | 28,43 | <2,8 | 2,9±1 |
| 2 | non | 31,96 | 25,81 | 9,3±4 | <2,8 |
| 3 | oui | 65,40 | 30,13 | 40,0±6,6 | 31,3±5,6 |
| 4 | oui | 29,07 | 24,80 | 13,8±3,3 | 8,8±3,5 |
| 5 | oui | 15,40 | 10,52 | 8,0±2,7 | 4,9±2,1 |
| 6 | oui | 26,15 | 17,12 | 13,0±2,8 | 11,0±3,5 |
| 7 | oui | 0,00 | 0,00 | <2,4 | / |
| 8 | oui | 33,52 | 20,16 | <2,4 | / |
| 9 | oui | 33,55 | 24,05 | 5,5±2,3 | <4,0 |
| 10 | non | 34,13 | 28,85 | 10,4±2,9 | 9,1±3,8 |
| 11 | non | 54,30 | 31,20 | 29,6±4,1 | 14,6±3,5 |
| 12 | oui | 31,10 | 19,60 | 15,4±3,3 | 4,3±2,1 |
| 13 | oui | 46,83 | 30,57 | 20,13,2 | 20,0±4,4 |
| 14 | non | 34,46 | 20,55 | 10,5±2,8 | 3,6±1,8 |
| 15 | oui | 41,00 | 37,30 | 18,5±4,7 | <4,4 |
| 16 | oui | 38,23 | 0,00 | 7,2±2,5 | <4,4 |
| 17 | oui | 47,36 | 32,85 | <6,0 | / |
| 18 | oui | 52,69 | 28,56 | 40,2±6,9 | 5,4±1,5 |
| 19 | oui | 38,71 | 0,00 | <3,2 | / |
| 20 | oui | 31,50 | 20,41 | 16,3±4,7 | <2,8 |
| 21 | oui | 91,52 | 62,58 | 64,4±7,9 | 36,8±6,8 |
| 22 | oui | 23,07 | 13,21 | <3,6 | / |
| 23 | oui | 51,04 | 40,98 | 25,1±4,2 | 17,3±4,7 |
| 24 | non | 0,00 | 0,00 | <2,4 | / |
| 25 | non | 32,98 | 29,30 | <14,0 | / |
| 26 | oui | 25,16 | 18,95 | <5,2 | <2,8 |
| 27 | oui | 25,21 | 18,59 | <5,6 | / |
| 28 | oui | 29,97 | 21,27 | 7,0±2,7 | 5,3±2,5 |
| 29 | non | 35,63 | 33,19 | <3,2 | 6,5±3,0 |
| 30 | non | 12,89 | 10,22 | <4,8 | / |
| 31 | non | 12,48 | 10,88 | 6,2±2,2 | <5,2 |
| 32 | non | 27,69 | 26,42 | 18,6±4,7 | <3,2 |
| 33 | non | 21,04 | 17,81 | <3,2 | / |
| 34 | oui | 65,56 | 51,52 | 37,6±6,4 | 31,4±5,5 |
| 35 | non | 29,54 | 28,15 | <5,2 | / |
| 36 | non | 30,91 | 26,21 | 6,6±2,1 | 8,3±2,7 |
| 37 | oui | 87,81 | 56,73 | 61,9±7,3 | 23,2±4,1 |
| 38 | non | 10,45 | 10,36 | <5,2 | / |
| 39 | oui | 0,00 | 0,00 | <5,2 | / |
| 40 | non | 37,83 | 37,57 | 8,0±2,2 | 4,7±2,1 |
| 41 | non | 46,84 | 29,40 | 7,9±3,2 | 12,2±3,0 |
| 42 | oui | 44,08 | 35,15 | 33,4±6,2 | 17,3±3,8 |
| 43 | non | 37,90 | 35,40 | 12,3±3,4 | <2,0 |
| 44 | non | 29,25 | 25,20 | 6,4±3,0 | / |
| 45 | non | 18,80 | 15,50 | 8,5±2,6 | / |
| 46 | non | 49,51 | 37,22 | 13,5±4,5 | 8,7±2,6 |
| 47 | non | 39,03 | 35,49 | 19,6±4,2 | 15,1±3,4 |
Le nucléaire japonais une nouvelle fois secoué
Revue de presse japonaise.
ACROnique du nucléaire n°81, juin 2008
Le lundi 16 juillet 2007 à 10h13 un tremblement de terre d’une magnitude de 6,8 a secoué la province de Niigata au Nord-Ouest du Japon. Il fut suivi par de nombreuses répliques, dont certaines très fortes. De nombreux dégâts matériels et 11 morts sont à déplorer. Lors d’un séisme d’une telle magnitude, il est difficile de tenir debout et dans de nombreux autres pays, il y aurait eu beaucoup plus de victimes et de dégâts matériels. Niigata avait déjà été touchée en octobre 2004 par un tremblement de terre de magnitude 6,8, qui avait fait 65 morts et plus de 3.000 blessés. Il s’agissait du séisme le plus meurtrier au Japon depuis la secousse de magnitude 7,3 qui avait dévasté Kobe en 1995, tuant plus de 6.400 personnes.
Rapidement, plusieurs chaînes de télévision ont cessé leurs programmes habituels pour se consacrer uniquement aux conséquences du séisme. Des images prises par hélicoptère étaient diffusées en boucle et très regardées en ce jour férié. Parmi elles, celles du transformateur en feu de l’un des réacteurs de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa ont particulièrement inquiété. Alors que la presse était déjà sur place et que tout le pays était prévenu, personne n’intervenait pour tenter d’éteindre l’incendie. La centrale semblait déserte. Il faudra attendre 2h pour que le feu soit maîtrisé. Que s’est-il passé dans la plus grande centrale nucléaire du monde ? L’opérateur, Tokyo Power Electric Compagny (TEPCO), avait été au cœur d’un scandale en 2003 pour avoir caché des fissures dans cette même centrale et falsifié les rapports de sûreté. (ACROnique du nucléaire n° 59, décembre 2002) En mars, les Japonais avaient déjà appris, ahuris, que cette société avait caché au pays une série d’incidents nucléaires survenus dans ses centrales au cours des vingt dernières années. Un de ces accidents était survenu en 1993 dans une centrale nucléaire gérée par TEPCO à Fukushima. Le second s’était produit en 2000 dans la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, touchée par le tremblement de terre. Les dirigeants de la société ont expliqué qu’à chaque fois, ils avaient réussi à «gérer la situation». En clair : à éviter le stade critique d’une réaction en chaîne incontrôlée. (Libération.fr, 17 juillet 2007)
Lors du séisme, 3 réacteurs sur 7 étaient déjà à l’arrêt pour maintenance. Les quatre autres se sont arrêtés automatiquement, comme il se doit. Dès le lendemain, la presse écrite s’est félicitée de la bonne tenue des réacteurs nucléaires. Juste une petite fuite radioactive de liquide de refroidissement est à déplorer dans le réacteur n°6 déjà à l’arrêt. 1200 litres rejetés en mer, qui n’auraient eu aucun impact sur l’environnement. Une centaine de fûts de déchets faiblement contaminés (sur 22 000 entreposés) ont en outre été renversés et le contenu de certains d’entre eux s’est répandu. Une contamination pouvant atteindre 0,5 Bq/cm2 (5 000 Bq/m2) a été rapportée.
Deux jours après le séisme, TEPCO a fini par admettre une cinquantaine de dysfonctionnements et de dommages concernant la sûreté. Bref, que des problèmes a priori mineurs et tout semblerait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, s’il n’y avait eu cet incendie qui a marqué tout le pays. “Je reconnais qu’il y a eu une certaine inefficacité dans nos mesures” de lutte anti-incendie, s’est excusé le président de TEPCO, Tsunehisa Katsumata, après s’être fait morigéner par le ministre de l’Economie et de l’Industrie, Akira Amari. La lenteur avec laquelle fût réglé l’incident “pourrait amener les gens à ne plus faire confiance à l’énergie nucléaire”, s’est inquiété le ministre. Le renforcement de la sûreté de la centrale pourrait prendre plus d’un an et a fait chuter de 4 % puis de 6% le cours de l’action de TEPCO dans les deux jours qui ont suivi le séisme.
Plus de 40% des habitations de Kashiwazaki et Kariwa qui ont été inspectées sont dangereuses et pourraient s’effondrer en cas de répliques. 10 000 personnes ont été évacuées dans une centaine d’abris et l’on dénombre 350 habitations détruites. Des dizaines de milliers de foyers ont été privés de gaz et d’électricité. Les trains ont recommencé à circuler le 31 juillet à Niigata. Mais à cette date, seulement 15% des habitations de Kashiwazaki-Kariwa ont du gaz. A la mi-août 2007, les victimes du tremblement de terre ont commencé à emménager dans des logements provisoires. Jusqu’à cette date, 780 personnes étaient encore réfugiées dans des gymnases, des écoles ou d’autres abris proposés par les autorités. 1182 foyers sont prévus jusqu’à la fin août.
Un an plus tard, si la vie a repris un cours quasi-normal, la centrale est toujours fermée et personne ne sait quand elle pourra redémarrer. Ni même si elle le pourra… Que s’est-il passé ?
Un risque d’incendie sous-estimé
Bien que chaque réacteur ait sa brigade incendie, l’équipe du réacteur n°3 a découvert qu’il n’y avait pas d’extincteur chimique disponible et qu’il n’y avait pas assez de pression pour utiliser les lances à incendie. Ils ont donc décidé d’appeler les pompiers, mais la porte de la salle avec la ligne directe était bloquée par des objets tombés lors des secousses. Ils ont donc utilisé le numéro public.
Le feu s’est déclenché immédiatement après le séisme, à 10h13. Les pompiers, prévenus 14 minutes plus tard, ont immédiatement décidé d’envoyer 9 véhicules de secours comme prévu pour un incendie dans une centrale nucléaire. Mais il n’y avait plus de véhicules ou de pompiers disponibles. Ils étaient tous appelés ailleurs. La caserne a donc demandé à TEPCO d’éteindre le feu par elle-même. A 11h, les pompiers ont finalement pu envoyer un véhicule spécialisé dans les incendies chimiques avec 5 hommes à bord qui étaient en congé ce jour-là. Ils sont arrivés 30 minutes plus tard et il leur faudra 10 minutes pour éteindre le feu. Puis 3 autres véhicules avec 12 hommes ont été envoyés car le commandement des pompiers était incapable d’évaluer la situation suite à des problèmes de communication. Ces trois véhicules sont arrivés à 12h30 quand le feu était éteint. Pendant tout ce temps-là, les pompiers ont reçu 130 appels au secours. Ils n’étaient manifestement pas préparés à faire face à une situation aussi complexe et ont donc l’intention de revoir leur organisation.
TEPCO a eu de la chance car le feu aurait pu être beaucoup plus grave. Il y a deux ans, l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) avait déjà prévenu la compagnie que le dispositif de prévention et de lutte contre les incendies était insuffisant. Suite à une inspection effectuée en novembre 2004, l’organisation internationale avait publié un rapport en juin 2005 dans lequel elle déplorait
- qu’il n’y ait pas d’équipe de prévention des incendies ;
- que certains pompiers volontaires de la centrale ne soient pas entraînés et que d’autres ne participent pas aux inspections régulières ;
- que le comité incendie ne se soit pas réuni depuis 2 ans.
Suite à ce rapport, TEPCO avait organisé un exercice avec les pompiers municipaux et l’AIEA avait considéré le problème réglé lors de son inspection de mai 2007… Il s’agissait du quatrième feu de l’année. « On ne peut pas démentir que le feu aurait pu prendre dans plusieurs transformateurs » a avoué un représentant de la compagnie. Plusieurs étaient endommagés et de l’huile a fui de 5 autres transformateurs endommagés par le séisme.
L’incendie du transformateur serait dû à la consistance du sol, révélant ainsi un nouveau point faible des centrales nucléaires. Le support du transformateur s’est enfoncé dans le sol de 50 cm et est entré en contact avec la partie électrique, causant ainsi un court-circuit ou un échauffement. Il semblerait que le système de protection incendie ait aussi été endommagé par le tremblement de terre : le sol sous un réservoir de fioul s’est enfoncé de 1,6 m, endommageant les tuyaux d’adduction d’eau.
M. Suda, le sous-chef de la prévention des incendies des pompiers, a eu très peur lors du feu du transformateur. En observant la scène, il n’a jamais imaginé qu’un tremblement de terre puisse causer tant de dégâts. Si du fioul avait fui d’une canalisation souterraine, le désastre aurait été bien plus grand et il n’aurait pas été possible d’éteindre l’incendie. Son rapport à la mairie de Kashiwazaki a convaincu les autorités locales à demander l’arrêt de la centrale. Les sept réacteurs ont été arrêtés par la loi sur la prévention des incendies car les réservoirs de fioul qui servent à alimenter les générateurs de secours ne sont pas sûrs. C’est la première
fois au Japon que cette loi s’applique à une centrale nucléaire.
Suite à l’incendie non maîtrisé, le Ministère de l’Industrie a interrogé les opérateurs du nucléaire sur leurs capacités d’intervention : le résultat est plutôt inquiétant. Seulement la moitié des 10 opérateurs a une ligne directe vers les pompiers et de quoi éteindre un incendie chimique. Aucun n’a d’équipe propre en astreinte 24h/24 h.
TEPCO a promis d’équiper ses 3 centrales (17 réacteurs) de système d’extinction des feux d’origine chimique et d’organiser ses propres secours.
Quant à la fuite de liquide de refroidissement de la piscine d’entreposage des combustibles irradiés, elle ne sera découverte qu’à 12h50. Il faudra encore 6 heures pour réaliser que le liquide était radioactif. Le rejet dans la mer du Japon ne sera rapporté qu’à 20h28 le jour même. D’autres piscines de déchets ont aussi débordé, inondant ainsi les étages supérieurs du bâtiment des réacteurs. L’estimation de la quantité de radioactivité rejetée en mer est passée de 60 000 à 90 000 becquerels.
L’opérateur a reconnu que la radioactivité a fui pendant 3 jours de la centrale, et ce sont les inspecteurs gouvernementaux qui ont trouvé la fuite d’iode au niveau d’une cheminée du réacteur n°7. Le système de ventilation n’a pas été arrêté comme prévu. Dans un communiqué de presse daté du 19 juillet, TEPCO reconnaît une fuite en Mer du Japon provenant du réacteur n°6 : 90 000 Bq et une fuite d’iode, de chrome et de cobalt gazeux et particulaires du réacteur n°7 (environ 400 MBq). Mais ce serait sans conséquence pour la santé et l’environnement… Les inspecteurs ont découvert plus tard que les gaines des systèmes de ventilation conduisant à la cheminée de rejet ont été déplacées par le tremblement de terre. Si les réacteurs concernés avaient été en fonctionnement, cela aurait conduit à d’autres fuites radioactives.
Les annonces de fuite de radioactivité risquent de menacer la saison touristique de la province de Niigata. 5 jours après le tremblement de terre, 48 000 annulations ont été enregistrées. Le club de foot italien de Catane a annulé sa venue au Japon. Les 12 plages de Kashiwazaki sont désertes alors que l’an dernier elles ont attiré plus d’un million de visiteurs. Les anti-nucléaires japonais rencontrés se désolaient que les rejets légaux de l’usine de retraitement des combustibles irradiés qui doit démarrer en 2008, n’aient pas droit au même traitement médiatique. Ils sont pourtant beaucoup plus élevés.
Des vagues de plus d’un mètre
L’eau s’est échappée de la piscine d’entreposage du combustible usé, elle a ensuite fui en suivant des câbles électriques et des gaines de climatisation. Plus d’1,2 m3 se sont ainsi retrouvés en dehors de la zone contrôlée avant d’atteindre la mer. Un officiel a avoué n’avoir jamais imaginé que de l’eau de la piscine puisse inonder une autre partie du réacteur car il y a plus d’un mètre entre le niveau de l’eau et le bord de la piscine. Les six autres piscines ont aussi débordé, mais sans fuite en dehors de la zone contrôlée.
La piscine du réacteur n°3 contient aussi du combustible MOX dans lequel du plutonium est mélangé à de l’uranium en préparation du programme « pluthermal » qui consiste à brûler du plutonium dans les réacteurs. C’est pourquoi elle est surveillée en permanence par des caméras. Ce n’est pas le cas des autres piscines. Des vagues de plus d’un mètre ont été provoquées par le séisme. Les images prises toutes les 6 secondes par une caméra de sécurité, montrent que des bulles blanchâtres sont apparues au milieu de la piscine, avant de donner des vagues. L’eau n’étant qu’à 40 cm du bord, les vagues ont provoqué un débordement. Plus de 30 minutes après la fin de la secousse, les vagues persistaient. L’eau des bassins d’entreposage du combustible a débordé dans les 7 réacteurs.
La secousse a aussi provoqué la rupture d’un tuyau d’amenée d’eau et l’inondation du sous-sol d’un des réacteurs. L’eau est arrivée jusqu’au 5ième sous-sol en zone contrôlée. Plus de 2000 tonnes d’eau ont pénétré dans un réservoir contenant des eaux usées, provoquant son débordement et une inondation avec 48 cm d’eau. L’inondation a apparemment endommagé les pompes qui envoient l’eau contaminée vers un système de filtration. Jamais les ingénieurs de TEPCO n’auraient pu imaginer cela.
Quatre inondations en zone contrôlée ont été découvertes par TEPCO le 26 juillet 2007. Selon l’exploitant, les 30 tonnes d’eau seraient de l’eau de pluie qui se serait infiltrée après les fortes précipitations de la veille. L’eau serait passée par des fissures provoquées par le séisme, mais ne serait pas radioactive. Les serviettes en papier qui ont servi à éponger la zone seront néanmoins stockées comme déchet radioactif car elles proviennent de la zone contrôlée. L’inspection du cœur du réacteur n’a pu commencer qu’après avoir décontaminé la zone.
Deux employés ont été éclaboussés par de l’eau radioactive lors du tremblement de terre quand l’eau de la piscine de combustibles irradiés du réacteur n°1 a débordé. D’autres employés ont eu leurs chaussures et chaussettes mouillées par les inondations des réacteurs n°1, 5 et 6. Certains d’entre eux ont dit que l’eau est entrée en contact avec la peau. L’eau était cependant très faiblement radioactive. Ce n’est que 3 semaines après le séisme que TEPCO en a fait l’annonce, car le sous-traitant aurait tardé à lui transmettre l’information.
Il faudra attendre le 26 juillet pour que TEPCO admette que le cœur des réacteurs ait pu être endommagé. La grue du réacteur n°6 qui sert à soulever le couvercle de la cuve venait d’être vérifiée avant le séisme. Son axe de rotation est maintenant endommagé, mais il n’y aurait aucun risque qu’elle tombe sur le cœur du réacteur. Tant que cette grue de 310 tonnes n’est pas réparée, il n’est pas possible d’inspecter le cœur du réacteur.
TEPCO a finalement commencé à inspecter le cœur du réacteur n°7 à l’automne 2007. Le couvercle a été soulevé en vue de retirer le combustible du réacteur et le transférer dans une piscine adjacente. La compagnie a commencé par inspecter les barres de contrôle qui sont formées d’un matériau qui absorbe les neutrons pour contrôler ou arrêter la réaction en chaîne. Lors du tremblement de terre, toutes les 205 barres de contrôle de 4 m de long ont bien été insérées dans le cœur pour arrêter le réacteur. Après avoir retiré 106 barres, les employés ont découvert qu’une barre restait bloquée. La raison n’est pas encore connue, mais on peut penser à une déformation due au séisme.
Des failles dans les études sismiques
L’épicentre du séisme a été localisé à 2 km au large de Kashiwazaki, 17 km sous la mer du Japon. Une des puissantes répliques, avec une magnitude de 5,8 avait son épicentre à terre. Les experts de l’Agence de météorologie ont analysé la distribution des répliques et ont découvert que la faille en mer se prolonge jusque sous la centrale, à une profondeur de 20 km. Or une des conditions préalables à la construction d’une centrale, est de ne pas être située sur une faille…
Quand TEPCO a inspecté les fonds marins avant la construction de la centrale, elle a repéré 4 failles, mais a aussitôt conclu qu’elles n’étaient pas actives… La compagnie a reconnu que c’était bien une de ces zones qui est à l’origine du tremblement de terre. Quelle est donc la fiabilité de ses études ? L’exploitant a annoncé qu’il allait refaire une étude détaillée du fond marin à proximité de la centrale endommagée afin d’étudier les failles et leurs mouvements passés. En 2005, suite à une plainte déposée par des opposants, la haute cour de Tokyo avait jugé qu’il n’était pas nécessaire de fermer la centrale de Kashiwazaki-Kariwa car il n’y avait pas de faille active à proximité du complexe nucléaire… Le ministère de l’économie a fini par admettre le 25 juillet qu’il n’avait pas inspecté suffisamment les failles avant d’autoriser la construction de la centrale. Une commission indépendante, présidée par le Prof. Haruki Madarame de l’université de Tokyo a été chargée d’étudier la résistance des réacteurs aux séismes.
La nouvelle expertise rendue publique à l’automne 2007 a découvert 4 nouvelles failles sous marines à proximité de la centrale. Un responsable de TEPCO a affirmé que la compagnie avait fait du mieux qu’il était possible à l’époque et qu’elle était consciente qu’il lui fallait réévaluer les failles avant que le séisme ne frappe durement la centrale. Puis au cours de l’hiver 2007, TEPCO a fini par admettre qu’elle savait depuis 2003 qu’il y avait des failles actives faisant une vingtaine de kilomètres de long près de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa qui pouvaient conduire à des séismes d’une magnitude 7. Elle a aussi révélé l’existence d’autres failles de 20 à 40 km à proximité de la centrale, pouvant provoquer un tremblement de terre encore plus puissant, d’une magnitude 7 à 7,5. Il y aurait une autre faille de 9 km pouvant provoquer un séisme d’une magnitude de 6,5. Les nouvelles données ont été transmises à l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, mais n’ont pas été rendues publiques. La centrale risque donc d’être fermée pour au moins un à deux ans.
TEPCO a donc sous-estimé les failles qui courent à proximité de la centrale endommagée. La compagnie avait annoncé avoir détecté des failles au niveau de 15 points d’observation sur 42 dans les années 70 et 80 et avait ensuite demandé l’autorisation d’y construire une centrale nucléaire. Cependant, les nouvelles expertises et l’évaluation des données ont montré que les failles touchaient 27 points d’observation ! La longueur totale des failles atteint maintenant 20 km, contre 7 à 8 km auparavant. « Il est naturel de penser que les failles sont connectées quand elles apparaissent dans une même zone. C’est le bon sens et c’est dans les manuels scolaires ! » s’est exclamé Takashi Tanaka, un professeur à l’Institut Technologique de Hiroshima. Et d’ajouter que le gouvernement a une lourde responsabilité en ne détectant pas ces erreurs. Un des responsables de l’autorité de sûreté accepte la critique en admettant que leur évaluation n’était pas suffisante, mais affirme avoir fait de son mieux avec les connaissances de l’époque. « Si TEPCO avait été capable d’estimer correctement l’alignement de cette faille en étudiant les fonds sous-marins, elle aurait pu prévoir un tel séisme », a déclaré un membre du laboratoire national des failles actives.
Le plus inquiétant, c’est que la centrale n’avait pas été prévue pour faire face à un séisme d’une telle intensité. Les centrales ont été conçues pour résister à une secousse limite qui est supposée n’être jamais atteinte, 6,5 dans le cas de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. Or le séisme du 16 juillet était d’une magnitude de 6,8… En septembre 2006, pour la première fois en 28 ans, l’autorité japonaise de sûreté nucléaire a décidé de réviser les standards avec une amplitude de référence implicite de 6,8[1]. Le Citizens’ Nuclear Information Center, organisation antinucléaire japonaise basée à Tokyo, pense qu’en attendant, il faut arrêter d’urgence les réacteurs qui ne satisfont pas aux nouvelles exigences. Dans un éditorial, le quotidien Asahi appelle à la révision de la sûreté des 55 centrales japonaises et se demande si les nouvelles règles ne sont pas déjà obsolètes.
Les sismographes installés près du réacteur ont enregistré des secousses au moins deux fois plus élevées que ce qui a été prévu pour le réacteur. Une accélération Nord-Sud de 267-311 gals a été enregistrée, alors que le maximum prévu était de l’ordre de 167-274 gals. Le Gal, tiré du nom du physicien et astronome Galilée, est une unité de mesure de l’accélération. Un Gal correspond à une accélération d’un centimètre par mètre par seconde carrée (1 cm/s2). Les secousses ont atteint 322-680 gals dans la direction Est-Ouest. Le réacteur n°1 a subi les plus fortes accélérations (311 gals N-S et 322 gals E-O). Sur les 7 réacteurs l’accélération verticale a atteint les 205-488 gals, contre 273 gals prévus pour 6 d’entre eux.
Quelques jours plus tard, d’autres données toujours préliminaires annoncées par TEPCO ont mis en évidence une accélération horizontale de 2058 gal, soit environ 2,5 fois plus que ce qui avait été prévu. Cela est probablement la plus forte accélération jamais enregistrée dans un réacteur nucléaire. Des détecteurs de 5 réacteurs ont enregistré des accélérations supérieures à 1000 gal. La turbine du réacteur n°1 a subi une accélération 6,8 fois plus forte que prévu. Un sismographe à proximité de la grue endommagée a enregistré une accélération de 1541 gal, ce qui aurait pu décrocher la grue et endommager le réacteur.
TEPCO a avoué que les enregistrements de 63 sismographes sur 97 de la centrale de Kashiwasaki-Kariwa ont été perdus suite au séisme. Les sismographes étaient supposés transmettre en ligne à Tokyo leurs données, mais suite au séisme, les lignes téléphoniques ont été saturées et les données perdues pendant 30 à 90 minutes. Cela risque de limiter sérieusement l’étude de l’impact du séisme sur la centrale.
Une catastrophe imminente ?
La région de Niigata à Kobe est particulièrement sujette aux tremblements de terre de forte intensité. Le dernier séisme vient renforcer cette idée qu’il y a de nombreuses failles actives dont certaines n’ont pas encore provoqué de secousses. Il f aut donc se préparer à d’autres catastrophes. Parmi ces problèmes rencontrés lors de ce séisme, certains sont similaires à ceux observés à la centrale de Shika lors du tremblement de terre de la péninsule de Noto. Le complexe nucléaire japonais ne tire pas volontiers les leçons de ce qui s’est passé ailleurs. Il faudra attendre le 22 juillet pour que Tokyo accepte le principe d’une inspection de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dans la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa. Le Japon est le pays nucléarisé qui a le plus à craindre des séismes. La technologie a été importée de pays où ce risque est nettement moindre. Est-elle bien adaptée au Japon ? Si une barre de contrôle du réacteur devait être endommagée par une secousse tellurique, il deviendrait plus difficilement contrôlable. L’implémentation de mesures anti-sismiques a un coût que les compagnies ne sont pas toujours prêtes à assumer.
Dans un point de vue publié dans l’Asahi Shimbun du 11 août 2007, Katsuhiko Ishibashi, professeur au centre de recherche pour la sûreté et la sécurité urbaine, de l’université de Kobe déclare : « J’avais prévenu qu’un grand tremblement de terre allait frapper la région du Chuetsu près de Kashiwazaki, dans la province de Niigata et averti que les centrales nucléaires étaient fondamentalement vulnérables.
La secousse d’une magnitude de 6,8 du 16 juillet a causé des dommages considérables à la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa exploitée par TEPCO, prouvant que j’avais raison. Durant ces 40 dernières années au cours desquelles le Japon a construit des centrales nucléaires, l’activité sismique a été, heureusement ou malheureusement, relativement calme. Pas une installation n’a été touchée par une forte secousse. Le gouvernement, ainsi que l’industrie nucléaire et le monde académique, se sont tous habitués à sous-estimer les risques potentiels causés par les séismes de grande magnitude.
Cependant, depuis l’époque du grand tremblement de terre de Hanshin qui a dévasté Kobe en 1995, presque tout l’archipel japonais est entré dans une période d’une brusque activité sismique. Ces deux dernières années, de forts tremblements de terre ont eu lieu à proximité de réacteurs nucléaires : la centrale de Onagawa dans la préfecture de Miyagi (Août 2005), la centrale de Shika dans la préfecture de Ishikawa (mars 2007) et la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. A chaque fois, l’amplitude des mouvements du sol a dépassé les critères de résistance sismique des réacteurs nucléaires. La dernière secousse près de Kashiwazaki a entraîné une accélération du sol qui a atteint les 993 gals, à comparer aux 450 gals prévus lors de la conception.
C’est ce genre de danger qu’une nation très sujette aux tremblements de terre doit s’apprêter à affronter quand elle exploite de nombreux réacteurs nucléaires. Il y en a en fait 55.
Ce qui s’est passé à la centrale de Kashiwazaki-Kariwa ne peut pas être décrit comme « inattendu ». Ce qui s’y est passé aurait pu être bien pire. Si l’épicentre du séisme avait été un peu plus vers le sud-ouest, en direction de la centrale et si la magnitude avait été de 7,5 – comme le tremblement de 1964 dans la province de Niigata – et si tous les 7 réacteurs avaient été en fonctionnement, un « genpatsu-shinsai », une combinaison d’un tremblement de terre et d’une fusion du cœur du réacteur aurait pu avoir lieu. Cela aurait été un événement catastrophique où les dégâts causés par le tremblement de terre et par les fuites radioactives se seraient aggravés mutuellement.
La période de forte activité sismique va continuer pour une autre quarantaine d’années, voire plus. A moins que des mesures radicales soient prises pour réduire la vulnérabilité des centrales nucléaires, le Japon pourrait souffrir d’une véritable catastrophe nucléaire dans le futur proche. Le risque de voir un tel cauchemar est particulièrement grand pour la centrale de Hamaoka dans la préfecture de Shizuoka et pour le groupe de centrales de la baie de Wakasa dans la province de Fukui. Un accident sérieux sur ces installations pourrait bouleverser les grandes métropoles autour de Tokyo, Nagoya et Osaka.
La dernière secousse a mis en évidence les erreurs fatales des anciennes normes sismiques. Mais même les nouvelles normes qui sont entrées en application en septembre, la première révision en 28 ans, sont toujours sérieusement inappropriées car elles sous-estiment l’amplitude du mouvement du sol.
J’étais un membre du panel d’experts qui a développé ces nouvelles normes, mais j’ai démissionné lors de la dernière étape du travail en août dernier pour protester contre la position du groupe sur ce problème. Ce défaut doit être corrigé au plus vite en tirant les leçons de ce qui s’est passé à la centrale de Kashiwazaki-Kariwa.
TEPCO a été critiquée pour n’avoir pas pris suffisamment en compte les failles sous marines actives de la région. De nombreux experts pensent qu’une étude complète suivant les nouvelles normes permettra d’éviter une telle erreur dans le futur. Mais un tremblement de terre d’une magnitude 7,3 peut secouer directement une zone où même une recherche sismique parfaite ne pourrait pas découvrir de faille active.
Ainsi les normes devraient exiger qu’un réacteur nucléaire, quelle que soit sa localisation, puisse supporter des accélérations du sol causées par un séisme d’une magnitude de 7,3, soit environ 1000 gal. En fait les nouvelles normes n’exigent que 450 gal. Ce chiffre doit être augmenté de façon significative et toutes les centrales nucléaires devraient être ré-éxaminées à la lumière de ces nouveaux critères. Les installations qui ne peuvent pas être remises aux nouvelles normes selon ces critères devraient être fermées.
Le point le plus important n’est pas seulement que les nouvelles normes ne sont pas à la hauteur de l’enjeu, mais aussi que le système de contrôle est dans la pagaille. C’est TEPCO qui est à blâmer d’avoir sous-estimé la faille active près de Kashiwazaki-Kariwa et d’avoir négligé le problème en concevant les réacteurs. Dans une précédente colonne de l’Asahi Shimbun du 16 septembre 2006, j’avais fait remarquer qu’une faille active avait été négligée lors du processus qui a conduit à la conception de la centrale de Shimane dans la préfecture de Shimane, ce qui constitue une sérieuse négligence des inspections de sûreté. Mais rien n’a été fait pour régler ce problème, démontrant ainsi l’irresponsabilité des autorités de sûreté nucléaire. L’expert qui avait conseillé la compagnie et qui a pris part à l’inspection de la sûreté – la personne responsable de la sous-estimation de la ligne de failles – a toujours une place importante dans le panel de l’Agence de Sûreté nucléaire et industrielle. Un officiel de cette agence a déclaré récemment qu’il n’y aurait pas de nouvelle révision des normes sismiques, pas pour le moment. […]
Le Parlement devrait contrôler la politique de sûreté nucléaire défaillante du gouvernement en prenant en compte les problèmes posés par le récent séisme afin de proposer une réforme radicale de l’approche gouvernementale et de garantir la sûreté du parc nucléaire. Autrement, il n’y a pas de futur viable pour la sûreté nucléaire japonaise. »
Un groupe de scientifiques et d’ingénieurs a appelé le 22 août à la fermeture de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa car un autre séisme de grande ampleur est possible. Ils réclament une inspection détaillée du cœur du réacteur n°1 et du sol des environs. Cependant, ces inspections ne doivent pas être menées dans le but de redémarrer la centrale. Tant que l’on ne connaît pas l’état des réacteurs, la centrale doit être fermée. Ils réclament une expertise pluraliste avec des discussions ouvertes qui n’excluent pas la fermeture définitive de la centrale.
L’Autorité de Sûreté Nucléaire japonaise a déclaré que la résistance des centrales nucléaires aux tremblements de terre ne devait être considérée comme acquise et qu’il fallait faire preuve d’une grande humilité en la matière. Et d’en appeler à plus de transparence en matière de sûreté de la part des compagnies de production d’électricité après la révélation de 10 000 cas de falsification ou de dissimulation liés à des problèmes dans les centrales nucléaires, avec, en particulier l’accident de criticité qui a été caché en 1999 par Hokuriku Electric Power Co.
Tout le parc nucléaire dans les « marges de sécurité »
Chugoku Electric Power Co a annoncé qu’elle allait réévaluer la résistance de sa centrale de Shimane (région de Hiroshima) qui est située à proximité d’une dizaine de failles sous-marines. La compagnie connaît l’existence de ces failles situées de 6 à 51 km, mais les avait jugées sans danger étant donné leur taille et leur distance. Elle va donc faire procéder à une étude plus approfondie du sous-sol marin afin de « garder la confiance de la population locale ». Des études avaient été conduites en vue de la construction d’un troisième réacteur prévu pour 2011 et avaient conclu à l’innocuité des 10 failles répertoriées. Une association locale, qui s’oppose à l’extension de la centrale, espère que ces nouvelles recherches seront indépendantes et exhaustives et précise qu’elles auraient dû être conduites avant la décision de construire le troisième réacteur. La compagnie espère aussi pouvoir brûler du MOx dans son deuxième réacteur.
Takashi Nakata, professeur à Hiroshima Institute of Technology, avait mis en avant des erreurs méthodologiques dans l’évaluation du risque sismique qui n’ont pas été prises en compte par la compagnie et les autorités. « S’ils se sentent concernés par la sécurité des résidents, ils ne devraient pas exclusivement faire des études, mais aussi reconnaître qu’ils n’ont pas remarqué toutes les failles et commencer immédiatement à renforcer la résistance des réacteurs 1 et 2. »
Suite à la découverte d’une faille à proximité de la centrale de Matsué qui fait 20 km de long au lieu des 10 km initialement connus, Chugoku Electric Power Company a estimé que la faille pourrait provoquer une secousse d’une magnitude de degré 7, ce qui correspondrait à une accélération de 600 gals, soit le double de ce qui était prévu jusqu’à maintenant pour le réacteur n°1. Pour le réacteur n°2, c’est 398 gals qui sont prévus, et 456 gals pour le n°3. Mais un responsable de la compagnie prétend que la centrale peut supporter une telle secousse et qu’il n’est pas nécessaire de renforcer la résistance de la centrale. Cependant, la compagnie basée à Hiroshima va mener des études de réévaluation des risques liés aux tremblements de terre et soumettre les résultats à l’Autorité de Sûreté Nucléaire japonaise.
Le professeur Koike, spécialiste des réacteurs à l’université de Kyoto, est très inquiet pour le réacteur de Hamaoka, dans la préfecture de Shizuoka où les experts gouvernementaux prévoient un séisme de magnitude 8 dans les 30 prochaines années avec une probabilité de 87%. Des études faites autour de la centrale de Hamaoka depuis 2005 pour connaître les mouvements passés de la croûte terrestre ont mis en évidence une périodicité de 100 à 200 ans des séismes au cours des 8000 dernières années, avec des mouvements de grande envergure il y a environ 4800 ans, 4000 ans et 2400 ans. Un grave accident nucléaire dans cette centrale pourrait toucher directement l’agglomération de Tokyo. Bien que la centrale de Hamaoka ait été conçue pour supporter une secousse de magnitude 8, rien n’indique que cela se passera comme prévu. Pour Hitoshi Sato, de l’autorité de sûreté nucléaire, les protocoles de sécurité ont fonctionné correctement à Kashiwazaki-Kariwa, mais certains l’attribuent à la chance car les prévisions ont été dépassées. Et d’ajouter « qu’il y aura toujours un tremblement de terre de forte magnitude inattendu. On a affaire à la nature. Ce serait mentir que de dire que nos recommandations sont suffisantes. Le minimum est de tirer les leçons des séismes plus forts que prévus et de réduire les risques. »
Les quatre réacteurs de Hamaoka ne seront pas fermés par la justice. 27 résidents avaient porté plainte en 2003 en craignant pour leur vie suite aux alertes lancées par des scientifiques. Ils ont été déboutés, le juge estimant que les mesures ad hoc ont bien été prises et que leur vie n’est pas en danger. Les plaignants vont faire appel. Les travaux effectués par Chubu Electric pour renforcer la résistance aux séismes ont, semble-t-il, convaincu la Cour qui a aussi débouté 1846 autres plaignants qui demandaient l’arrêt temporaire des réacteurs.
Si les centrales nucléaires japonaises subissaient une secousse similaire à celle de Niigata, cela dépasserait la limite de conception dans tous les cas, sauf un. C’est ce qui se dégage du premier bilan rendu public le 22 septembre 2007 effectué par les opérateurs du nucléaire, qui se sont voulus rassurants : avec les marges de sécurité prévues, cela n’entraînerait pas d’accident grave. Il y a pourtant une forte probabilité qu’il y ait une faille active d’une quinzaine de kilomètres sous l’usine de retraitement à Rokkasho, selon des universitaires, pouvant provoquer un séisme de magnitude 8. Seul un réacteur expérimental de Tokai-mura a été conçu pour résister à une telle accélération. Pour les 47 autres réacteurs et les 3 autres installations nucléaires dont la toute nouvelle usine de retraitement, les valeurs excèdent la résistance prévue pour des pièces importantes comme des tuyaux. Toutes ces installations n’auraient tenu que grâce aux marges de sûreté. Ce sont les accélérations enregistrées au niveau le plus bas des réacteurs 1 et 4 qui ont servi de base aux calculs Cependant, certains experts estiment que les accélérations prises en compte sont sous-estimées car les mesures ont eu lieu dans les bâtiments et non au niveau du sol pour lequel les données ne sont pas disponibles à cause de la défaillance d’un sismographe. Il est important de bien comprendre comment le sol bouge pour pouvoir transposer à d’autres conditions géologiques.
L’accélération horizontale maximale qui pourrait être mesurée en cas de séisme est beaucoup plus grande que ce qui était admis jusqu’à présent, si l’on en croit les rapports des compagnies d’électricité japonaises rendus publics en avril 2008. Et c’est vrai pour toutes les centrales. Par exemple l’accélération est plus de 1,5 fois plus forte à Fukushima, exploitée par TEPCO, où à Tokai-mura qui est le centre de recherche national sur l’énergie nucléaire.
Les rapports révèlent aussi qu’il y a des failles juste en dessous et à proximité de deux installations : le surgénérateur Monju et la centrale voisine de Mihama exploitée par KEPCO, mais les exploitants restent confiants et affirment que cela ne remet pas en cause la sûreté des installations. En 1985, des citoyens avaient porté plainte estimant que les risques sismiques avaient été sous-estimés et, après 10 ans de procédures judiciaires, ils ont finalement été déboutés en 2005 par la Cour Suprême de Tokyo sous le prétexte qu’il n’y avait pas de faille active… L’agence qui exploite Monju espère le redémarrer en octobre de cette année.
Parmi les nouvelles failles « decouvertes », nombre d’entre elles auraient du être prises en compte avec les recommandations précédentes. Dans le passé, les exploitants et les autorités avaient prétendu avoir pris en compte le risque sismique, fait des études exhaustives et interdit la construction de centrales juste au dessus d’une faille. Pour l’Autorité de Sûreté Nucléaire, cela est dû à de meilleures connaissances en sismologie. Mais pour le Professeur Nakata, les compagnies doivent d’abord faire leur mea culpa si elles veulent regagner la confiance du public. Dans leurs évaluations précédentes, les compagnies ne font que répondre à la demande et aux critères d’évaluation de l’Autorité. C’est toute cette logique qu’il faut repenser.
Les compagnies affirment que, même si le séisme maximum venait frapper leurs installations, les parties primordiales des réacteurs, comme le cœur, tiendraient le coup. En fait, elles sont en train d’affirmer que les réacteurs nucléaires sont résistants à toutes les situations, même si une faille est en dessous. Mais il n’y a pas de chiffres précis. Les compagnies affirment que les réacteurs tiendraient, même avec des séismes de 5 à 10 fois plus forts, sans pouvoir dire combien exactement. Cela n’est pas très rassurant pour le public. Aussi bien les compagnies que l’Autorité de Sûreté Nucléaire doivent être plus rigoureuses dans leurs expertises, note le quotidien Yomiuri.
Suite à une erreur informatique, Hitachi a sous-estimé pendant 28 ans la résistance de la tuyauterie des réacteurs japonais à un séisme. 17 réacteurs dispersés sur 10 sites sont concernés sans que cela affecte sérieusement la sûreté, selon l’Autorité de Sûreté Nucléaire qui a demandé aux 7 compagnies concernées de corriger l’erreur et de prendre des mesures pour que cela ne se reproduise plus.
Une pénurie d’électricité
La fermeture des 7 réacteurs de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa est arrivée quelques semaines avant le pic de demande en énergie lié aux fortes chaleurs de l’été. Seuls 35 réacteurs nucléaires sur les 55 que compte le pays étaient en fonctionnement. Parmi les réacteurs à l’arrêt, il y a le réacteur N°1 de la centrale de Shika exploité par Hokuriku Electric Power Co, suite à la révélation en mars dernier qu’un accident de criticité avait été caché en 1999. Il faudra donc remettre en service de vieilles centrales à charbon qui émettent beaucoup de CO2. TEPCO a estimé à 2% l’augmentation des émissions de CO2 du pays pour 2007, soit 28 millions de tonnes.
Comme tous les étés, TEPCO doit faire face à une forte demande en électricité à cause de la climatisation. L’arrêt de sa plus grosse centrale, avec une capacité de 7112 MWe rend la situation critique et fait craindre des coupures de courant. Le 21 août, avec 34,2°C à Tokyo, la demande a atteint les 60 130 MWe, alors que la capacité maximale de la compagnie est de 62 300 MWe. 1°C au-dessus de 30°C induit 1 700 MWe électriques supplémentaires. Parmi les mesures d’urgence prévues par la compagnie, il y a le barrage de Shiobara qui peut générer 900 MWe et l’arrêt de la fourniture d’électricité à un millier de gros consommateurs qui ont des contrats spécifiques, soit 1270 MWe. L’autorisation de l’exploitation du barrage avait été suspendue en mai 2007 car la compagnie avait prélevé plus d’eau dans la rivière qu’elle n’y était autorisée. Cependant, devant le risque de rupture d’approvisionnement, l’exploitation du barrage a été rétablie du 30 juillet au 7 septembre 2007. Le 23 août, l’opérateur a dû, pour la première fois depuis 1990, avoir recours à des mesures d’urgence afin d’éviter la panne générale. Ainsi, selon un communiqué de TEPCO, la firme a activé une clause spéciale de ses contrats qui lui permet d’obliger ses 1 250 plus gros clients industriels à réduire leur consommation électrique. Elle a demandé à 23 compagnies de réduire drastiquement leur consommation entre 13 et 17h. Elles ont toutes accepté de coopérer. Les compagnies d’électricité voisines ont aussi transféré du courant sur Tokyo. Il faisait 37°C à Tokyo et les particuliers ont été appelés à réduire leur consommation.
Pour faire face à la pénurie d’électricité, TEPCO a lancé une campagne de publicité incitant ses clients à réduire leur consommation durant l’été en agissant essentiellement sur la température de climatisation. Selon une étude conduite par la compagnie auprès de 2000 ménages et 160 entreprises et commerces, cela a entraîné l’économie de la production de l’équivalent d’un réacteur nucléaire environ (1 100 MWe). Les ménages ont contribué pour moitié à la baisse.
Cette situation est appelée à se reproduire les années à venir. La centrale d’Onagawa exploitée par Tohoku Electric Power Co, qui avait été secouée par un séisme dépassant les prévisions, n’a obtenu l’autorisation de redémarrer, qu’après presque 2 ans d’arrêt.
Monsieur Tanaka, un ancien ingénieur de chez Hitachi qui a participé à la construction de centrales nucléaires avant de rejoindre le mouvement anti-nucléaire, estime que les dommages ne seront perceptibles qu’après une inspection microscopique de tout le cœur du réacteur. C’est long et coûteux. Il craint donc que TEPCO se contente d’une inspection superficielle et que l’autorité de sûreté nucléaire fasse de même.
TEPCO sera peut-être amenée à augmenter ses tarifs car elle risque d’être dans le rouge durant l’année fiscale 2008 pour la première fois en 29 ans, c’est à dire depuis le choc pétrolier. La compagnie ne prévoit pas de redémarrer rapidement sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa et doit compenser avec des centrales classiques aux hydrocarbures dont les prix s’envolent. Elle prévoit donc de rénover ses centrales thermiques au gaz et au charbon et d’avancer la construction des nouvelles pour faire face à la demande en électricité. L’augmentation de ses coûts de 600 millions de yens (4 millions d’euros environ) ne prend pas en compte les réparations de la centrale nucléaire endommagée car l’étendue des dégâts n’est pas encore connue. La compagnie ne sait pas encore comment réduire ses coûts de fonctionnement.
Pourtant, l’argent de TEPCO coule à flots depuis le tremblement de terre. Elle a donné 3 milliards de yens (20 millions d’euros environ) à la région, et embauché en CDD de nombreuses personnes. Elle a offert de doubler l’indemnité de voyage à ses employés et leur famille s’il choisissent Niigata comme destination. Selon la compagnie, 78% auraient répondu à l’appel. En contrepartie, l’agence de tourisme a invité ses membres à ne pas critiquer le nucléaire devant ses clients. Les employés sont aussi invités à acheter des produits de Kashiwazaki à l’aide d’un site web mis en place spécialement. Les employés de TEPCO ont dépensé 400 millions de yens (2,6 millions d’euros environ), soit 5 fois plus que ce qu’espérait la chambre de commerce locale. Certains s’inquiètent et pensent que la compagnie tente d’acheter les consciences pour pouvoir redémarrer plus vite. Mais un directeur régional s’en défend en affirmant qu’il souhaite aider au mieux les habitants locaux qui ont accepté sa centrale nucléaire. Le Ministère de l’Economie et de l’Industrie (METI) a aussi annoncé une donation de 4,1 milliards de yens (27 millions d’euros environ) d’aide à la reconstruction de Kashiwazaki-Kariwa en ponctionnant dans le budget gouvernemental de soutien à la construction des réacteurs. Un officiel du gouvernement a expliqué qu’il n’était pas question d’accélérer le redémarrage de la centrale, mais que cela serait désastreux si les autorités locales s’y opposaient. La fermeture définitive de la centrale constituerait un manque à gagner de 110 milliards de yens annuellement (730 millions d’euros environ) et la perte de 6000 emplois.
Une agence des Nations Unies basée à Genève, a estimé que le tremblement de terre de l’été était la catastrophe la plus coûteuse de l’année 2007.
Rendre les centrales nucléaires beaucoup plus résistantes aux tremblements de terre risque de coûter plus que ce que le Japon est prêt à payer. Il y a un an, quand les autorités ont demandé aux opérateurs d’augmenter la résistance de leurs réacteurs par rapport à la magnitude 6.5 qui était la précédente valeur de référence, elles n’ont imposé aucun minimum, laissant les compagnies décider par elles-mêmes. Alors que des tremblements de terre de magnitude 7, voire 8 sont possibles au Japon, il paraît prudent d’imposer de telles valeurs comme référence. Mais cela risque d’être au-delà des moyens financiers des compagnies d’électricité.
Acharnement
En attendant, Japan Nuclear Fuel Limited (JNFL) a repris ses tests de l’usine de retraitement construite par AREVA après 4 mois de suspension suite à la découverte d’erreurs de calcul dans la résistance aux tremblements de terre d’un équipement fourni par Hitachi-General Electric. Les opposants au démarrage de l’usine de retraitement des combustibles irradiés de Rokkasho ont transmis en janvier 2008 une pétition avec 850 000 signatures demandant de repenser la stratégie nucléaire. Ce qui inquiète le plus les riverains, ce sont les rejets attendus de l’usine.
KEPCO vient d’obtenir l’autorisation d’utiliser du combustible MOx dans les réacteurs n°3 et 4 de la centrale de Takahama. Une première autorisation avait été obtenue en 1999, puis suspendue après la découverte que les données sur la qualité des pastilles avaient été falsifiées. La compagnie espère pouvoir démarrer son programme en 2011.
L’exploitant du surgénérateur Monju, qui est fermé depuis 1995 suite à une fuite de sodium, a été autorisé à remplacer son combustible en vue d’un redémarrage prochain. Le rechargement a eu lieu en mai 2008.
Le Ministère de l’Economie et de l’Industrie (METI) a donné son feu vert à la construction d’un nouveau type de réacteur nucléaire destiné à brûler du plutonium de retraitement sous forme de combustible MOx. Il s’agit d’une version améliorée des réacteurs à eau bouillante. Dans les réacteurs actuels, seul un quart à un tiers du combustible peut être sous forme de MOx, alors qu’avec cette nouvelle technologie, c’est tout le cœur qui sera constitué de MOx, au bout de 5 à 10 ans de phase de test et une introduction progressive. Les travaux de construction devraient commencer en mai à Aomori, à proximité de l’usine de retraitement, pour être opérationnel en 2012. D’un coût de 470 milliards de yens (3 milliards d’euros environ), il s’agit du premier réacteur construit selon les nouvelles normes anti-sismiques de 2006.
Les plans initiaux prévoyaient 16 à 18 réacteurs classiques utilisant du MOX d’ici 2010. Mais, pour le moment, aucun réacteur n’est autorisé à utiliser du MOx au Japon. Et donc pas un gramme du plutonium extrait en France et au Royaume-Uni, et que le pays s’apprête à extraire dans sa nouvelle usine de Rokkasho, n’a été recyclé ! Le stock de plutonium s’élevait à une trentaine de tonnes fin 2006.
Dans un livre blanc paru en mars 2008 la commission de l’énergie atomique du Japon a conclu qu’il fallait augmenter l’utilisation de l’énergie nucléaire pour combattre le réchauffement climatique. Elle a aussi ajouté que les compagnies d’électricité devaient améliorer la résistance de leurs réacteurs aux séismes. Et de se féliciter du démarrage de l’usine de retraitement et des efforts du pays à tenter de recycler le plutonium. Enfin, la commission regrette que TEPCO et Hokuriku Electric Power Company aient caché des accidents de criticité.
Pour finir, l’autorité de sûreté nucléaire japonaise a classé « l’incident » de Kashiwazaki-Kariwa au niveau 0 moins, soit le plus bas, sur l’échelle internationale INES. Pour le quotidien Yomiuri Shimbun, ce classement est incompréhensible pour le public. Que penser du fossé entre la perception du public et celle des autorités ? En effet, l’échelle INES ne concerne que les incidents ou accidents nucléaires, pas les tremblements de terre. Puisqu’il n’y a eu qu’une fuite minime, l’incident est classé très bas. Pour le journal, la compagnie et l’autorité de sûreté ne devraient pas se satisfaire d’un tel classement et réévaluer la résistance des réacteurs nucléaires aux tremblements de terre.
Il y a eu d’autres cas par le passé où le classement est apparu comme sous-évalué aux yeux du public. Quand 5 employés sont morts brûlés par un jet de vapeur dans la centrale de Mihama en 2004 ou quand le surgénérateur a été arrêté suite à une fuite de sodium en 1995, les « incidents » avaient été classés au niveau 1.
[1] Les nouvelles règles de septembre 2006 imposent de remonter jusqu’à 130 000 ans en arrière en prenant en compte l’activité des failles.
L’ACRO en Biélorussie : point sur les actions menées depuis un an
ACROnique du nucléaire n°70, septembre 2005
Vous pouvez télécharger la version avec illustrations.
Depuis plus d’un an, l’ACRO s’est engagée, avec d’autres partenaires, aux côtés des habitants des territoires contaminés biélorusses. L’objectif est d’accompagner des projets visant à améliorer les moyens de surveillance et d’information sur le volet radiologique et d’y apporter notre expérience de laboratoire citoyen, en travaillant « avec » la population locale.
La situation en Biélorussie
La Biélorussie est le territoire qui a subi la plus grande partie des retombées radioactives de l’accident de Tchernobyl (70 % du terme source). Cette contamination concerne un quart de son territoire et près de 2 millions de personnes. Les territoires contaminés sont classés suivant 4 niveaux en fonction des densités de contamination des sols. La gestion nationale des conséquences de l’accident de Tchernobyl (aide financière, politique de relogement, etc.) dépend ensuite du statut d’appartenance du territoire considéré.
Tableau
1 : Définition des zones de contamination (loi
Biélorusse de 1991)
| Zones | Densité de contamination des sols en Ci/km2 |
||
| Cs-137 | Sr-90 | Pu-238, 239, 240 |
|
| Zone 1 : contrôle radiologique périodique |
1 – 5 | 0,15 – 0,5 | 0,01 – 0,02 |
| Zone 2 : droit de migration | 5 – 15 | 0,5 – 2 | 0,02 – 0,05 |
| Zone 3 : droit au relogement | 15 – 40 |
2 – 3 | 0,05 – 0,1 |
| Zone 4 : relogement obligatoire et immédiat |
> 40 | > 3 | > 0,1 |
Note : 1 Ci / km2 (1 Curie par kilomètre carré) = 37 109 Bq / km2 (37 Milliards de Becquerels par kilomètre carré)
L’évolution de la situation radiologique des sols dépend de la nature des radionucléides présents, de leurs périodes de décroissance radioactive, de leur mobilité dans l’écosystème et des caractéristiques du sol. Actuellement, sur l’ensemble des radionucléides rejetés par la centrale de Tchernobyl, le césium 137 (Cs-137) est l’élément radioactif majoritairement présent sur le territoire biélorusse. Le strontium 90 (Sr-90),
également rejeté, reste plus localisé dans la zone proche de la centrale de Tchernobyl, au sud de la Biélorussie (région de Gomel). Présent en plus faible quantité que le césium, cet isotope radioactif pose cependant des problèmes du fait de sa radiotoxicité élevée et de la difficulté à le mesurer.
de rayonnement Bêta pur. Sa période radioactive est de 28,5 ans. Sa mesure est plus difficile que pour le césium et nécessite une séparation chimique préalable et un appareillage adapté. Compte tenu de ses caractéristiques chimiques et physiques, le strontium est un contribuant majeur de l’impact sanitaire. Proche du calcium, le strontium se fixe préférentiellement sur les os.
Les isotopes du plutonium (Pu-238, 239 et 240) ont été localisés essentiellement dans la zone proche de la centrale de Tchernobyl. Ces isotopes fortement toxiques chimiquement et radiologiquement sont heureusement peu mobiles et entrent peu dans la chaîne alimentaire. Leur mesure est encore plus difficile que celle du strontium et nécessite de posséder des appareillages sophistiqués.
Les principales zones de contamination touchent les régions du sud du pays (régions de Gomel et Brest) et l’est du pays (région de Mogilev). Les forêts, très nombreuses en Biélorussie, sont fortement contaminées du fait de leur propriété à concentrer les polluants déposés sur le sol. La caractéristique des sols, les événements climatiques (inondations, sécheresse …) sont autant d’éléments qui peuvent faire fluctuer les cartes de contamination d’un secteur. Du fait de la particularité physique des polluants radioactifs, l’échelle de temps apporte également des changements sur la répartition des éléments radioactifs sur le territoire. Ainsi, l’iode 131 majoritairement présent dans les premiers jours qui ont suivi l’accident, et responsable des maladies de la thyroïde, a-t-il maintenant quasiment disparu compte tenu de sa période de décroissance radioactive relativement courte (8 jours). A l’inverse, de nouveaux radioéléments apparaissent. C’est le cas de l’américium 241 issu de la désintégration du Plutonium 240 ; sa présence maximale est prévue pour 2060.
Même si l’on ne doit pas négliger l’irradiation externe dans certains endroits, ou l’inhalation de poussières dans les zones les plus touchées, l’impact sur les hommes se fait essentiellement au travers des produits d’alimentation.
La Biélorussie, comme ses pays voisins (Russie et Ukraine), a mis en place une surveillance et des normes concernant les circuits officiels de commercialisation (cf tableau 2).
Tableau 2 : Exemples des concentrations maximales admissibles pour le Cs137 établies en Biélorussie pour les produits alimentaires et l’eau de boisson (norme RDU-99 de 1999, en cours actuellement).
| Produits | Concentration maximale admissiblepour le Cs-137 (Bq/Kg) |
| Eau de boisson | 10 |
| Lait et produits laitiers | 100 |
| Viande de bœuf et de mouton | 500 |
| Viande de porc | 180 |
| Poisson | 180 |
| Pommes de terre | 80 |
| Fruits | 40 |
| Champignons frais / secs | 370/2500 |
| Pain | 40 |
Note : Bq/kg = becquerel par kilogramme
Mais l’essentiel des produits consommés dans les régions rurales est issu de l’autoproduction et échappe donc au contrôle officiel. A cela, s’ajoute les produits de la cueillette, de la pêche ou de la chasse qui contribuent fortement à l’ingestion de radioactivité. En effet, les produits « sauvages » sont souvent fortement contaminés. Même si ces habitudes traditionnelles sont déconseillées ou même interdites dans le pays, les consignes ne sont bien souvent pas respectées par nécessité (il faut bien se nourrir), par lassitude (comment rester vigilant après deux décennies ?), par fatalisme et enfin tout simplement par goût (la soupe aux champignons est un plat traditionnel).
Les zones d’exclusion (> 40 Ci/km2) sont, en principe, interdites à la population. Dans le périmètre interdit des 30 Km autour de la centrale de Tchernobyl, 119 villages ont ainsi été évacués. Une fois par an, une autorisation est donnée pour retourner au village abandonné afin de pouvoir fleurir les tombes de ses proches. Une politique de relogement permet encore à des familles installées avant 1986 de quitter les zones contaminées (statut des zones 3) ; On note par contre l’arrivée dans les territoires de nouveaux occupants (issus des républiques de l’ex-URSS, Kazakhstan, Azerbaïdjan, etc.). Ainsi le village de Strevitchi (statut entre 15 et 40 Ci/Km2) dans le district de Khoyniki compte actuellement plus de 13 nationalités différentes. Après 1986, les deux tiers de la population sont partis et maintenant seul un quart de sa population actuelle est originaire du village.
La situation du district de Bragin
La région où nous intervenons se trouve à l’extrême sud-est du pays, auprès de la frontière ukrainienne. La population du district est actuellement de 17 000 habitants ; plus de la moitié (56%) ont quitté le district après la catastrophe de Tchernobyl. Le district est bordé au sud et à l’ouest par les limites de la zone d’exclusion ; après la catastrophe, 18% du territoire a été relégué en zone interdite (zone > 40 Ci/km2).
La population, essentiellement rurale, vit majoritairement dans des territoires contaminés de 5 à 15 Ci/km2. Les ressources économiques du district sont faibles, avec peu d’entreprises locales et une agriculture d’état (kolkhozes) terriblement marquée par la contamination (Cs-137, Sr-90). L’exploitation des forêts pose également des problèmes, du fait de la contamination du bois ; les chaufferies collectives des villages ont ainsi dû renoncer à cette ressource énergétique peu onéreuse et abondante, les alternatives restant faibles dans une région où les hivers sont rudes et longs. La peur des incendies de forêt, dont les conséquences radiologiques peuvent être très graves, oblige cependant un entretien des zones sylvestres à l’intérieur et à l’extérieur de la zone d’exclusion. De nombreux villages connaissent des problèmes en eau potable avec des taux importants en fer, issus, en partie, des canalisations mises en place après l’accident alors que les puits collectifs n’étaient plus exploitables car contaminés. Sur le volet sanitaire, les taux de morbidité sont en hausse chez les enfants et on note un « rajeunissement » de certaines maladies, comme par exemple des cas de cataracte chez des jeunes. Les services médicaux souffrent d’un manque de personnel compétent et d’infrastructures adaptées pour le soin et la prévention. Comme dans les autres districts des territoires contaminés, les enfants scolarisés sont envoyés un mois en sanatorium deux fois par an. Une aide économique pour le transport est attribuée aux familles en fonction du statut du village (en fonction de la densité de contamination établie par l’administration).
Les objectifs du projet
Le projet a pour but de mettre en place une surveillance radiologique au service de la population et de favoriser l’accès à la mesure et à l’information sur la situation locale au niveau des villages.
Concrètement, il s’agit d’ouvrir ou de remettre en service des postes de mesures dans les principaux villages du district, de lancer des campagnes de mesures de la contamination interne des enfants scolarisés (anthropogammamétrie), de mettre en place un observatoire de la situation radiologique au niveau des villages, de favoriser l’organisation de lieux d’échanges (réunions publiques, cercles de rencontre), et d’information (affichage public des résultats des mesures) et de développer des actions pédagogiques dans les écoles.
Dans quatre écoles du district la mise en place d’ateliers permet aux élèves d’acquérir, par la pratique, les connaissances nécessaires pour développer une culture pratique de protection radiologique, exploitable au quotidien. Au-delà de l’acquisition de connaissances et de savoir faire, la question de la transmission d’une « mémoire » de l’accident est également abordée.
La particularité de ce projet est de confier la coordination aux habitants eux mêmes, via l’association « Rastok Gesni » (Pousse de Vie), créée récemment et qui regroupe maintenant une vingtaine de bénévoles actifs : mères de famille, personnel de santé, enseignants.
Cette initiative se développe dans le cadre du programme international, CORE qui fédère les projets menés sur 4 des districts les plus contaminés de Biélorussie (voir la présentation du programme en fin d’article).
Participent à ce projet : Rastok Gesni (ONG Biélorusse locale), BELRAD (Institut Biélorusse de mesure radiologique indépendant), BB-RIR (Institut National Radiologique Biélorusse, filiale de Brest, basée a Pinsk), Hôpital de Bragin, CEPN (Centre d’Etude sur l’évaluation de la Protection dans le domaine Nucléaire) qui a travaillé pendant plusieurs années dans le cadre du projet ETHOS en Biélorussie sur le district de Stolyn, PSF (Patrimoine Sans Frontière) qui travaille sur le volet « mémoire » de l’accident (projets « villages perdus », « contes : raconte moi ton nuage »), le LASAR (Laboratoire d’Analyse Socio-Anthropologique du Risque) laboratoire universitaire de Caen, qui mène depuis plusieurs années des travaux sur la Biélorussie, coordinateur de l’ouvrage « les silences de Tchernobyl » et organisateur de la première université d’été sur Tchernobyl à Kiev.
Les financeurs :
Le volet « mise en place d’une surveillance radiologique sur le district de Bragin » est financé par le Ministère des Affaires Etrangères Suisse, via le SDC (Agence Suisse pour le Dévelopement et la Coopération, financeur du projet) qui travaille depuis plus de deux ans maintenant dans les territoires contaminés de Biélorussie sur le volet essentiellement sanitaire (www.chernobyl.info). Le financement, ici, est destiné à la dotation de matériel, mise à niveau des locaux, formation et salaire des dosimétristes, campagnes de mesures anthropogammamétriques, soutien de l’association locale et coût des missions.
Le volet « éducatif » sur le district de Bragin est financé par le Ministère des Affaires Etrangères français, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire). Les financements sont destinés à l’achat de matériel et de fournitures pour les écoles, matériel de détection, salaire des animatrices locales, et coût des missions.
Etat d’avancement des actions
Mise en place de centres locaux de mesures ouverts à la population
Le projet a concrètement débuté en février 2004 avec l’organisation d’une table ronde réunissant les partenaires du projet, les professionnels locaux de la santé et de l’enseignement ainsi que les autorités du district.
Les centres locaux de mesures ont été installés ou rénovés à partir d’avril 2004 jusqu’à novembre 2004 dans les localités de : Bragin (au centre épidémiologique), Krasnoye (au dispensaire du village), Mikoulitchi (dans la maison du conseil de village), Dublin (dans l’école), Krakovitchi (dans l’école) et à Komaryn (au centre vétérinaire). L’équipement comprend un spectromètre gamma qui permet le dosage rapide du césium 137 dans les produits, des dosimètres pour la mesure du rayonnement gamma et bêta ambiant, et un ordinateur avec imprimante. Le personnel affecté à ces centres, choisi localement, a suivi une formation spécialisée à l’institut BELRAD au cours des premiers mois du lancement du projet. Afin de se conformer à la législation nationale, une demande d’accréditation a été déposée et obtenue au mois d’avril 2005 pour chacun des centres. Certains problèmes d’ordre « technique » (sécurisation des locaux, délai d’arrivée du matériel) ont retardé l’avancement du travail. Malgré cela, plus de 200 mesures ont déjà été réalisées dans les localités de Krasnoye et Komaryn.
Comment fonctionnent les centres de mesures ? Il est important que les centres soient facilement accessibles à l’ensemble de la population du village. Les gens apportent leur produit (pommes de terre, lait, baies, gibier, etc.) au radiamétriste qui effectue aussitôt la mesure. Le résultat rendu est toujours accompagné d’explications sur sa signification en termes de contamination interne si le produit est consommé, le danger sanitaire potentiel, en apportant une comparaison avec les valeurs habituellement observées au niveau du village ou du district. Les produits « sensibles » nécessitant un contrôle régulier sont les produits laitiers, la viande, dont la contamination dépend directement de l’état radiologique des fourrages (en hiver) et des pâturages (en été), les produits de la cueillette, de la pêche ou de la chasse.
Notre accompagnement, consiste essentiellement en une aide technique, et avec la collaboration de nos partenaires, nous menons une réflexion avec les dosimétristes sur les moyens à mettre en place pour favoriser la diffusion de l’information et faire comprendre à chacun l’intérêt d’apporter ses produits à mesurer. Le travail avec les écoles reste, certainement, le meilleur moyen de toucher une large partie de la population. Les enfants sont, en effet, de bons vecteurs de diffusion de l’information et représentent, de surcroît, la cible la plus sensible aux problèmes d’exposition radiologique. C’est pour cette raison, qu’il nous est apparu essentiel de mener en parallèle des actions pédagogiques dans les écoles du district. Deux radiamétristes travaillent déjà avec les écoles de Komaryn et de Krasnoye en ouvrant leur centre de mesure aux élèves qui apportent et mesurent eux-mêmes des produits recueillis dans leur voisinage.
Campagnes de mesures anthropogammamétriques sur l’ensemble des enfants scolarisés dans le district, réalisées en avril et en novembre 2004.
Trois campagnes de mesures ont déjà été réalisées par l’Institut BELRAD (mars et novembre 2004 et avril 2005). La mesure est réalisée à l’aide d’un fauteuil derrière lequel est fixé un détecteur (cristal d’Iodure de sodium) qui permet de quantifier le taux de Césium présent dans l’organisme. La mesure dure quelques minutes et l’enfant repart avec le résultat et une information sur ce qu’il signifie. Tout l’équipement (fauteuil anthropogammamétrique, ordinateur) est déplacé d’école en école afin de limiter les déplacements des enfants et de toucher le maximum de personnes.
Les données anthropogammamétriques sont essentielles à chacun pour pouvoir connaître sa contamination interne ou celle de ses enfants. Ces résultats sont également importants pour évaluer la situation radiologique des villages et cerner en premier lieu les situations alarmantes. Après la première campagne réalisée en avril 2004, Tatiana, la Présidente de Pousse de Vie, a beaucoup travaillé avec les familles dont les enfants présentaient des taux de contamination élevés. L’objectif est de comprendre l’origine principale de la source de contamination, puis de voir avec les parents comment trouver un moyen de remédier au problème en trouvant une solution durable. Les cas les plus difficiles sont souvent les familles les plus socio économiquement défavorisées où il n’existe que peu d’information et où les marges de manœuvre sont excessivement réduites. Les champignons ou le gibier braconné, présentant souvent des taux en césium importants sont bien souvent les causes des fortes contaminations internes, surtout à l’automne. Cependant, la contamination étant cumulative, l’ingestion quotidienne de quantités plus réduites peut également amener un taux de contamination interne final important. Lorsque le lait de la vache est incriminé, la solution peut consister à changer son lieu de pâturage afin de réduire sa contamination.
Les résultats des campagnes de mesures montrent une contamination généralisée de l’ensemble des enfants du district. Majoritairement le taux mesuré se situe en dessous de 30 Bq/kg (soit un total de 900 Becquerels pour un enfant pesant 30 Kg). Des cas plus critiques ont été mesurés avec des taux de contamination dépassant les 100 Bq/kg jusqu’à 2700 Bq/kg dans un cas. Il est important de préciser qu’il n’existe pas de seuil d’innocuité et toute présence, même minime de radioactivité d’origine anthropogénique dans l’organisme a une probabilité non négligable d’engendrer de graves conséquences sur l’organisme et sur la santé.
Parrainage et accompagnement de l’association locale « Rastok Gesni » (Pousse de vie).
La création d’une association est peu courante en Biélorussie. Pousse de Vie, représente en quelque sorte notre homologue en Biélorussie et nous sommes fiers de parrainer cette nouvelle organisation. Notre accompagnement s’effectue principalement sur le volet méthodologique même s’il reste important de prendre en compte toutes les spécificités locales et le manque d’habitude de ce type d’engagement bénévole en Biélorussie. L’association Pousse de Vie compte une vingtaine de membres actifs, issus essentiellement du milieu médical et enseignant. Un système de parrainage a été mis en place pour accueillir les nouvelles recrues. L’action de Pousse de Vie s’effectue également dans le cadre du projet « Mother & Child » lancé par l’office de coopération suisse (SDC) et visant a réaliser des réunions ouvertes aux futures et jeunes mères pour donner une information sanitaire préventive. Ainsi dix cercles de rencontre sont menés par 10 membres de l’association et tournent de village en village. Même si Tatiana reconnaît qu’il est difficile de motiver les gens sur du bénévolat, la présidente de Pousse de Vie a beaucoup d’espoir sur l’existence et la mission de son association. Elle reconnaît qu’au travers de son ONG, son discours a plus d’impact auprès des gens et des autorités. Sa légitimité est également essentielle puisque son discours provient du « terrain » ; comme la plupart des gens avec qui Tatiana travaille, avec qui elle partage la vie, elle a vécu dans sa « chair » la catastrophe de Tchernobyl, et a « choisi » de rester dans son village avec son mari et ses deux enfants. Infirmière de métier, son combat quotidien est d’améliorer les conditions de vie des gens autour d’elle. « C’est à nous de définir les critères pour vivre ici et créer les conditions de notre survie ». Après une année de visites régulières de notre part nous avons été heureux d’accueillir Tatiana chez nous au mois d’avril dernier. La rencontre avec les autres membres de l’ACRO fut, bien entendu, riche dans les deux sens.
Lancement de cercles de travail (ateliers) avec les élèves de 4 écoles du district.
Depuis septembre 2004 et dans le cadre du programme CORE, quatre écoles ont lancé des ateliers ouverts aux élèves permettant l’acquisition des notions de base et des connaissances nécessaires sur la radioactivité, ses conséquences sur la santé et sur les principes de la radioprotection. Chaque atelier est dirigé par un ou deux enseignants et accueille une quinzaine d’enfants.
Chaque école a établi son propre programme d’activité. En général, le travail a débuté par une approche théorique, basée sur l’étude des cartes de contamination dans le district, l’apprentissage des notions de base de physique avec l’aide des plus grands élèves et l’utilisation des supports pédagogique existant sur le sujet.
Dans l’école de Mikoulichi, le travail s’est ensuite porté sur l’étude des résultats des anthropogammamétries réalisées par l’institut BELRAD. La particularité de cette école est d’accueillir des enfants de trois villages différents. On aurait constaté que certains élèves des villages considérés comme « propres » présentaient une contamination interne plus importante que d’autres. Le travail des élèves a donc consisté à essayer de comprendre cette situation par une double approche : celle de l’analyse des produits consommés (connaissance des régimes alimentaires, de la provenance des produits, du taux de contamination des produits, etc.) puis celle, plus pratique, de la réalisation de cartes de contamination. Pour réaliser ce dernier travail, certains parents travaillant dans les services forestiers ont proposé leur aide. Les enfants ont effectué des mesures de radioactivité ambiante à l’aide des dosimètres. L’école, elle-même, est située sur une zone de 15 à 40 Ci/km2, et il existe des taches de contamination relativement importantes autour de l’établissement. Une synthèse des résultats a permis de réaliser un « passeport » de la situation de l’école. Les détecteurs ont également été prêtés aux enfants afin qu’ils réalisent des mesures chez eux. La responsable de l’atelier note un problème principalement chez les familles défavorisées.
Dans l’école de Komaryn, le travail des élèves s’est centré principalement sur les aspects de la « mémoire » de l’accident de Tchernobyl, basé sur le recueil des témoignages des aînés. La responsable de l’atelier a été très surprise du degré de motivation des jeunes enfants, l’intérêt qu’ils ont montré à s’impliquer dans ce travail révélant une réelle envie de leur part de connaître l’histoire de l’accident au travers de ceux qui l’ont vécu. Ce travail a été réalisé en collaboration avec la maison de la culture de Komaryn impliquée sur un autre projet lié à la mémoire de Tchernobyl avec l’association française Patrimoine sans Frontière.
Après un an de fonctionnement, le bilan du travail réalisé dans les quatre écoles est positif. Les enseignants responsables des ateliers reconnaissent l’intérêt d’un tel travail avec les élèves. Les enfants sont motivés et même plutôt enthousiastes à mener ce travail, essentiellement dans les activités pratiques. L’utilisation de l’ordinateur, la valorisation de leur travail est une motivation supplémentaire pour eux.
Le bilan, plus global, sur le fonctionnement des cercles semble plus difficile à faire du fait du manque de recul. Le travail est basé sur une implication bénévole des enseignants, et la charge de travail est souvent très importante pour mener a bien les actions. Les problèmes de financement (retard des versements prévus pour soutenir les actions), de logistique, ont constitué autant d’éléments qui ont pu rendre difficile le lancement des ateliers cette année. Les enseignants ont également souligné un besoin en supports pédagogiques, ressources d’information (carte locale de la contamination en césium). Selon l’avis général il faut poursuivre l’expérience à condition que les moyens soient mis en place pour soutenir le travail. C’est pour cette raison que l’ACRO a répondu à un appel d’offre de la Commission Européenne dans le cadre des projets TACIS. Le projet, visant à promouvoir ce travail dans les écoles va ainsi bénéficier, nous l’espérons, dès la rentrée prochaine (septembre 2005), d’un soutien financier qui devrait permettre une dotation plus importante en matériel et des moyens supplémentaires permettant un meilleur accompagnement des enseignants dans leur tâche.
Commentaires sur notre action
Le travail que nous menons en Biélorussie nous semble utile et porteur de sens pour une association comme la nôtre née des conséquences de Tchernobyl. Notre engagement est cependant difficile car il n’est bien évidemment pas « normal » d’habiter dans un territoire si contaminé. Le fait, bien réel, est pourtant que des gens (2 millions de personnes) vivent là bas et qu’il n’est pas réaliste de déporter une telle population (pour aller où et avec quels moyens ?). Doit-on pour autant les ignorer ?
18 ans après la catastrophe, il nous est apparu important de nous engager aux cotés des habitants des territoires contaminés de Biélorussie, dont le sentiment d’abandon est grand et de leur apporter notre expérience de laboratoire citoyen, en travaillant « avec » la population et en accompagnant leurs projets pour tenter d’améliorer leurs conditions de vie. De plus, il nous parait essentiel, au moment où la communauté internationale semble avoir oublié Tchernobyl, de témoigner de la situation rencontrée là-bas. A l’heure où le nucléaire est présenté comme la solution « écologique » aux problèmes énergétiques, que l’on vient de décider de prolonger la durée de vie de nos centrales, il est certainement bon de rappeler les risques encourus. Quelle démocratie survivrait à un nouveau désastre comme celui-ci, économiquement et politiquement parlant ? Quel parent peut souhaiter vivre cette crainte permanente pour la santé de ses enfants, de recevoir régulièrement les résultats de son anthropogammamétrie, et de devoir deux fois par an l’envoyer en cure dans un sanatorium ? Quel habitant accepterait de quitter sa maison, son village, sa région ? Quel pays accepterait à nouveau d’abandonner une partie de son territoire en no man‘s land ? C’est, bien évidemment, la question de l’acceptabilité du risque qui apparaît ici, et toutes ces questions, en connaissance de cause, devraient aider à guider un choix citoyen, à condition que la question soit véritablement posée.
Présentation du programme CORE
Le programme international CORE regroupe des projets menés sur 4 des districts les plus contaminés de Biélorussie et basés sur 4 thèmes :
• la santé,
• la mise en place de moyens de mesure de la radioactivité,
• l’éducation et la transmission intergénérationnelle et internationale de la mémoire,
• l’aide économique sur le volet essentiellement agricole.
L’idée est de permettre une synergie et une complémentarité entre les différentes actions menées. Il ne s’agit en aucun cas de promouvoir la vie dans les territoires contaminés mais de contribuer à améliorer les conditions de vie au travers de projets impliquant la population elle-même. Ainsi, pour être retenus et labellisés, les projets doivent prendre en compte les dimensions locales, nationales et internationales. Concrètement, la demande doit être locale, l’habilitation nationale et les partenariats internationaux.
Une déclaration de principe a été signée par 23 institutions internationales gouvernementales et non gouvernementales comme les Nations Unies (PNUD), l’UNESCO, la Commission Européenne, les états français, italien, allemand, suisse, britannique, suédois, tchèque, lituanien (liste non exhaustive). En France une douzaine d’organisations sont partenaires de l’un des projets.
Le programme CORE ne possède pas de fonds de financement et chaque projet doit chercher un financement propre.
Pour en savoir plus : http://www.core-chernobyl.org.
Tchernobyl : les malades imaginaires de l’AIEA
Communiqué de presse du 14 septembre 2005
Dans des rapports qui viennent d’être rendus publics, le Forum Tchernobyl, regroupant l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) et d’autres agences de l’ONU, a la prétention de faire un bilan de « l’ampleur réelle » de la catastrophe de Tchernobyl : « une cinquantaine de membres des équipes d’intervention décédés des suites du syndrome d’irradiation aiguë, neufs enfants morts d’un cancer de la thyroïde et 3940 décès en tout dus à un cancer radio-induit. » L’AIEA, qui a longtemps limité à 31 morts le nombre total des victimes se surpasse…
Pour obtenir des chiffres aussi bas, les organisations internationales ont limité à « 200 000 [les] membres des équipes d’intervention entre 1986 et 1987 » alors que le nombre de liquidateurs est estimé par elles à 600 000. De même, seulement « 270 000 habitants des zones les plus contaminées » sont pris en compte alors que 5 millions de personnes vivent officiellement dans des territoires contaminés. Radiés des listes d’irradiés pour un tour de passe-passe comptable ? Pas seulement.
« La plupart des travailleurs chargés d’assurer le retour à la normale et ceux qui vivent dans les zones contaminées ont reçu des doses d’irradiation à l’organisme entier relativement faibles, comparables aux niveaux du fond naturel de rayonnement et inférieures aux doses moyennes que reçoivent les gens qui vivent dans certaines parties du monde où le fond naturel de rayonnement est élevé. […] Pour la majorité des cinq millions d’habitants des zones contaminées, les expositions se situent dans la limite de dose recommandée pour le public. » Ils ne sont donc pas pris en compte dans les études, même si les normes internationales considèrent qu’il y a pas de seuil d’innocuité aux effets sur la santé des radiations ionisantes. L’AIEA vient donc d’introduire subrepticement un seuil et met la barre très haut en considérant les « doses moyennes que reçoivent les gens qui vivent dans certaines parties du monde où le fond naturel de rayonnement est élevé. » C’est inacceptable, car en toute logique le Forum Tchernobyl conclut que « dans les zones où l’exposition des êtres humains est faible, aucune mesure corrective n’est nécessaire. » Autant supprimer les normes de radioprotection !
Prétendre donner « des réponses définitives » sur « l’ampleur réelle de l’accident » relève de l’escroquerie. Tchernobyl est une catastrophe en devenir. L’ACRO, née à la suite de cette catastrophe en réponse à la dissimulation et aux mensonges institutionnels, œuvre actuellement en Biélorussie auprès des personnes vivant dans les territoires contaminés : nous pouvons témoigner que la santé de nombreux enfants est gravement altérée. Les conséquences sur la santé des radiations ionisantes sont encore mal connues car les seules connaissances se basent sur les survivants de Hiroshima et Nagasaki qui ont subi une irradiation forte et brève, pas une contamination continue. Les estimations de l’AIEA limitées aux personnes les plus exposées pourraient très bien être complètement erronées.
Ces études ignorent la dégradation générale de l’état de santé des populations vivant dans les territoires contaminés, rabaissées au rang de malades imaginaires : « l’impact de Tchernobyl sur la santé mentale est le plus grand problème de santé publique que l’accident ait provoqué à ce jour. […] Les personnes concernées ont une perception négative de leur état de santé, sont convaincues que leur espérance de vie a été abrégée. » L’ACRO, pourtant habituée à la propagande de l’industrie nucléaire, avait rarement lu des propos aussi abjects. « Cela a suscité chez elles […] des réactions totalement irresponsables se manifestant […] par l’abus d’alcool et de tabac et par le vagabondage sexuel non protégé. » On est en plein délire réactionnaire pour tenter de concilier une croyance idéologique en l’innocuité de la radioactivité et le délabrement sanitaire des territoires contaminés que même l’AIEA ne peut plus ignorer.
« Au final, le message du Forum Tchernobyl est rassurant ». C’était là le but recherché, au mépris des victimes de la catastrophe. Les bombardements de Hiroshima et Nagasaki ont incité l’humanité à réfléchir sur la prolifération de l’arme nucléaire et à tenter d’en limiter la prolifération. De même, les conséquences de Tchernobyl questionnent sur le développement de cette industrie à haut risque.
« Tchernobyl » est un mot que nous aimerions effacer de notre mémoire. […] Pourtant, il y a deux raisons contraignantes pour lesquelles cette tragédie ne doit pas être oubliée. Premièrement, si nous oublions Tchernobyl, nous augmentons le risque de telles catastrophes technologiques et environnementales dans l’avenir. […] Deuxièmement, plus de sept millions de nos semblables n’ont pas le luxe de pouvoir oublier. Ils souffrent encore, chaque jour, de ce qui est arrivé il y a quatorze ans. Ainsi, l’héritage de Tchernobyl est pour nous, pour nos descendants et pour les générations futures. » Ces mots sont de Kofi Annan, il y a 5 ans…
Références :
• « Tchernobyl : l’ampleur réelle de l’accident. 20 ans après, un rapport d’institutions des Nations Unies donne des réponses définitives et propose des moyens de reconstruire des vies », communiqué de presse commun de l’AIEA, OMS et PNUD du 5 septembre 2005
• « Chernobyl a continuing catastrophe », United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, March 2000
Note :
Depuis presque 2 ans l’ACRO, s’est engagée au côté des habitants des territoires contaminés, avec d’autres partenaires, locaux et internationaux, à accompagner des projets émergeants ayant pour but d’améliorer la prévention contre les risques qu’engendrent les contaminants radioactifs encore présents comme le césium-137, le strontium-90 ou le plutonium. La particularité de son approche, qui fait également sa force, est de travailler directement avec les populations concernées, adultes et enfants. Les ressources déployées s’articulent autour de la surveillance des niveaux de la radioactivité chez l’homme et dans son environnement mais également de l’information. Des membres de l’ACRO séjournent régulièrement, de Stolin à Bragin en passant par Tchécherks ; parfois non loin de la zone d’exclusion.
Un conte sur de petits radionucléides pour de petits enfants
Ecrit par Valentina Nikolayevna Koverda (de Komaryn – région de Gomel – République Bélarus). ACROnique du nucléaire n°69, juin 2005.
Un jour, d’une grande cheminée d’une centrale nucléaire sortirent en trombe de petits radionucléides. Ils étaient si nombreux dans cette cheminée et si serrés qu’ils se disputaient et se bagarraient sans cesse. Alors, quand enfin ils quittèrent leur cheminée, ils partirent dans tous les sens. Le vent, qui souflait fort ce jour là, les emporta et les dispersa partout aux alentours de la centrale nucléaire et même bien au-delà, sur toute la terre.
Les uns furent dispersés au-dessus des forêts, d’autres au-dessus des champs, et certains se noyèrent en tombant dans les rivères. C’est à partir de ce moment, que chacun commença à vivre sa propre vie.
Ces êtres étaient petits, mais d’une nature très méchante, car ils avaient vécu dans les sous-sols pendant très longtemps sans lumière et sans soleil. Une fois libérés, ils pouvaient donner libre cours à leur méchant caractère et se venger des hommes qui les avaient retenus au tréfonds de la terre.
Les petits radionucléides qui étaient tombés dans les forêts se faufilèrent dans les champignons et les baies, ceux dispersés par dessus les champs choisirent les tiges du blé et se glissèrent dans les épis, pour se cacher à l’intérieur des grains. Ceux qui avaient atterri dans les potagers pénétrèrent directement dans les têtes des choux. Enfin, ceux qui étaient tombés dans l’eau descendirent profondément dans la vase pour s’y cacher. Ils attendaient la venue d’une jolie carpe, et lorsque celle ci ouvrait sa bouche, ils sautairent aussitôt dans ses ouïes et ses entrailles.
« Eh bien – diras-tu – qu’ils y restent ».
Mais non, mon cher petit ami, le malheur c’est que si ces petits radionucléides méchants se sont installés dans les champignons et les baies, dans les grains de blé, s’ils se sont cachés dans les choux et les carottes, c’est pour attendre :
– Que tu viennes dans la forêt pour récolter des baies et des champignons dans ta corbeille, pour en manger à la maison ;
– Que tes parents rentrent le blé, et les légumes du potager et fassent de bons gâteaux que tout le monde en mange avec du lait de la vache revenant des pâturages ;
– Que ta mamie fasse frire la jolie carpe et la donne a manger à ses petits-enfants bien-aimés.
Les petits radionucléides vont alors sauter dans ta bouche, et après ils vont pénétrer à l’intérieur de ton corps. Et ils se mettront à creuser-bêcher :
– dans l’estomac ils feront des creux,
– dans les intestins ils perceront de petits trous,
– dans la thyroïde ils se rouleront en petits boules
C’est comme ça qu’ils veulent voler tes forces, ta mémoire et te blanchir les joues.
Quel malheur, mon petit ami !
Les médecins vont te prescrire des potions amères, les infirmières vont te piquer avec des aiguilles bien pointues, tes parents ne te laisseront plus sortir au grand air et ils te coucheront dans le lit sous un tas de couvertures.
Alors, ça te plaît ?
Je vais te dire un secret pour que tu saches comment faire avec ces petits radionucléides méchants et ils n’auront que ce qu’ils méritent.
– Premièrement, souviens toi bien que ces radionucléides sont tes pires ennemis,
– Deuxièmement, ne les laisse pas s’approcher de toi et évite d’aller dans les endroits où ils sont installés.
– Troisièmement, chaque fois que tu veux manger une pomme ou une carotte du jardin, chaque fois que tu veux boire du lait de vache ou te régaler avec des baies des bois, n’oublie surtout pas de vérifier si les radionucléides ne se sont pas cachés à l’intérieur,
– Enfin, avant de te mettre à table, lave toi les mains avec du savon.
Je sais que tu es bien sage, mon petit ami et que tu as bien retenu mes conseils. A toi, d’être le plus malin afin que ces petits radionuléides si méchants ne fassent de mal ni à toi ni à tes parents. Et maintenant, va vite raconter à tes amis, tes proches, ce que je t’ai conté aujourd’hui afin qu’ils le sachent et qu’ils fassent controler plus souvent les aliments dans un laboratoire pour voir si il n’y a pas de méchants radionucléides dans ce qu’ils mangent.
L’ACRO dans le paysage nucléaire français
ACROnique du nucléaire n°68, mars 2005
Le réseau Sortir du nucléaire a publié un texte intitulé « la désinformation nucléaire » où il prétend que les timides ouvertures vers la société civile ont pour : « seul objectif de faire accepter par les populations le nucléaire et ses risques. » Il y voit là une menace : « Nous devons déjouer les pièges tendus par le lobby nucléaire – en particulier, ne surtout pas collaborer à ses pseudos concertations – et organiser la résistance citoyenne ». L’ACRO qui participe à de nombreuses instances de concertation est directement visée par ce texte qui a reçu de nombreuses autres critiques. Une deuxième version, publiée en janvier 2005, met encore en cause l’ACRO, pour sa participation au programme CORE en Biélorussie sous la rubrique explicitement intitulée « MANIPULER ET INSTRUMENTALISER DES ASSOCIATIONS ». Ces attaques étant offensantes, il nous a paru important de faire une mise au point.
L’ACRO et ses missions
L’ACRO a été fondée dans une région fortement nucléarisée, en réponse à la désinformation et à la carence en moyens de contrôle indépendant et fiable de la radioactivité. Ces problèmes locaux ont pris une importance nationale suite à la catastrophe de Tchernobyl qui a fait de tous les Européens des riverains d’une installation nucléaire. La volonté de minimiser l’impact sanitaire des rejets dans l’environnement des installations nucléaires et des retombées de Tchernobyl apparu comme délibéré à de nombreux citoyens. Ainsi, l’ACRO a pour but principal de permettre à chacun de s’approprier la surveillance de son environnement au moyen d’un laboratoire d’analyse fiable et performant et de s’immiscer dans un débat techno scientifique par l’accès à l’information. En effet, un discours basé sur un état de conscience, une intuition ou même le simple bon sens ne suffit pas pour être entendu par les décideurs, qu’ils soient technocrates ou élus. C’est pour cela que l’association utilise les mêmes outils scientifiques que la techno-science officielle pour faire avancer le débat. 18 ans plus tard, l’association est encore présente, ce qui représente une prouesse permanente. En effet, il nous est impossible de dire si les finances permettront à l’ACRO d’exister dans 6 mois. La gestion au jour le jour occupe une grande part de l’activité des élus de son conseil d’administration.
Nous avons brisé un monopole d’Etat sur la surveillance de la radioactivité dans l’environnement. Même si le paysage nucléaire français a changé, et l’association aussi, les principes qui régissent nos actions sont toujours les mêmes. Nous sommes le seul laboratoire d’analyse français à rendre accessible au public tous ses résultats de mesure de radioactivité dans l’environnement. Ce qui caractérise cette démarche par rapport à la surveillance institutionnelle et réglementaire, c’est notre travail « avec » la population et non « pour » elle. Ainsi, l’ACRO effectue une surveillance citoyenne des installations nucléaires du Nord-Cotentin : c’est la population locale qui organise et effectue les prélèvements qui sont analysés dans le laboratoire. Le but est d’arracher aux seuls experts les questions qui nous concernent pour en faire un enjeu politique.
L’expertise citoyenne
Pour pouvoir fonctionner, nous faisons, entre autres, appel à des soutiens financiers publics car un laboratoire incontestable avec cinq permanents compétents coûte cher, même si ceux-ci ne sont pas rétribués à leur juste valeur. Les ressources sont diversifiés afin de maintenir une indépendance et sont toujours insuffisants. Outre une trentaine de mairies qui nous subventionnent sans contre-partie, la plupart des soutiens sont liés à un ou plusieurs contrats d’étude particuliers où souvent, un co-financement est exigé. La motivation des bailleurs est variée : certains élus préfèrent l’ACRO en se disant que les résultats ne seront pas contestés par la population ; certaines administrations sont plutôt attirées par le coût des analyses (comme pour le radon) ; d’autres, comme le Ministère de l’Ecologie, voient dans notre action une mission de service public qu’ils veulent soutenir. Ces financements ne sont pas pérennes et doivent être régulièrement renégociés. Surtout, ils ne suffisent pas à couvrir tous les coûts engendrés par l’activité associative : sans un engagement bénévole important, il y a longtemps que l’ACRO aurait cessé d’exister. Mais c’est aussi cette dimension citoyenne qui fait peur aux pouvoirs publics. Le soutien est donc réduit au strict minimum. Le laboratoire effectue des analyses pour des particuliers (moins d’une dizaine par an, hélas), des associations et des études pour des associations ou des collectivités locales. Ce travail nous permet de faire fonctionner le laboratoire, d’accroître nos compétences et surtout d’aller investiguer des zones qui échappent aux contrôles officiels.
Les compétences du laboratoire sont reconnues officiellement par un agrément obtenu à la suite d’un essai inter-laboratoires annuel auquel nous nous soumettons. C’est important, car, contrairement aux exploitants, l’ACRO n’a pas droit à l’erreur. C’est surtout par l’expérience accumulée au long des années que nous pouvons étayer nos arguments et être entendus car on ne s’improvise pas expert. Ainsi, notre action se situe dans le long terme, même si la gestion de l’ACRO se fait souvent au jour le jour. Malheureusement, nos capacités de mesures sont encore limitées et plusieurs radio-éléments importants en termes de santé publique échappent à notre vigilance.
Toutes nos études font l’objet d’un article dans notre revue, « l’ACROnique du nucléaire » et sont mises en ligne sur notre site Internet : https://www.acro.eu.org. Nous sommes intransigeants sur le respect de ces conditions de diffusion, ce qui nous vaut parfois de perdre des contrats. De plus, nous ne travaillons pas pour les exploitants nucléaires. L’information, et non la communication, occupe également une part importante de notre activité. Nous essayons de rendre accessible tous nos travaux et de vulgariser les débats techno-scientifiques liés au nucléaire. L’enjeu est de s’approprier les problèmes, de ne pas subir les termes dans lesquels ils sont généralement posés, mais de parvenir à les formuler plus lisiblement. Néanmoins, nous devons toujours fonder nos arguments pour dépasser les simples slogans, même si cela n’est pas médiatique. Ainsi, c’est à la demande d’associations riveraines de projets d’enfouissement de déchets nucléaires que nous avons beaucoup travaillé sur cette thématique. Nous sommes fréquemment sollicités pour des interventions publiques par d’autres associations ou collectifs, mais aussi par les pouvoirs publics. Dans ce dernier cas, il n’est pas toujours facile de savoir, a priori, si l’invitation sert à donner une apparence démocratique à un débat ou s’il y a une réelle volonté d’entendre un son de cloche différent. D’autant plus que c’est souvent les deux ! Mais dans tous les cas, il nous apparaît important d’apporter notre point de vue à une audience qui parfois peut déboucher sur des prises de décision. Il en est de même pour les articles écrits dans des revues officielles.
Le réseau national de mesure
La mise en place récente d’un réseau national de mesure assorti d’une obligation à rendre public ses résultats d’analyse pour être agréé nous apparaissait comme un grand pas en faveur de la transparence, si effectivement toutes les données recueillies sont accessibles, et pas seulement des valeurs moyennes. Nous avons donc accepté la demande du Ministère de l’Ecologie de siéger dans la commission qui délivre les agréments et comptons transmettre nos résultats à ce réseau.
Malheureusement, cet arrêté imposant la publication des résultats d’analyse a été attaqué par la CRII-Rad qui y a renoncé depuis longtemps. Elle a eu gain de cause et les exploitants ne sont plus soumis qu’à la publication des résultats d’analyses réglementaires. Outre la situation étrange où se retrouve la CRII-Rad, en devenant le seul laboratoire à garder ses résultats d’analyse confidentiels, le réseau se trouve amputé de toutes les données faites hors du cadre réglementaire comme à la suite d’incidents ou accidents. Lors des travaux du Groupe Radioécologie Nord Cotentin qui a fait une analyse rétrospective de 30 années de rejets radioactifs dans l’environnement, il est apparu que les accidents ou incidents passés représentaient environ la moitié de la dose moyenne reçue par la population locale et que leur impact était difficile à évaluer avec les seules données réglementaires. De même, sans les quelques données ACRO, il n’aurait pas été possible d’évaluer la dose liée à l’ingestion de produits marins péchés à proximité de l’émissaire de rejet.
La démarche participative
D’une manière plus large, l’ACRO accepte les gestes d’ouverture des autorités en participant à de nombreuses instances de concertation. Nous ne sommes pas dupes de la volonté gouvernementale qui n’arrive pas à sortir des limbes son projet de loi sur la transparence sur le contrôle des installations nucléaires. Mais, parfois, des efforts en faveur d’une prise en compte des questions de la population méritent d’être soutenus. Bien sûr, ces instances de concertation mises en place ne sont pas toutes utiles. La Commission de Surveillance du Centre de Stockage de la Manche, par exemple, ronronne doucement. Il est quasiment impossible de modifier l’ordre du jour qui consiste essentiellement à écouter le rapport annuel de l’ANDRA et de la DRIRE. Heureusement, d’autres CLI fonctionnent mieux : certaines d’entre-elles commandent des expertises indépendantes et donnent la parole à tous leurs membres. On peut aussi citer le cas de la commission Tchernobyl présidée par le Pr. Aurengo dont le fonctionnement est catastrophique et dont il ne sortira très probablement rien. En aurait-il été autrement en l’absence de l’ACRO ? Nous pourrons au moins témoigner de l’incurie et de l’inanité de cette commission ! En revanche, nous pensons que notre participation au Groupe Radio-écologie Nord Cotentin a été très profitable. Outre le fait que toutes les mesures réglementaires dans l’environnement et les modèles d’impact sanitaire soient devenus publics, nous y avons acquis des compétences nouvelles qui nous ont permis de mettre en évidence la défaillance des contrôles de Cogéma pour le ruthénium radioactif. Nous avons obtenu que les modes de vie locaux soient pris en compte dans l’évaluation, ainsi que les produits les plus contaminés. Les travaux du GRNC ont conduit à une réévaluation des autorisations de rejet pour Cogéma qui sont devenues beaucoup plus précises et contraignantes.
Parce que nous nous battons pour plus de transparence sur l’impact des activités liées au nucléaire et de démocratie sur les choix technologiques, nous avons pour principe d’étudier et souvent d’accepter les ouvertures faites dans ce sens par les autorités en participant à de nombreux groupes pluralistes, même si elles nous apparaissent souvent bien timides et que le fonctionnement des commissions reste à améliorer. Cette prise en compte du tiers-secteur scientifique est encore nouvelle en France et nous devons expérimenter les procédures de consultation mise en place avant de les rejeter. C’est un travail bénévole difficile et délicat que nous assumons du mieux que nous pouvons, même s’il comprend le risque de faire des erreurs ou de voir notre position mal interprétée.
Notre participation aux instances de concertation nous a valu de nombreuses attaques : « le lobby nucléaire tenterait d’associer des associations à la gestion du nucléaire pour désamorcer la vigilance ou la colère des populations mises en danger. » Il est vrai que toutes ces structures sont là pour accompagner des installations nucléaires en place ou ayant un travail rétrospectif à faire. Comme souvent pour les activités à risque, la justification même de l’activité ne peut y être débattue. Penser que l’on peut y obtenir la remise en question du nucléaire serait très naïf. Faut-il pour autant ne pas y aller ? La décision est prise au cas par cas par le conseil d’administration de l’ACRO et l’expérience montre que nous y acquérons des informations et compétences qui permettent de renforcer notre vigilance. Sans notre participation au GRNC (Groupe radioécologie Nord-Cotentin) nous n’aurions jamais pu montrer que Cogéma sous-estimait d’un facteur 1000 ses rejets en ruthénium radioactif.
A contrario, deux exemples récents de concertation concernaient la justification d’une nouvelle installation. Il s’agit de la « mission granite » qui avait pour but de trouver un site d’implantation d’un « laboratoire » souterrain pour l’enfouissement des déchets nucléaires et le débat sur l’énergie pour l’EPR. Dans les deux cas, le débat était biaisé. Pour ce qui est de la mission granite, son échec était évident car le « débat » était limité aux seuls sites concernés. Comment dialoguer sereinement avec comme épée de Damoclès l’implantation du projet près de chez soi ? Ce n’est qu’une fois que l’échec de la mission granite était patent que nous avons accepté de participer à deux réunions avec comme thème : Non pas le sauvetage de la mission, mais, quel débat mettre en place pour la gestion des déchets nucléaires (les principales conclusions sont reprises dans l’encadré en fin d’article). Il nous paru important que cet échec ne puisse pas être imputé à la population souvent qualifiée d’irresponsable par les pouvoirs publics et à ses prétendues peurs irrationnelles, mais bien aux initiateurs du débat. A noter qu’à contrario, le débat sur l’énergie lancé pour justifier le projet de réacteur EPR, qui est loin d’être un modèle à suivre, a abouti à la conclusion : « Qu’il est difficile, […] de se faire une opinion claire sur son degré de nécessité et d’urgence. […] Il a semblé que si le constructeur potentiel de l’EPR milite pour sa réalisation immédiate, c’est avant tout pour des raisons économiques et de stratégie industrielle. »
Les territoires contaminés par Tchernobyl
Récemment, nous avons débuté un projet humanitaire en Biélorussie, où la situation sanitaire des populations est désastreuse, dans le cadre d’un programme international CORE. Notre projet a pour but de mettre en place une surveillance, par la population, de la contamination et de développer la promotion d’une culture radiologique pratique. L’action est essentiellement tournée vers les enfants, les mères de famille et les femmes enceintes. Il s’agit concrètement de mettre du matériel de mesure (dosimètres et radiamètres) à la disposition des citoyens et de pratiquer des mesures régulières (2 fois par an) de la contamination interne des enfants scolarisés dans les écoles du district. Le soutien logistique est assuré par l’institut indépendant BELRAD dirigé par le Professeur Nesterenko (mise en service ou rénovation des postes de mesure et formation des dosimétristes). L’institut assure également les opérations de mesures anthropogammamétriques avec des laboratoires ambulants. La particularité de ce projet est de confier la coordination aux habitants eux-mêmes, via une toute jeune association locale « Pousse de Vie » qui regroupe des personnels de santé, des enseignants et de simples citoyens préoccupés par la situation sanitaire de leur district. Encore une fois, notre travail ne consiste pas à travailler « pour » les habitants mais « avec » eux afin qu’ils puissent poursuivre ce projet en toute autonomie.
Le programme international CORE regroupe des projets menés sur quatre des districts les plus contaminés de Biélorussie. Il ne s’agit en aucun cas de promouvoir la réhabilitation des territoires contaminés mais de contribuer à l’amélioration des conditions de vie au travers de projets impliquant la population elle-même. Il est utile de préciser que CORE ne possède aucun fonds propre et que chaque projet doit trouver son propre financement. Pour notre action dans le district le plus isolé et le plus contaminé de Biélorussie, le financeur est le ministère des affaires étrangères suisse, qui mène déjà sur place des actions humanitaires tournées vers la santé. Les dépenses concernent essentiellement les achats de matériel (achats de dosimètres, de postes de mesure pour doser le césium dans les aliments, achats d’ordinateurs, salaires des dosimétristes, campagnes de mesure de la contamination interne des enfants…). A l’exception de nos frais de mission qui sont pris en charge par les autorités Suisses et le ministère des affaires étrangères français, notre participation génère un coût non négligeable pour l’ACRO avec la mise à disposition d’un salarié qui prépare et part quatre fois par an en mission avec un bénévole, ainsi que le coût des analyses diverses réalisées sur des échantillons prélevés sur place. Nous avons donc sollicité un financement européen pour pouvoir continuer cette activité dans de meilleures conditions et pour diversifier nos soutiens.
Nos actions en Biélorussie nous valent des critiques virulentes. Certaines organisations qui officient sur le terrain comme l’ACRO, dans le cadre du programme CORE, sont accusés de : « Rester finalement sourdes et aveugles devant la gravité sanitaire causée par la radioactivité, surtout chez les enfants, les victimes les plus vulnérables. Ce Programme refuse d’appliquer un moyen simple et peu coûteux pour protéger les centaines de milliers d’enfants malades et mourants dans les territoires contaminés du Belarus […] : distribuer à grande échelle aux enfants contaminés les adsorbants prophylactiques à base de pectine préconisés par le professeur Nesterenko, » Et d’expliquer que « des mesures, réalisées [sur des enfants qui séjournent en sanatorium à l’extérieur des territoires] par l’Institut Belrad du Pr Nesterenko, ont montré qu’avec 3-4 cures [de pectine] dans l’année, on obtient une diminution de la charge en Césium-137 au-dessous de la limite que le Pr Bandajevsky considère comme cause de dommages tissulaires irréversibles, soit 30 Bq/kg de poids. » Pourtant ce texte est ambigu car il rendrait la catastrophe presque acceptable puisqu’un traitement permettrait aux enfants d’être en dessous d’un prétendu seuil. Malheureusement pour ces enfants, dès que la cure cesse et qu’ils retournent chez eux, ils se rechargent en césium au-dessus de cette limite. C’est pourquoi la prévention qui tend à limiter l’ingestion d’aliments contaminés est indispensable. De plus, il n’est pas sûr que la pectine élimine les autres contaminants.
Conclusion
En conclusion, il est important de rappeler que l’ACRO est entre les mains de ses adhérents par le fonctionnement démocratique inhérent à toute structure associative avec une voix par personne. Alors que de nombreuses associations se contentent de donateurs qui n’ont pas le droit de vote, l’ACRO estime important d’avoir des adhérents qui exercent un contrôle de ses activités. L’association s’est donné comme mission première de tenter de répondre aux préoccupations de la population ou le plus souvent de ses représentants que sont les associations ou parfois les élus qui nous sollicitent. Nos actions peuvent donc apparaître opportunistes du fait de l’évolution des demandes qui nous sont faites, mais nous y répondons toujours avec rigueur scientifique et transparence.
Nous sommes sur un chemin qui n’est pas balisé. C’est par la pratique que nous organisons une démarche originale pour apprendre à vivre dans une société du risque en transformant en enjeu politique et citoyen des problèmes posés en termes uniquement technoscientifiques. L’engagement du citoyen dans la vie de la société revêt diverses formes qui peuvent être syndicale, politique, associative. Toutes ont des atouts et des limites. Une société démocratique implique la pluralité des opinions et des actions.
Encadré : Conclusions de la rencontre de la mission Granite avec quelques associations, une fois son échec patent
• Le groupe de travail considère que l’implantation de laboratoires de qualification est « prématurée dans la mesure où le processus de recherche scientifique et technique, de réflexion et de concertation préalable à la définition d’une politique nationale de gestion des déchets radioactifs n’est pas terminé »
• « Le statut de laboratoire souterrain est considéré comme ambigu » dans la mesure où rien n’indique s’il s’agit d’un laboratoire de recherche ou d’un laboratoire de qualification dont la vocation est d’être transformés en site de stockage définitif. Il observe que : « la loi du 30 décembre 1991 ne comporte aucune précision concernant le rôle exact de la collectivité territoriale, des associations locales de riverains et de la population concernée dans l’éventuel processus de décision pouvant conduire à qualifier le site de recherche comme site de stockage. »
• Concernant la question de la concertation, le groupe de travail note que la loi prévoit une concertation préalable à l’installation d’un laboratoire souterrain avec les élus et la population des sites concernés. Il observe que cette forme de concertation est insuffisante, qu’il est « nécessaire de mener une concertation avec la population à l’échelle nationale sur la politique de gestion des déchets radioactifs dans son ensemble, en resituant celle-ci dans le contexte de la politique énergétique, ceci préalablement au réexamen de cette question par le Parlement en 2006. »
• Le groupe de travail observe que : « la participation des citoyens au débat démocratique suppose la construction, la validation et la diffusion d’une base d’information crédible et d’origine pluraliste concernant les déchets radioactifs et leur gestion qui puisse être partagée entre tous les acteurs du débat au plan national et territorial. Il est donc proposé que soit prise en charge par une instance nationale crédible une mission de concertation à l’échelle de la collectivité nationale avec la population, les élus et les associations sur la politique de gestion des déchets radioactifs en replaçant celle-ci dans le contexte de la politique énergétique ».
• Il recommande la création des conditions d’existence et de pérennité d’une expertise associative forte et diversifiée qui participe au développement et à la validation d’une base d’information scientifique et technique commune entre les acteurs du débat tant au niveau national qu’au niveau local. Cette pérennité passe par l’instauration de sources durables de financement locales et nationales de l’expertise associative qui lui permette de préserver son indépendance. Il recommande le renforcement du recours à l’expertise indépendante et contradictoire dans le cadre des instances locales de concertation et la diversification des pôles d’expertise par l’ouverture des budgets de recherche engagés dans la loi de 1991 pour mobiliser les compétences universitaires et internationales notamment.
L’ACRO en Biélorussie : nos premières missions
ACROnique du nucléaire n°65, juin 2004
Dans le cadre d’une action humanitaire, axée sur la santé, menée dans le sud-est de la Biélorussie par L’Agence pour le Développement et la Coopération Suisse, s’est clairement identifié la nécessité de mettre en place une surveillance de la radioactivité avec des moyens locaux de mesure. Ce besoin, exprimé à l‘origine par quelques habitants de la région, s’est accompagné d’une volonté de se regrouper afin d’unir collectivement leurs efforts en fondant une association. Un tel regroupement de citoyens sous un statut légal constitue une nouveauté dans un pays où toute initiative personnelle a longtemps été considérée d’un mauvais œil. Après avoir franchi les barrières administratives, Rastok Gesne, en français « pousses de vie », est née en octobre 2003. L’association regroupe maintenant une vingtaine de bénévoles : mères de famille, personnel de santé, enseignants…
« Travailler avec les gens et non pour eux… »
La participation de l’ACRO à ce projet, dans l’une des régions les plus contaminées de Biélorussie, vise à accompagner cette toute nouvelle association sur le volet méthodologique et organisationnel. Le projet a pour but de mettre en place une surveillance de la contamination et de développer la promotion d’une culture radiologique pratique, essentiellement tournée vers les jeunes enfants, les mères de famille et les femmes enceintes. Il s’agit concrètement de mettre du matériel de mesure (dosimètres et radiamètres) à la disposition de la population et de pratiquer une mesure régulière (2 fois par an) de la contamination interne des enfants scolarisés dans les écoles du district. Les problèmes logistiques sont assurés par l’institut indépendant de mesure BELRAD dirigé par le professeur Nesterenko : mise en service des postes de mesure et formation des dosimétristes. L’institut assure également les opérations de mesure anthropogammamétriques (dosage du césium 137 dans le corps entier à l’aide de simple siège muni de détecteurs) avec des laboratoires ambulants. La particularité de ce projet est de confier la coordination aux habitants eux mêmes, via l’association « pousses de vie ». Il ne s’agit donc pas de mesurer « pour » eux mais « avec » eux pour qu’ils puissent poursuivre ce projet en toute autonomie.
Le projet
Cette initiative se développe dans le cadre du programme international, CORE (COopération pour la Rehabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie) qui regroupe des projets menés sur 4 des districts les plus contaminés de Biélorussie et basés sur 4 thèmes :
– la santé,
– la mesure,
– l’éducation et la transmission intergénérationnelle et internationale de la mémoire,
– l’agriculture.
Il ne s’agit en aucun cas de promouvoir la vie dans les territoires contaminés mais de contribuer a améliorer les conditions de vie au travers de projets impliquant la population elle même.
Ainsi, pour être retenus et promus, les projets doivent prendre en compte les dimensions locale, nationale et internationale. Concrètement, la demande doit être locale, l’habilitation nationale et les partenariats internationaux.
Une déclaration de principe a été signé par 23 institutions internationales gouvernementales et non gouvernementales comme les Nations Unies (PNUD), l’UNESCO, la Commission Européenne, les états français, italiens, allemands, suisse, de Grande Bretagne, suédois, de république tchèque, de Lituanie (liste non exhaustive). En France une douzaine d’institutions gouvernementales et non gouvernementales sont partenaires de l’un des projets : l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), le ministère de l’agriculture, le centre d’études pour l’évaluation de la protection dans le domaine de protection nucléaire (CEPN), Mutadis, cabinet de conseil dans la gestion du risque, Médecins du Monde, l’ACRO, la Formation pour l’Epanouissement et le Renouveau de la Terre (FERT), Patrimoine Sans Frontières (PSF), Graine Environnement, le Lycée du Bois d’Amour de Poitiers etc. Faute de financement suffisant mais aussi de demande locale identifiée, les quatre volets ne sont pas actuellement tous mis en place dans les quatre districts, leur complémentarité est pourtant évidente et essentielle. La plupart des projets, prévus pour cinq ans, ne sont pour l’instant financés que pour trois ans. Dans le cas de notre projet « mesure », mis en place dans le district le plus isolé et le plus contaminé de Biélorussie, le financeur est le Ministère des affaires étrangères Suisse. Les dépenses concernent essentiellement les achats de matériels (dosimètres, postes de mesure pour doser le césium dans les aliments, achats d’ordinateurs, salaires des dosimétristes, campagnes de mesure de la contamination des enfants…). A l’exception de nos frais de mission, notre participation est bénévole. Notre intervention génère même un coût pour l’ACRO : mise à disposition d’une salariée, analyses diverses sur des échantillons prélevés sur place.
Le district de Bragin située au sud-est de la Biélorussie constitue le territoire le plus contaminé du pays. Il est délimité à l’est et au sud par la frontière avec l’Ukraine et à l’ouest avec la zone d’exclusion des trente kilomètres autour de la centrale de Tchernobyl. Les principales communes de la région sont : Bragin (2400 habitants dont 700 enfants scolarisés), Komaryn (2500 habitants, dont 850 scolaires), Krasnoyé (450 habitants dont 160 scolaires), Dublin (390 habitants dont 80 scolaires), Krakovichi (530 habitants et 180 scolaires), Mikulichi (220 habitants et 80 scolaires). La ville de Bragin, que la situation géographique plaçait sous les vents dominants le jour de la catastrophe est la plus contaminée du district. On y relève par endroits un débit de dose ambiant de cinq à sept fois le bruit de fond ordinaire.
Près de la moitié du district initial de Bragin se retrouve classée dans la zone d’exclusion. Une fusion regroupe, depuis l’exode, Bragin et Komarin qui étaient auparavant deux entités séparées
Cette promiscuité avec le « No man’s Land », la zone d’exclusion, est ce qui nous a le plus marqué lors de notre première mission en février 2004. Comment vivre si près d’une zone invivable ? Munis d’un laissez-passer en bonne et due forme, nous avons eu l’occasion de visiter la zone interdite. Avec la neige, épaisse à cette époque hivernale, l’impression d’abandon, de désolation était encore plus forte : villages fantômes, objets abandonnés çà et là comme si l’on était partis en pensant revenir… Les ressorts d’un sommier dépassaient de la neige, à proximité des traces de loups. La neige ne nous a pas permis de réaliser des mesures de débit de dose ambiant acceptables. Nous avons quand même réussi à prélever avec les moyens du bord un peu de terre gelée pour l’analyser en laboratoire. De toutes façons, nous sentions bien que l’essentiel à ce moment là n’était pas de mesurer ni même de prélever. Devant nos yeux s’élevait la vision terrible d’un gâchis écologique, résultat de la folie de l’homme et de sa croyance aveugle envers la technologie. Le retour à Bragin fut difficile. Là, des enfants jouaient dans la rue, à proximité de l’aire de jeux. Nous n’avions pourtant parcouru que cinq kilomètres !
« Si nous voulons décider de vivre ici, c’est à nous de définir les critères pour le faire »

Notre rencontre avec Tatiana, la présidente de l’association « pousses de vie », nous a révélé le sens de notre action dans ce projet. Même si la notion de « choix » est discutable, la réalité reste que des gens habitent et vivent dans ces territoires contaminés. Certains sont restés, d’autres n’ont pas pu partir, d’autres encore sont revenus. Ceux que nous avons rencontrés se préoccupent de leur sort et de l’état de santé de leurs enfants. Nous avons appris que des personnes issues des flux d’immigration fuyant la guerre, la famine (réfugiés Tchétchènes, Kazaques…, gitans) viennent de plus en plus nombreux s’installer jusque dans la zone d’exclusion, squattant des maisons laissées à l’abandon. Comment dans ce cas, faire prendre conscience des dangers à moyen terme à des populations préoccupées par leur survie au jour le jour et qui ignorent cependant pour la plupart la nature et les effets du danger qui les entoure ? Nous avons pu mesurer l’illusion qui consiste à penser qu’on peut faire se déplacer des populations entières. Qu’ils soient restés ou revenus, que leur décision relève ou non d’un choix et que celui-ci soit éclairé ou non, des gens habitent ces territoires et doivent gérer leur vie dans un environnement hostile où le danger est imperceptible par les sens. Une telle situation semble certes inacceptable ; certains l’ont choisie, la plupart veulent apprendre à la gérer. L’ACRO n’a pas les moyens de provoquer une évacuation autoritaire ni de proposer des zones de vie alternatives. Avec nos faibles moyens nous tentons d’aider la population à prendre son destin en main.
Tatiana est infirmière chef au dispensaire de son village de Krasnoyé. Pour elle, la naissance de l’association résulte de l’émergence d’une volonté d’individus qui, comme elle, veulent prendre en charge leurs destins et comprendre la situation afin d’en limiter les conséquences. « Nous ne pensons pas assez à la Terre que nous allons laisser à nos enfants ! Si nous avons décidé de vivre ici, il nous faut établir nous-mêmes les critères pour le faire et créer les conditions de notre survie ». Nous avons longuement discuté ce soir là, jusque tard dans la nuit. Le rapprochement était facile à faire entre ce que nous percevions ici et ce qui avait provoqué la naissance de l’ACRO en France. Produit de la désinformation et d’une prise de conscience citoyenne des dangers que font peser l’industrie nucléaire, l’ACRO est en effet née de la catastrophe de Tchernobyl et voilà que dix-huit ans après, nous retournons, avec notre expérience, accompagner la création d’une structure similaire, fondée sur les mêmes racines et orientée vers les mêmes buts : le droit pour les gens d’accéder à la connaissance afin de pouvoir éclairer ses propres choix et décider de ses actions.
Lors de notre premier séjour, nous avons vu beaucoup de visages inquiets, des interrogations « à quoi bon savoir, s’il n’y a pas de solution, si on ne peut rien faire ». Néanmoins, l’accueil chaleureux qui nous était partout réservé tranchait avec les températures hivernales (jusqu’à – 25°C) et le « confort » pour le moins précaire du petit hôtel de Bragin dans lequel le chauffage était quasi-inexistant et l’eau définitivement glaciale.
Premières actions concrètes
Dès notre premier voyage en février, nous avions apporté six radiamétres, achetés en Biélorussie, pour la mesure du rayonnement ambiant. Nous les avons confiés à la présidente de « Pousses de vie » afin qu’elle les distribue et qu’ils soient mis à la disposition des gens dans les villages.
Lors de notre deuxième mission en avril, deux postes de mesures ont été installés par les personnels de l’institut BELRAD à l’hôpital de Bragin et au dispensaire de Krasnoyé. Piotr, le nouveau dosimétriste venait de recevoir une formation à l’institut du Professeur Nesterenko . C’est lui qui, à Krasnoyé, se chargera des mesures sur les produits apportés par les villageois. Dés le premier jour, du lait de vache, du lait de chèvre, des carottes, des pommes de terre et des champignons, de la cendre, ont été apportés dans le nouveau laboratoire du dispensaire pour être mesurés. L’opération dure environ dix minutes par échantillon et chacun repart avec les résultats des mesures et une appréciation de la qualité sanitaire des produits. La mesure est effectuée sur les produits locaux de consommation. Elle permet un classement des produits sensibles : lait, viande, produits du potager, gibier, champignons, baies…, qui doivent être suivis régulièrement. Ainsi, par exemple la qualité du lait, produit de consommation courante, va dépendre de la saison et de la qualité des près où ira paître la vache. Il arrive ainsi que, par manque de réserve suffisante de fourrage propre pour l’hiver, du foin très contaminé soit coupé dans la zone d’exclusion. Il faut alors conseiller de donner le foin propre à la vache laitière plutôt qu’au cheval de trait. L’idée du projet est de faire progresser la connaissance de l’état radiologique de l’environnement et des produits alimentaires aux niveaux individuel et collectif. En effet, Les analyses radiotoxycologiques réalisées par l’ACRO (cf ACROnique n°64) auprès des enfants biélorusses en séjour à Caen et originaires d’un même village ont mis en évidence une grande disparité prouvant l’importance de limiter à la source l’ingestion de radioéléments artificiels. Pour ce faire, il est important de mesurer la contamination qu’il y a dans son lait, ses légumes pour ensuite se situer par rapport à son village puis sa région. L’objectif premier de l’association est de susciter, chez les habitants, l’envie et le besoin de faire mesurer les produits avant de les consommer. Tous semblent convaincus que le succès de cette opération de promotion d’une culture radiologique pratique ne pourra être obtenu qu’à partir d’une connaissance précise des niveaux de contamination et d’une mise en lien étroit avec les professionnels de la santé et de l’éducation.
Pour qu’une association touche une population la plus large possible, il lui faut tisser des liens. « Pousses de vie » y contribue en créant et animant des rencontres d’information mais aussi de formation à « la vie saine ». Ces interventions sont proposées aux mères et aux femmes enceintes du district. En février un séminaire de lancement de l’opération qui réunissait les porteurs de projet, les autorités politiques et administratives et les financeurs s’est tenu à l’hôpital de Bragin. Les discussions ont fait apparaître que pour tisser une toile plus grande et plus solide, il serait intéressant de travailler avec les écoles et les services sociaux afin d’initier des projets où les enfants pourraient prendre en charge eux-mêmes les actions : mesures des aliments, réalisation de cartographies présentant les niveaux de rayonnement ambiant à l’échelle de leur école, de leur hameau, du village. L’objectif viserait à favoriser la formation directe des enfants qui représentent la population la plus exposée d’un point de vue sanitaire. Par ailleurs, on peut penser que de telles actions contribueraient à la sensibilisation et à l’apprentissage des adultes qu’ils côtoient au quotidien. Les premières discussions que nous avons eues avec les équipes d’enseignants de deux écoles que nous avons visitées ont révélé une réelle volonté de mener de telles actions avec les élèves et un besoin de formation transversale pour les mener en équipe pluridisciplinaire. Nous avons également évoqué des possibilités de jumelages avec des écoles françaises où les thèmes du risque ou l’initiation au contrôle de la radioactivité ont été abordés de cette manière. Les premiers contacts pris avec les écoles correspondantes en Basse-Normandie ont abouti à des déclarations d’intention favorables à la mise en place de tels jumelages. Les échanges entre les enfants français et les biélorusses serait alors doublement enrichissants. Nous avons proposé de part et d’autre de poursuivre cet axe de projet afin de tester concrètement l’idée avec les écoles de Basse-Normandie qui se sont déclarées intéressées par ces actions.
Pendant notre dernière mission, l’institut BELRAD de Minsk démarrait la campagne de mesures anthropogammamétriques sur l’ensemble des enfants des écoles du district. Grâce à ses laboratoires mobiles, l’institut parvient à mesurer l’état de contamination interne d’une soixantaine d’élèves par matinée. Un siège, embarqué dans un véhicule automobile, mis au point par le professeur Nesterenko, permet de mesurer la quantité de césium 137 dans le corps entier. Des réunions, organisées le soir même, ont permis de discuter des résultats avec les familles dont les enfants présentent les seuils les plus élevés. La contamination de l’organisme provient essentiellement de l’ingestion quotidienne d’aliments moyennement contaminés (par exemple du lait à 50 Bq/L en césium 137), ou de la consommation occasionnelle de produits de la forêt, très fortement contaminés. Ces derniers, champignons à plus de 10 000 becquerels par kg sec, baies sauvages…, sont encore récoltés par tradition dans la région. On voit ici l’importance, pour comprendre la situation et pour répondre aux interrogations des familles, de pratiquer aux mesures des produits quotidiennement consommés par le foyer. Pour le professeur Nesterenko, et d’après les travaux du professeur Bandajevski, une concentration supérieure à 20 Becquerel par kilogramme de son poids doit déjà être considérée comme une situation préoccupante chez un enfant.
Il est difficile d’imaginer que, 18 ans après la catastrophe, il soit toujours nécessaire de faire attention aux produits que l’on mange, aux lieux où l’on se promène. Un examen des mesures pratiquées sur les enfants pendant la campagne d’automne a clairement montré que les trois enfants qui présentaient les taux de contamination les plus élevés, plus de 200 Bq/kg, appartenaient à une famille socialement défavorisée.
Nous avons emporté, au retour de février, des échantillons de lait et de pommes de terre afin de faire réaliser des dosages de strontium. En effet, ce contaminant, rejeté avec le césium au moment de l’accident, est plus difficile à mesurer car non détectable avec des compteurs classiques. Le strontium 90 (90Sr) est un émetteur bêta pur, il ne peut être mesuré avec des détecteurs classiques et doit être isolé chimiquement afin d’être dosé avec un compteur spécifique. Faute de moyens, notre laboratoire ne pratique pas cette mesure. Pourtant du fait de la similitude de ses propriétés chimiques avec le calcium, le strontium peut contribuer fortement à l’impact sanitaire lié à la contamination de l’organisme.
Des boutures ?
Nous sommes fiers d’accompagner l’association « pousses de vie » et d’en favoriser le développement et peut être ses boutures et ramifications. Des souhaits ont été formulés dans d’autres districts de la Biélorussie pour fonder des associations de ce type afin de pérenniser des dispositifs qui, après avoir fonctionné quelques années et faute d’appui de la part d’un collectif, se sont épuisés ou n’ont pu faire face aux problèmes de maintenance du matériel ou du remplacement des dosimétristes. Le contexte politique Biélorusse ne facilite pas ces créations mais nous espérons que de nouvelles initiatives vont voir le jour. La première association a rédigé des statuts qui devraient permettre la création d’antennes au cas où les nouvelles initiatives seraient empêchées. Notre implication dans ce projet est avant tout humanitaire, dans un domaine qui nous est propre. La notion d’échange est cependant celle qui gouverne avant tout cette action car avons beaucoup de chose à apprendre, afin de transmettre et témoigner de la situation et des conditions de vie rencontrées là-bas, autour de nous, dans notre région, identifiée par les chercheurs du LASAR (Laboratoire d’Analyse Sociologique et Anthropologique du Risque de l’Université de Caen) comme la plus nucléarisée au monde.
Tableau 1 : Concentrations en césium 137 mesurées sur place dans les produits apportés par les villageois de Krasnoyé ; district de Braggin ; Biélorussie.
| Nature | Concentration en Cs137 |
| Champignons secs |
10 000 Bq/kg sec |
| Lait de vache |
48 Bq/L |
| Lait de vache |
36 Bq/L |
| Lait de chèvre |
< 7 Bq/L |
| Carottes | < 7 Bq/kg frais |
| Pommes de terre |
< 7 Bq/kg frais |
| Cendres de cheminée |
5 200 Bq/kg |
Tableau 2 : Concentrations (Bq/kg sec) en radionucléides émetteurs gamma mesurées par l’ACRO dans la terre prélevée au mois de février 2004 en zone interdite, en frontière du district de Braggin ; Biélorussie.
| Lieu | Zone interdite |
| Distance/émissaire | <30 km |
| Direction/émissaire | Nord Est |
| Pays | Bélarus |
| Date | 16 février 2004 |
| Nature | Sol |
| Poids sec / poids frais | 65% |
| Densité analysée | 1,1 |
| Quantité analysée | 530g |
| Radionucléïdes artificiels |
Bq/kg sec |
| 134 Cs | 4,9 ± 0,9 |
| 137 Cs | 2278 ± 265 |
| 154 Eu | 4,4 ± 1,5 |
| 155 Eu | < 4,1 |
| 241 Am | 14 ± 3 |
| Radionucléïdes naturels |
Bq/kg sec |
| 214 Pb | 14 ± 4 |
| 228 Ac | 17 ± 4 |
| 212 Pb | 16 ± 3 |
| 40 K | 350 ± 44 |
Evaluation de la contamination des enfants de Biélorussie
Paru dans l’ACROnique du nucléaire 64, mars 2004
L’action engagée
En collaboration avec l’association Solidarité de Biélorussie et de Tchernobyl le laboratoire de l’ACRO a procédé à des analyses radiotoxicologiques auprès des enfants habitant des territoires contaminés par la catastrophe de Tchernobyl et qui ont séjourné en Normandie en juin 2003. Il s’agissait de mesurer le taux de radioactivité, en l’occurrence dû au césium 137, dans les urines des enfants. Les résultats permettent d’évaluer le degré de contamination des enfants et d’estimer les répercussions d’une alimentation « saine », additionnée de Vitapeckt. Ces mesures devraient permettre d’aider les recherches menées par le professeur Nesterenko et son institut Belrad dans le cadre du suivi des populations contaminées.
Pourquoi mesurer les urines ?
Le césium 137 (137Cs) projeté dans l’atmosphère en grande quantité lors de l’accident de Tchernobyl continue de contaminer les territoires proches de la centrale. Avec d’autres substances radioactives, il est ingéré continuellement avec la nourriture et assimilé par l’organisme dans lequel il va résider durant un certain laps de temps avant d’être éliminé en partie avec les urines. Ainsi, l’analyse des urines permet de déterminer avec une incertitude acceptable le niveau de contamination de l’organisme.
Qu’est-ce que le césium 137
Il s’agit d’un élément radioactif (radionucléide) issu de la fission de l’uranium et dont la demi-vie (période radioactive) est de trente ans. Il faudra donc attendre trois siècles pour que la quantité de césium 137 ait diminué d’un facteur 1000. Comme toute substance radioactive, le césium 137 émet un rayonnement au cours de sa désintégration. Dans son cas précis, il s’agit d’un rayonnement relativement énergétique pouvant endommager les tissus situés à proximité.
Résultats
Tableau : Concentration en césium 137 (becquerel par litre) mesurée dans les urines des enfants biélorusses en séjour en Normandie au mois de juin 2003

Note :«NA» signifie que les urines n’ont pas été analysées (quantité insuffisante).
Graphe : Concentration en césium 137 (becquerel par litre) mesurée dans les urines des enfants biélorusses à leur arrivée en Normandie au début du mois de juin 2003.

Note : la limite de détection (ou sensibilité de mesure) dépend de différents facteurs : l’appareil de mesure, la quantité de l’échantillon, le temps de comptage. Dans le cas d’Aléna, la durée de mesure ayant été prolongée, cela a permis d’abaisser la limite de détection, et donc d’avoir une mesure significative inférieure à 10 becquerel par litre.
Commentaires
Les résultats rapportés dans le tableau ne concernent qu’une partie des enfants. Toutes les analyses n’ont pu être effectuées faute de quantité suffisante d’urine et du fait de la capacité, hélas réduite, du laboratoire. Néanmoins, lors de la première série d’analyses (début juin), l’ensemble des échantillons a été mesuré rapidement afin de « dépister » les échantillons prioritaires. Lors de cette première campagne de mesures la plus petite concentration décelable (ou limite de détection), est relativement élevée : autour de 10 becquerel par litre. Par la suite, des analyses « plus fines » ont permis d’abaisser la limite décelable autour du becquerel par litre.
Du césium 137 est observé avec une concentration supérieure à 10 becquerel par litre dans 60% des urines mesurées. Les plus fortes valeurs sont de 68 becquerels par litre. Pour situer les niveaux, il faut rappeler que le césium 137 n’est pas un produit radioactif naturel et que l’organisme ne devrait donc pas en contenir.
Les concentrations mesurées deux semaines après l’arrivée des enfants ont chuté en moyenne de moitié. Cela traduit bien une cinétique d’élimination du césium dans un contexte où les enfants bénéficient d’une alimentation saine.
Chez deux enfants suivis, on constate une stabilité voire même une augmentation de la concentration du césium 137 dans les urines au cours de leur séjour. Cela peut provenir d’un biais lié à l’échantillonnage (par exemple si les urines n’ont pas été prélevées dès le réveil de l’enfant [2]), ou à une accélération de l’élimination du césium 137 due à la prise de Vitapeckt.
[1] Vitapeckt : complément alimentaire à base de pectine de pomme élaboré par le Pr Nesterenko, pour faciliter l’élimination du césium 137 de l’organisme. [2] Les premières urines du matin étant potentiellement les plus « chargées » de la journée.
Depuis huit ans, l’association Solidarité Biélorussie et de Tchernobyl organise l’accueil, à Caen, d’enfants biélorusses victimes de la catastrophe de Tchernobyl.
L’association soutient le travail du Professeur Nesterenko dans les territoires contaminés et appel au parrainage de cures de pectine de pomme pour les enfants biélorusses.
Contact : Association Solidarité Biélorussie et de Tchernobyl, 74 rue de Falaise. tél. : 02 31 83 43 76.
Des fissures dans la filière plutonium au Japon
Lettre d’information du réseau sortir du nucléaire n°20, janvier-février 2003.
Un nouveau scandale vient de secouer l’industrie nucléaire japonaise [1] : Tokyo Electric Power Co. (TEPCO), aurait falsifié 37 rapports de sûreté depuis la fin des années 80. Cela concerne 13 des 17 réacteurs de la première compagnie d’électricité du pays et plusieurs d’entre eux fonctionnent actuellement avec des fissures et de nombreuses autres anomalies. Par exemple, en juin 1994, TEPCO avait annoncé une fissure de 2,3 m dans l’enveloppe du réacteur n°1 de Fukushima en minimisant le nombre total de fissures. La cuve a ensuite été changée en 1998. Quand des inspecteurs gouvernementaux sont venus inspecter l’ancienne cuve, les fissures non-révélées ont été cachées sous des feuilles plastiques. Un rapport de l’agence pour la sûreté nucléaire et industrielle fait aussi état de cas particulièrement « malicieux » où des pièces métalliques ou de la peinture ont été utilisées pour dissimuler les parties endommagées ou réparées en secret, notamment sur le circuit de refroidissement primaire. La compagnie a reconnu les dissimulations. Les quatre principaux dirigeants ont donné leur démission et de nombreux cadres ont été rétrogradés.
Réactions en chaîne
Devant l’ampleur du scandale, des langues se sont déliées. D’autres compagnies d’électricité ont admis avoir falsifié des rapports de sûreté ou omis de mentionner des défauts dans les réacteurs. Tohoku Electric Power Co a ainsi considéré qu’il n’était pas nécessaire de signaler les fissures détectées dans le circuit de refroidissement de la centrale d’Onagawa, sous prétexte qu’elles ne posaient aucun risque en termes de sûreté. Des sous-traitants comme Hitachi et Toshiba ont reconnu avoir falsifié des rapports d’inspection à la demande de leurs clients. La nouvelle révélation la plus grave concerne probablement à nouveau TEPCO qui est soupçonnée d’avoir fabriqué des données de contrôle d’herméticité de ces réacteurs. Il s’agit là d’une accusation bien plus grave que les fissures dissimulées, car cela concerne l’enceinte de confinement supposée retenir la radioactivité en cas d’accident. Les contrôles sont classés au niveau le plus haut par l’autorité de sûreté. Cela n’a pas empêché TEPCO d’inventer des séries de données quand les mesures auraient pu alarmer les inspecteurs ou trafiquer un instrument de mesure afin qu’il donne un taux de fuite faible. Lors d’une inspection, elle a pompé secrètement de l’air à l’intérieur du réacteur pour compenser la fuite connue, de façon à ce que le taux de fuite mesuré satisfasse les normes.
L’association anti-nucléaire Mihama, a aussi reçu des documents internes à TEPCO montrant qu’une fuite de plutonium et d’autres radioéléments avait contaminé l’environnement de la centrale de Fukushima entre 1979 et 1981, sans que les autorités ou la population locale ne soient prévenus [2]. La compagnie a reconnu la fuite, mais en minimise les conséquences, comme d’habitude.
Un régime de complaisance
C’est un ancien travailleur de General Electric International qui, en juillet 2000, a alerté l’autorité de sûreté. Celle-ci a d’abord fait la sourde oreille, seule une question orale a été posée à TEPCO. Quand il a proposé de coopérer, son offre a d’abord été refusée. Il a fallu six mois aux autorités pour demander des comptes par écrit à TEPCO et elles ont transmis une copie des courriers de l’informateur, avec son identité ! Donner son nom est une faute grave, d’autant plus qu’il avait demandé à rester anonyme pour pouvoir retrouver du travail. L’autorité de sûreté est aussi accusée de lenteur et d’inefficacité, ce qui a conduit le ministre de l’industrie à reconnaître que « deux ans c’est trop long. » Quand le scandale a éclaté, le ministre s’est dit scandalisé que TEPCO ait trahi la confiance du public alors que l’énergie nucléaire est un des piliers de la politique énergétique de la nation. Cela devrait retarder l’introduction du MOx dans la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, un maillon important de la politique gouvernementale du combustible nucléaire.
Aux dernières nouvelles, les 4 dirigeants démissionnaires de TEPCO seraient réintégrés comme conseillés avec tous les avantages matériels…
La population inquiète
Les premières révélations ont eu lieu à la fin août 2002 et d’autres ont suivi durant tout l’automne. La population, sondée par la presse, se dit très inquiète par la situation dans laquelle se trouve le parc électronucléaire du pays. Tout le monde se souvient que l’explosion qui avait eu lieu à Tokaimura dans une usine de conversion d’uranium [3], un des accidents les plus graves de l’industrie nucléaire, était due essentiellement au laxisme des exploitants qui n’avaient pas respecté les règles de sûreté. Plus de 600 personnes avaient été irradiées et des riverains viennent de porter plainte pour obtenir des compensations [4]. Les municipalités et provinces concernées par TEPCO ont donc demandé l’arrêt des réacteurs suspectés et l’abandon du programme « pluthermal » qui vise à l’introduction de combustible MOX. Fin octobre, 10 des 17 réacteurs de TEPCO sont à l’arrêt, suite au scandale ou à des inspections de routine, sans que l’alimentation électrique de la capitale ne soit perturbée.
La filière plutonium remise en cause
Le Japon est en train de finir la construction d’une usine de retraitement des combustibles irradiés à Rokkasho dans le nord de l’île principale pour en extraire du plutonium. Cette usine, dont les premiers tests devraient avoir lieu en 2003, est prévue pour prendre le relais de l’usine de La Hague, en France, pour la production nationale. Pourtant, le pays ne dispose actuellement d’aucun débouché pour le plutonium. Le surgénérateur Monju est arrêté depuis 1995 suite à une fuite de sodium et une falsification du rapport d’expertise de l’accident en 1997. Le programme MOX, qui vise à introduire du plutonium mélangé à de l’uranium dans des réacteurs ordinaires, vient de subir de nouveaux revers. Kansai Electric Power Co. (KEPCO) qui prévoyait aussi d’introduire du MOX dans ses réacteurs a dû y renoncer suite au scandale concernant la falsification des données de contrôle par le producteur, British Nuclear Fuel Limited (BNFL) [5]. Le combustible incriminé a été renvoyé en Grande-Bretagne cet été. KEPCO a également demandé à COGEMA de suspendre la fabrication du combustible MOX pour sa centrale de Takahama, parce que le fabriquant ne pouvait pas démontrer que les assemblages satisfaisaient les nouvelles règles établies par le gouvernement japonais [6]. La pression politique s’était donc intensifiée sur les municipalités et régions concernées par les centrales de Fukushima et Kashiwazaki-Kariwa, gérées par TEPCO, pour qu’elles acceptent que le MOX soit chargé. Suite à ce nouveau scandale, la compagnie s’est résignée à repousser sine die l’introduction du MOX dans ses réacteurs.
Du plutonium militaire ?
L’acharnement du gouvernement japonais à développer sa filière plutonium malgré les nombreux revers subis peut surprendre. En plus de l’introduction du MOX, il espère aussi redémarrer le surgénérateur de Monju capable de transformer du plutonium « civil » en plutonium « militaire ». L’explication est donnée par d’un des leaders de l’opposition, Ichiro Ozawa, qui a affirmé récemment, « nous avons plein de plutonium dans nos centrales nucléaires, il nous est possible de fabriquer de trois à quatre milles têtes nucléaires » [7]. En raison de son histoire, le Japon rejette officiellement les armes nucléaires suivant trois principes énoncés en 1959 par le Premier ministre, « pas de production, pas de possession et pas d’introduction ». Le dernier principe a déjà été violé par l’armée américaine qui a utilisé des îles japonaises comme base nucléaire [8]. Les autres probablement aussi. Le Japon possède toute la technologie nécessaire à la production de l’arme nucléaire et à son déploiement. En particulier, son programme de lanceur de satellites lui donne accès à des missiles inter-continentaux. Il s’est aussi engagé dans la course à l’arme de quatrième génération en développant un programme de « recherche fondamentale » consacré à la fusion par laser [9].
Pendant ce temps, le premier chargement de combustible MOX français, arrivé au Japon en septembre 1999, attend dans la piscine de la centrale de Fukushima en compagnie du combustible irradié. Tout un symbole. Les autres chargements ont rejoint, eux aussi, une piscine de déchets…
[1] Sur ce scandale, lire la revue de la presse japonaise faite par l’ACROnique du nucléaire n°59 de décembre 2002. [2] Les documents sont disponibles sur son site Internet http://www.jca.apc.org/mihama [3] Sur cet accident, on pourra lire, Criticality Accident at Tokai-mura – 1 mg of uranium that shattered Japan’s nuclear myth, de Jinzaburo Takagi et the Citizens’ Nuclear Information Center, (http://www.cnic.or.jp/english/books/jco-apply.html) ou en français, Tokaï-mura : un grave accident qui devait arriver, revue de la presse internationale de l’ACROnique du nucléaire n°47, décembre 1999. [4] The Japan Times: Aug. 20, 2002 [5] Sur cette affaire, on pourra se reporter au site Internet en japonais de l’association Mihama qui en est à l’origine ou lire en français, La fin du retraitement en Grande-Bretagne ?, extrait de la revue de presse internationale de l’ACROnique du nucléaire n°49, juin 2000. [6] Le communiqué de presse de la compagnie, daté du 26 décembre 2001, est disponible en anglais à l’adresse suivante :
http://www.cnic.or.jp/english/news/misc/melox.html [7] Mainichi Shimbun, 7 avril 2002 et The Guardian, 8 avril 2002 [8] How much did Japan know ?, by Robert S. Norris, William M. Arkin, and William Burr, Bulletin of the Atomic Scientists, January/February 2000, Vol. 56, No. 1, http://www.thebulletin.org [9] Sur ce sujet, lire, Vers une quatrième génération d’armes nucléaires ?, ACROnique du nucléaire n°46, septembre 1999 et Liaisons dangereuses en recherche et armement, ACROnique du nucléaire n°57, juin 2002

