Explosion lors d’un essai au Nord de la Russie en Mer Blanche le 8 août 2019 : le peu que l’on sait

Première mise en ligne : lundi 12 août 2019 – Dernière mise à jour : samedi 17 août 2019

Une explosion dans un centre d’essai militaire

Le jeudi 8 août 2019 à 9h, une forte explosion a eu lieu sur le site Nyonoksa (Ненокса), dans l’Oblast d’Arkhangelsk (Архангельск). Le site d’essai est situé au bord de la Baie de Dvina, de la Mer Blanche, au Nord de la Russie. (Voir sur Openstreetmap).

Voici une image satellite du site prise sur googlemap :

La première communication du Ministère de la défense russe a fait état d’une explosion lors d’un test sur un nouveau combustible pour missile balistique qui a fait plusieurs victimes. (Voir le live du 8 août d’un média local).

Les autorités de la ville de Severodvinsk (Северодвинск), commune de 190 000 habitants située à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau du site d’essai, vers l’Est, ont fait état, d’une augmentation brève de la radioactivité ambiante, entre 11h30 et 12h30 (heure de Moscou). L’annonce a rapidement disparu due site Internet (le lien n’aboutit plus), mais on trouve des copies. Voir, par exemple, cette copie d’écran. Greenpeace Russie l’a mise en ligne et demande des éclaircissements (copie du document). On peut y trouver cette carte, avec des niveaux de radiation ambiants exprimés en µSv/h :

La valeur la plus élevée est de 2 µSv/h. De tels niveaux sont supérieurs au bruit de fond naturel (0,11 µSv/h), mais n’impliquent pas de mesure de protection. La dose totale reçue aurait été de 1 à 2 µSv selon le communiqué.

A noter que les autorités norvégiennes ont indiqué, le lendemain, qu’elles n’avaient pas enregistré de hausse de la radioactivité. Voir leur communiqué en anglais.

Ces informations, associées à l’affirmation du ministère de la défense russe que les niveaux de radioactivité sont restés “normaux” (voir la dépêche de l’agence Tass du 9 juillet), auraient, selon les médias, provoqué une forte inquiétude et les habitants de la région auraient épuisé le stock d’iode dans les pharmacies.

Le centre de recherche militaro-industriel nucléaire de Sarov impliqué

Le Samedi 10 août, la compagnie Rosatom, en charge du complexe militaro-industriel nucléaire russe, a reconnu que 5 de ses scientifiques étaient décédés dans l’explosion (lire son communiqué en anglais). Elle parle de héros pour lesquels elle a demandé une médaille posthume qui a été accordée (source). L’agence de presse Tass a repris les noms des victimes en précisant qu’elles venaient du centre de recherche nucléaire Sarov où un deuil a été déclaré (Voir la déclaration officielle du deuil). Ils viennent s’ajouter aux deux militaires décédés et aux blessés.

Portrait des 5 scientifiques décédés (source). Aucune information n’est disponible sur les autres victimes.

La ville de Sarov (Саров), située dans l’Oblast de Nijni Novgorod, est située à moins de 400 km à l’Est de Moscou (Voir sur Openstreetmap). Elle abrite depuis 1946, sous le nom de code Arzamas-16 (Арзамас-16), un site de recherche secret sur les armes nucléaires. Selon Wikipedia, l’existence même de la ville restera secrète jusqu’en 1989. Il s’agit d’une indication forte que l’expérience qui a entraîné l’explosion est liée à l’armement nucléaire.

Dans son communiqué, Rosatom indique qu’il s’agissait d’un essai effectué sur une plateforme au large sur un nouveau liquide de propulsion impliquant des isotopes radioactifs. Toute la presse avance un projet de missile nommé 9M730 Burevestnik par la Russie et SSC-X-9 Skyfall par les Etats-Unis et l’OTAN. La BBC mentionne aussi la possibilité d’un drone sous-marin, appelé Poseidon ou d’un autre missile appelé Zircon. Le gouvernement russe s’est refusé à commenter.

Dans cette vidéo d’une télévision locale de Sarov, on voit quelques images du centre d’essai, des équipes d’urgence, ainsi qu’une déclaration du directeur scientifique du centre de Sarov qui parle d’utilisation d’isotopes et de matières fissibles :

A noter que toutes navigation et baignade sont interdites dans une partie de la baie.

Et les blessés ?

Vendredi 16 août, le Moscow Times révèle que le personnel médical qui a pris en charge les trois blessés à l’hôpital d’Arkhangelsk (Arkhangelsk Regional Clinical Hospital) n’a été informé que les patients étaient radioactifs. Aucune mesure de protection n’a donc été prise. Les blessés seraient arrivés nus, emballés dans un sac en plastique transparent.

Le FSB serait venu, dès le 9 août, à l’hôpital, faire signer au personnel médical un engagement de confidentialité. Mais d’autres médecins non directement concernés ont parlé aux journal. Le personnel de l’hôpital serait furieux et ne comprend pas pourquoi les blessés n’ont pas été envoyés vers un hôpital militaire.

Pour calmer la colère, une soixantaine d’employés de l’hôpital se sont vus proposer des examens à Moscou. Un des médecins examinés aurait une contamination au césium-137 sans qu’il sache en quelle quantité. Tous ne sont pas allés à Moscou. En revanche, des spécialistes auraient été envoyés à hôpital d’Arkhangelsk.

Le service où les trois blessés ont été pris en charge aurait été fermé jusqu’au 13 août. Il a rouvert après une inspection.

Peu d’informations sur le rejet radioactif

Le mardi 13 août, l’agence Tass signale que des échantillons de sol et et d’eau ont été analysés à Severodvinsk et que les niveaux relevés ne dépassaient pas le bruit de fond naturel pour les émissions bêta et alpha (aucune valeur n’est donnée dans le communiqué). La dépêche confirme que le niveau de radiation ambiant est bien monté à un niveau de 4 à 16 fois plus élevé que le bruit de fond (0,11 µSv/h) le jeudi 8 vers 12h (0,45 à 1,78 µSv/h). Ces dernières données sont disponibles sur le site Internet de l’agence météorologique russe (copie, point 4).

Selon le Guardian et The Barents Observer, les autorités russes ont recommandé aux habitants de Nyonoksa de quitter temporairement le village, mercredi 14 août, entre 5 et 7h du matin, à cause de travaux sur le site d’essai où a eu lieu l’explosion. Un train spécial va les éloigner de la zone. En revanche, les autorités se refusent à parler d’évacuation, car il n’y aurait pas de lien avec l’explosion. Cela arriverait régulièrement. Puis, le média local 29.ru a finalement rapporté que cet éloignement était annulé…

Le jeudi 15, Greenpeace Russie publie un communiqué signalant qu’une hausse de la radioactivité a aussi été relevée à Arkhangelsk (Архангельск). Il n’y a toujours aucune indication sur la nature des éléments détectés. Ce même jour, la Norvège annonce avoir détecté des traces d’iode radioactif dans sa station du Finmark, tout au Nord du pays, près de la frontière avec la Russie. Le communiqué précise que de l’iode radioactif est détecté environ 6 fois par an et que rien ne permet de dire si ces traces sont liées à l’explosion ou pas.

Comme le rapporte RBC, le vendredi 16 août, l’agence météo russe (Roshydromet) qui a détecté la radioactivité, aurait conclu que le rejet devait être composé de gaz nobles radioactifs puisqu’il n’y a pas eu de retombées sur les sols (point 5 du communiqué de Roshydromet, copie). L’argument est un peu léger et il faudrait publier toutes les données disponibles…  Le média russe donne la parole à un écologiste qui mentionne une batterie au plutonium-césium. Le plutonium ne se disperse pas sur de grandes distances. Quant au césium, il y en a déjà partout dans l’environnement et une légère augmentation passe inaperçue.

Qu’est-ce qui a explosé ?

Mardi 14 août, le média local en ligne 29.ru rapporte qu’un petit sous-marins d’exploration équipé d’un sonar est arrivé sur le site où a eu lieu l’explosion. Sa mission ne serait pas connue. Il pourrait être là pour retrouver des débris de la plateforme offshore.

Jeudi 15 août, les Izvestia, citant des sources militaires, expliquent que ce n’était pas un missile Burevestnik qui était testé, mais un nouveau système de propulsion liquide avec des batteries radioactives, ou source d’énergie isotopique, qui servent à l’allumage de la combustion. Ces batteries ont été développées au Centre nucléaire de Sarov. Malgré l’échec, les développements vont continuer.

Des batteries utilisant des sources radioactives sont déjà utilisées dans des satellites par ou ailleurs (voir Wikipedia). Les caractéristiques de celles utilisées lors du test sont secrètes.

Comme pour le rejet de ruthénium à l’automne 2017, les autorités russes se caractérisent par leur opacité et secret. Et, faute de laboratoire indépendant sur place, il est difficile d’obtenir des informations.

A suivre…

Mystérieux rejet radioactif de l’automne 2017 : la Russie soupçonnée d’être à l’origine nie les faits mais manque de transparence

Mises à jour en fin de document :

Explications

11 novembre 2017

L’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) vient d’annoncer (en français et en anglais) que les traces de ruthénium-106, élément radioactif, détectées en Europe occidentale en septembre dernier, étaient probablement dues à un rejet massif, de l’ordre de 100 et 300 térabecquerels, quelque part “entre la Volga et l’Oural sans qu’il ne soit possible, avec les données disponibles, de préciser la localisation exacte du point de rejet.”

L’Institut ajoute que les conséquences d’un accident de cette ampleur en France auraient nécessité localement de mettre en œuvre des mesures de protection des populations sur un rayon de l’ordre de quelques kilomètres autour du lieu de rejet.”

Toujours selon l’IRSN, le rejet aurait eu lieu au cours de la dernière semaine du mois de septembre 2017 et serait terminé.

Le ruthénium-106

Le ruthénium 106 est un produit de fission radioactif issu de l’industrie nucléaire qui n’existe pas à l’état naturel. Sa demi-vie est d’un peu plus d’un an (373 jours), ce qui signifie que la quantité présente est divisée par deux tous les ans. En se désintégrant, le ruthénium-106 se transforme en rhodium-106, qui est lui aussi radioactif avec une demi-vie de 30 secondes. Chaque désintégration de ruthénium-106 est accompagnée, peu de temps après, de la désintégration du rhodium-106. Ainsi, il faudrait considérer le couple ruthénium-rhodium et multiplier par deux la quantité rejetée de 100 et 300 térabecquerels annoncée par l’IRSN.

C’est au rhodium-106 que l’on devra l’essentiel de la dose provoquée par l’incorporation de couple inséparable d’isotopes radioactifs.

Origine du rejet

En cas de rejet provenant d’un réacteur nucléaire, divers radioéléments sont détectés. Ici, comme le ruthénium-106 et le rhodium-106 sont les seuls radioéléments à avoir été mis en évidence, l’origine ne peut pas être un réacteur nucléaire. En revanche, ce peut être le rejet accidentel d’une installation de traitement des combustibles usés ou de fabrication de sources radioactives.

L’ACRO détecte parfois le couple ruthénium-rhodium autour des usines Areva de La Hague. En 2001, deux incidents dans ces usines avaient conduit l’association à démontrer que l’exploitant, qui s’appelait encore Cogéma, sous-estimait ses rejets de ruthénium-rhodium dans l’atmosphère. En mai, puis en octobre 2001, les quantités effectivement rejetées étaient environ 1 000 fois plus élevées que ce qui avait été annoncé (voir notre note technique). Les travaux menés à la suite de cette alerte de l’ACRO ont montré que les rejets atmosphériques en ruthénium-rhodium avaient été systématiquement sous-estimés.

En février 2016, l’ACRO avait de nouveau détecté ce couple de radioéléments autour des usines de La Hague, ce qui témoignait d’un rejet atmosphérique plus important qu’en routine, indiquant peut-être un dysfonctionnement non déclaré.

Quantité rejetée

L’IRSN annonce un terme source en Russie de 100 et 300 térabecquerels pour le seul ruthénium-106, et donc le double en prenant aussi en compte le rhodium-106. Un térabecquerel, c’est 1 000 milliards de becquerels.

A titre de comparaison, l’autorisation de rejets atmosphériques des usines Areva de La Hague est de 0,001 térabecquerel (1 GBq) par an pour les émetteurs bêta-gamma (dont les ruthénium-rhodium) autres que le tritium, gaz rares et iodes. Concernant les rejets liquides, pour le seul ruthénium-106 rejeté en mer, la limite est de 15 térabecquerels par an.

Lors des incidents de 2001, c’est de l’ordre de 10 GBq qui a été rejeté à chaque fois, pour le seul ruthénium. Le rejet accidentel de septembre 2017 estimé par calcul par l’IRSN est 10 000 à 30 000 fois plus élevé.

La quantité rejetée lors de l’incident rapporté par l’IRSN est donc considérable et cet évènement devrait être classé au niveau 5 de l’échelle internationale INES. Tchernobyl et Fukushima étaient au 7, qui est le niveau maximal. Pourtant, aucune information n’est disponible sur le site de l’AIEA, qui est plus préoccupée par la promotion du nucléaire que par son contrôle.

Conclusion provisoire

60 ans après la catastrophe de Kychtym dans l’Oural et plus de 30 ans après celle de Tchernobyl, qu’un évènement de cette ampleur puisse rester secret plus d’un mois est incroyable. C’est particulièrement grave pour les populations locales qui ont été exposées sans bénéficier de la moindre protection, comme en 1957 et 1986.

A noter que dès le 11 octobre dernier, le Bundesamt für Strahlenschutz en Allemagne pointait du doigt le Sud de l’Oural (communiqué en allemand et en anglais), affirmant que l’IRSN partageait ce point de vue. Il n’y a donc pas eu de progrès en un mois dans l’identification de l’origine de ce rejet.

Un tel secret s’explique-t-il par le fait qu’une installation militaire est en cause ? La Russie a nié être à l’origine de ce rejet. Elle devrait publier toutes ses données de mesure dans l’environnement.

Sans laboratoire indépendant, ni surveillance citoyenne, rien n’a changé sur place. Parce qu’il est important que l’ACRO puisse survivre en France, vos dons sont indispensables.

Mayak ?

Plusieurs sites Internet ciblent le complexe nucléaire de Mayak, situé dans l’oblast de Tcheliabinsk, comme origine de cette contamination, sans que nous soyons en mesure de valider ces affirmations. À l’origine, ce complexe militaro-industriel secret est conçu afin de fabriquer et raffiner le plutonium pour les têtes nucléaires et est devenu tristement célèbre pour ses accidents nucléaires graves, dont celui de Kychtym (Wikipedia). Le site est toujours actif et sert de centre de traitement des combustibles usés (site Internet de l’exploitant).


La Russie reconnaît une contamination au ruthénium, mais dément être à l’origine de la fuite

Mise à jour du 20 novembre 2017

A la demande de Greenpeace Russie, c’est l’agence météorologique russe qui a fini par admettre que l’origine de la fuite est bien en Russie (communiqué en russe). Elle titre son communiqué : pollution extrêmement élevée et élevée. L’entreprise d’Etat Rosatom, quant à elle, nie toujours en être à l’origine (communiqué en anglais).

Dans son communiqué, l’agence météo ne donne pas la contamination en ruthénium-106, ni en rhodium-106, mais plutôt la contamination bêta total des aérosols. Mais on peut supposer que l’excès est essentiellement dû à ce couple de radio-éléments. La concentration la plus forte a été détectée à Argayash (Аргаяш), dans l’Oblast de Tcheliabinsk, qui inclut Mayak et Kychtym entre le 26 septembre et le 1er octobre derniers : 7 610×10-5 Bq/m3, soit 986 fois plus que ce qui est généralement mesuré dans cette station. A Novogorny, toujours dans l’Oblast de Tcheliabinsk, c’était, ces mêmes jours, 5 230×10-5 Bq/m3, soit 440 fois plus que les valeurs habituelles. Des valeurs excessives en aérosols radioactifs ont aussi été détectée dans le Caucase du Nord, jusqu’à 2 147×10-5 Bq/m3, soit 230 fois le bruit de fond, et au Tatarstan. D’autres données sont disponibles dans ce document en russe.

Il est donc maintenant confirmé qu’un rejet grave a eu lieu sur une installation nucléaire russe qui est encore secret. Mais l’agence météorologique n’a, semble-t-il, pas lancé d’alerte et ce sont les populations locales, qui vivent dans un environnement déjà fortement pollué, qui ont été exposées. A quoi servent ses balises ?

L’agence météorologique explique que les niveaux relevés sont très inférieurs aux limites locales fixées à 4,4 Bq/m3. Un non-évènement en Russie, donc…

Ces concentrations sont très élevées au regard de ce qui est mesuré habituellement et c’est la signature non ambigüe d’un rejet anormal. En revanche, les concentrations atmosphériques annoncées ne nécessitent pas la mise à l’abri ou l’évacuation, même au regard des normes françaises. La station de mesure de Argayash (Аргаяш), où la concentration la plus forte a été mesurée, est à une trentaine de kilomètres du complexe nucléaire de Mayak. A proximité du point de rejet, la pollution peut être plus élevée. Des mesures environnementales indépendantes sont indispensables.

L’agence météorologique russe mentionne aussi des retombées allant de 10 à 50 Bq/m2 et par jour, par endroits.

Toujours rien sur le site de l’AIEA

A noter que l’agence météo mentionne aussi une pollution à l’iode radioactif dans la région d’Obnisk (Обнинск), située à environ 100 km au Sud-Est de Moscou. Les concentrations ont atteint 1,85×10-3 Bq/m3 les 18 et 19 septembre et seraient due à un centre de recherche local.

Le 21 novembre, l’IRSN précise dans l’Obs que les résultats de sa modélisation donnaient des valeurs beaucoup plus élevées dans les environs immédiats du point de rejet. Mais, si les balises dont les résultats ont été publiés ne sont pas sous les vents au moment du rejet, cela reste compatible. Et l’Institut d’ajouter : “On peut dès lors se poser la question du rôle de l’AIEA. Ce n’est pas normal d’arriver à cette situation. Ce n’est pas normal d’observer du ruthénium dans l’air de toute l’Europe, sans jamais en connaître la source.”


La Russie tente de rassurer

Mise à jour du 24 novembre 2017

L’agence de régulation des produits agricoles Rosselkhoznadzor a diffusé un communiqué (en russe uniquement) démentant la contamination des produits agricoles russes. Elle parle de panique sur le marché des céréales qui ne serait due qu’à des rumeurs et aux spéculations médiatiques, mais ne donne aucun résultat de mesure.

L’Institut de sécurité nucléaire de l’Académie des sciences russe (IBRAE RAS), quant à lui, a annoncé la création d’une commission d’enquête dans un communiqué (en russe uniquement) dont le but est de déterminer l’origine de la pollution au ruthénium et rhodium. Il se veut aussi rassurant en affirmant que les niveaux relevés en Russie sont largement dans les normes et a déjà conclu que Rosatom, la compagnie nationale russe, n’est pas en cause. Et c’est Rosatom qui informera le public des résultats de l’enquête.

Faute de laboratoire indépendant sur place, il y a encore des progrès à faire en termes de transparence et de radioprotection du public en Russie.


Les données de l’AIEA ont fuité

27 novembre 2017

L’ACRO met en ligne les données récoltées par l’AIEA concernant la pollution au ruthénium détectée en Europe que l’agence de l’ONU refuse de rendre publiques. Ce tableau, daté du 13 octobre 2017, ne contient aucune donnée russe…

Quant à Rosatom, l’entreprise d’Etat russe, elle invite, sur sa page Facebook, les journalistes et les blogueurs à venir faire un tour à Mayak, qui, d’après les journalistes occidentaux, est devenue le berceau du ruthénium… Au programme, “alphabétisation” sur le ruthénium. La compagnie ferait mieux de publier ses données environnementales, si elle en a.


Résultat de l’enquête “indépendante” pilotée par Rosatom

8 décembre 2017

La compagnie nucléaire d’Etat, Rosatom, a tenu une conférence de presse pour communiquer les conclusions de l’enquête “indépendante” sur la contamination au ruthénium-rhodium relevée fin septembre dans toute l’Europe : elle n’est pas responsable de cette pollution ! Rien sur son site Internet pour le moment… A suivre !

Seule une enquête indépendante internationale permettra de faire la lumière sur ce rejet. La Russie pourrait commencer par publier toutes ses données environnementales dans la zone suspectée.


Rosatom reconnaît rejeter du ruthénium-106 dans l’environnement, en routine

14 décembre 2017

Selon l’Agence de presse AP, Yuri Mokrov, conseiller du directeur général du centre nucléaire de Mayak, a reconnu que le traitement des combustibles usés conduit à des rejets de ruthénium-106 dans l’environnement. Et d’ajouter que l’usine de Mayak n’est pas à l’origine du rejet anormalement élevé qui a été détecté dans toute l’Europe en septembre dernier. Les rejets seraient minimes et des centaines de fois inférieurs aux limites autorisées. Les niveaux autorisés ne sont pas donnés dans l’article.

On résume :

  1. La Russie n’a d’abord pas détecté le ruthénium radioactif détecté dans toute l’Europe ;
  2. Puis, suite aux calculs faits en Allemagne et en France qui pointaient vers l’Oural, elle a fini par reconnaître l’avoir détecté à des niveau extrêmement élevés, mais sans danger. De fait, les niveaux annoncés sont très supérieurs à ce qui est mesuré en routine, mais ne nécessitent pas de mesure de protection particulière. La mesure d’une pollution atmosphérique se fait en filtrant l’air pendant plusieurs jours. Il s’agit peut-être d’une moyenne sur longue période qui atténue le pic de pollution. La période de mesure n’est pas donnée.
  3. Rosatom, l’industrie nucléaire d’Etat en Russie nie toute implication dans le rejet. Elle met en place une commission “indépendante” qui conclut dans le même sens et qui ressort la thèse de la chute d’un satellite. Et là, tout d’un coup, Rosatom reconnaît rejeter régulièrement du ruthénium-106 dans l’environnement et que ses rejets sont dans les limites admissibles. Et donc pas d’incident particulier à signaler… La limite doit être très élevée !

La Russie n’a pas beaucoup changé depuis Tchernobyl. Sans laboratoire indépendant sur place, la glasnost n’a pas touché le secteur nucléaire.


Du ruthénium-103 était aussi présent dans les rejets

5 février 2018

Une réunion avec des experts internationaux a eu lieu en Russie fin janvier 2018 à propos de cette affaire de ruthénium, dont l’IRSN. Voir le compte-rendu en anglais. Il en ressort que dans certains pays du ruthénium-103 était aussi présent dans le nuage radioactif. Étonnamment, aucune communication officielle n’en parlait jusqu’à présent, alors que cela donne des indications sur la source potentielle de cette contamination. Le 22 janvier dernier, le Bundesamt für Strahlenschutz en Allemagne disait encore qu’il n’y avait que du ruthénium-106.

La demi-vie du ruthénium-103 est de 39,26 jours, ce qui signifie qu’il disparaît beaucoup plus vite que le ruthénium-106 qui a une demi-vie de 373,6 jours. Et donc le combustible nucléaire à l’origine du rejet ne doit pas être sorti depuis longtemps du réacteur : 3 à 4 ans maximum. Or, en général, le traitement des combustibles usés se fait sur des combustibles plus anciens.

La presse russe en déduit que cela disculpe le site de Mayak. En effet, cela permet d’exclure a priori la vitrification fortement soupçonnée jusqu’à présent, sauf, si pour une raison obscure, du combustible jeune a pu être traité et les résidus vitrifiés. En revanche, la fabrication de sources radioactives se fait généralement sur du combustible usé « jeune ». Et Mayak fabrique des sources…

Le Figaro évoque la commande par le CEA et l’INFN en Italie au complexe nucléaire de Mayak d’une source de cérium-144 destinée à une expérience de physique. Or, la production de cette source nécessite le traitement de combustibles “jeunes”, âgés de moins de 5 ans. Le quotidien parle de coïncidence troublante…

Décidément, ce rejet est suffisamment mystérieux pour que tout soit mis sur la table et l’on espère une communication officielle des experts internationaux présents en Russie.

Le 6 février, l’IRSN a mis en ligne une note d’information en français et en anglais et un rapport en anglais uniquement qui résument ses investigations qui confirment la détection de ruthénium-103 et étudient l’hypothèse de la fabrication d’une source de cérium-144. Le rapport est riche d’informations.


2ième réunion internationale sur l’affaire du ruthénium : rien de neuf

13 avril 2018

Le groupe international d’experts qui tente de faire la lumière sur cette affaire de ruthénium s’est réuni pour la deuxième fois le 11 avril dernier et un résumé succinct de leurs conclusions est en ligne. Etaient présents, des représentants des organismes d’expertise officiels de France, Finlande, Suède, Allemagne, Norvège, Grande Bretagne et Russie.

Des mesures additionnelles de la radioactivité auraient été effectuées sur place, en Russie, et toutes les données ont été collectées dans une base qui devrait être rendue publique. Cependant, les experts n’ont, semble-t-il, pas réussi à s’entendre et ils n’ont pas décidé s’il y aurait une suite à ces rencontres.

Bref, rien de neuf. De son côté, l’AIEA n’a toujours rien à dire sur le sujet.

La presse allemande rapporte l’avis de Florian Gering de l’Office fédéral de radioprotection. Après avoir rappelé les faits déjà connus : ses calculs pointent vers le Sud de l’Oural et l’usine de traitement de Mayak est la seule installation connue dans cette zone pour pouvoir être à l’origine de ce rejet. La source de cérium-144 mentionnée précédemment pourrait être une explication possible. Il est aussi fait mention que, selon des images satellite, un toit a été réparé sur place, juste après la découverte du ruthénium dans l’atmosphère de plusieurs pays européens.

On espère que la recommandation de rendre publiques toutes les données sera suivie. Des mesures indépendantes sur places sont indispensables.


L’incident vu par la littérature scientifique

31 juillet 2019

Plusieurs articles scientifiques sont parus sur ce rejet de ruthénium-rhodium détecté à l’automne 2017. Qu’y apprend-on ?

Sur la composition du rejet : Dès le début, la présence du seul couple ruthénium-rhodium 106 permettait d’exclure un accident dans une centrale nucléaire. La présence du ruthénium-103, qui a une durée de vie courte, détecté par quelques stations a orienté la piste vers la fabrication de la source de cérium-144 dans le site de Mayak. Cet article en libre accès rapporte le résultat d’études chimiques menées sur des filtres à air de Vienne en Autriche contaminés par le rejet suspect. Aucune anomalie n’a été découverte dans la composition et la morphologie des particules, par rapport à ce qui est généralement présent dans les aérosols.

Sur l’origine du rejet : cette étude danoise, en accès payant, confirme l’analyse de l’IRSN que la source du rejet englobe la zone de Mayak. La date et l’heure exactes du rejet sont calculées. Cette autre étude italienne, en accès payant, va dans le même sens.

Sur la dose engendrée : cette étude internationale, en accès payant, a calculé la dose engendrée par inhalation en Europe due à ce rejet. L’article commence par une longue introduction pédagogique sur le ruthénium-rhodium et cite les travaux de l’ACRO sur les rejets de ruthénium-rhodium à La Hague. Les doses calculées sont inférieures à 0,3 µSv, alors que la limite pour le public est de 1000 µSv par an. Cet article ne calcule pas les doses à proximité d’un point de rejet supposé.

Point de vue d’une cinquantaine d’institutions de recherche : Les hypothèses avancées par l’IRSN sur un incident lors de la fabrication de la source de cérium-144 à Mayak sont reprises et confortées par cette publication en libre accès signée par 69 experts appartenant à une cinquantaine d’institutions de recherche en Europe, Ukraine, Biélorussie et Canada. Cette liste de signatures est impressionnante et donne du poids aux affirmations. Comment les autorités russes, qui nient être à l’origine du rejet, vont-elles réagir ?
L’article, accompagné d’une annexe en libre accès, a pour but de synthétiser ce que l’on peut dire sur l’origine de ce rejet, en réaction à la réponse officielle russe qui nie toute responsabilité. Il rejette l’hypothèse de la combustion accidentelle d’une source radioactive. En effet, de telles sources utilisées en ophtalmie font 10 MBq. Il aurait fallu en brûler une grande quantité à la fois pour arriver à expliquer une contamination au dessus de presque toute l’Europe. Ce n’est pas crédible. L’hypothèse de la chute d’un satellite avec une source radioactive est aussi rejetée, car il n’y aurait pas eu de ruthénium-103 avec une durée de vie courte. La seule hypothèse plausible est donc un incident lors de la tentative de production de la source de cérium-144 à l’usine de retraitement de Mayak. L’article conclut que rien, dans l’analyse effectuée, ne permet de rejeter cette hypothèse. Par ailleurs, l’annonce, quelque jours après la date calculée de l’incident, que la fabrication de cette source était abandonnée est un argument de plus.
L’étude précise que le combustible retraité devait avoir environ 2 ans. La quantité de ruthénium-106 rejetée est estimée à 250 TBq. Cela représenterait 7 à 10% de la quantité de ruthénium-106 contenue dans le combustible retraité pour fabriquer la source de cérium-144.