La Génération IV

ACROnique du nucléaire n°91


Le forum « génération IV » est un forum international qui a pour but de coordonner les recherches sur la génération IV des réacteurs nucléaires, l’EPR constituant la troisième génération. Plusieurs technologies sont à l’étude, plus ou moins innovantes par rapport à ce qui existe déjà. Les pays se positionnent sur certains projets.  La France a choisi les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium et c’est le CEA qui en a la charge.

Sur les 35 milliards d’euros du grand emprunt lancé par le gouvernement, le CEA va toucher 900 millions pour préparer le « nucléaire de demain ». Cette somme se répartit en 651,6 millions pour le prototype industriel de démonstrateur du réacteur de 4ième génération (programme ASTRID) et 248,4 millions pour le projet de réacteur Jules Horowitz (RJH). Si l’on regarde de plus près la convention signée le 9 septembre 2010 entre le CEA et l’Etat, publiée au journal officiel[1], les 652 millions du programme ASTRID ne sont pas pour construire le réacteur, mais étudier sa faisabilité et proposer un avant-projet détaillé en 2017.

ASTRID est l’acronyme de Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration. Il s’agit en fait d’un Superphénix amélioré.

Rappelons que Superphénix fut un échec technologique cuisant. Son équivalent japonais, Monju, n’est guère plus prometteur. Ce surgénérateur de 280 MW a été arrêté en décembre 1995, peu de temps après sa mise en service, à la suite d’une fuite de sodium sur le circuit secondaire provoquée par la rupture d’une sonde thermométrique. Le redémarrage n’a eu lieu que cette année.

Mais le CEA se veut rassurant : ASTRID sera en « rupture technologique » par rapport à Phénix et Superphénix. En plus des difficultés inhérentes aux réacteurs classiques, l’utilisation du sodium est une source supplémentaire de danger. Il s’enflamme spontanément à l’air et explose dans l’eau. Les dangers du sodium ne sont même pas évoqués dans le dossier de presse de CEA. Un oubli sûrement. Dans le magazine de vulgarisation scientifique, Clefs CEA n°55 de l’été 2007, Jacques Bouchard (du CEA) qui présidait alors le forum génération IV, mentionne juste que le sodium « souffre d’une mauvaise réputation en raison de sa réactivité chimique ».

Dans son dossier de presse, le CEA énumère les défis auxquels il doit faire face :

–          La sûreté doit être au moins équivalente à celle de l’EPR. Ce n’était pas le cas pour Superphénix et ce n’est pas le cas pour Monju. Avec en particulier, une nouvelle conception du cœur, une enceinte qui résiste aux chutes d’avions, une tuyauterie à double paroi… Il confirme ainsi que la décision d’arrêter Superphénix fût la bonne!

–          La disponibilité doit être améliorée. Par disponibilité, on entend le pourcentage de temps où le réacteur fournit de l’électricité. Le CEA vise plus de 80%. EDF est à environ 75% actuellement et les précédents surgénérateurs à moins de 1% !

–          Il doit pouvoir brûler tout ce que ne peuvent pas brûler les réacteurs actuels (voir l’article sur le recyclage).

–          Il ne doit pas être proliférant.

–          Et tout cela avec un prix compétitif !

Et comme en France, on est ambitieux, le CEA veut aussi être le premier au monde à développer un réacteur de génération IV.

La construction du prototype Astrid devrait débuter en 2017, pour une utilisation pour la recherche en 2020. Ce démonstrateur industriel, d’une puissance de 600 MWe (mégawatts électriques), précédera alors le futur réacteur commercial français qui devrait développer entre 1 000 et 1 500 MWe, à l’horizon 2040.

Si ce programme est réalisé, il sera l’aboutissement de près de 100 ans de recherche. Il y a de quoi être sceptique. Rappelons que la fission nucléaire a été découverte en 1939. En 1942, la première pile atomique divergeait à Chicago. La première bombe à fission date de 1945 et les premiers réacteurs des années 50. C’est allé très vite entre la découverte en physique fondamentale et les applications civiles et militaires. Il en est de même dans de nombreux autres domaines innovants. Une technologie, qui nécessite 100 ans de recherche pour être mature, est forcément une technologie excessivement complexe. Le CEA n’explique pas ce qui lui permet d’être optimiste. A moins d’une percée technologique, forcément inattendue, il y a fort à parier que les défis sont trop nombreux pour pouvoir être surmontés dans le calendrier avancé.

L’EPR, qui n’est qu’un réacteur « évolutionnaire » par rapport à ces prédécesseurs, est beaucoup plus difficile à réaliser que prévu et son coût le rend invendable. Comment croire qu’ASTRID, plus complexe et basé sur une technologie non éprouvée, puisse faire mieux ?


[1] http://textes.droit.org/JORF/2010/09/11/0211/0003/

Ancien lien

De l’énergie à gogo !

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°91


Combien de mails par jour recevons nous, nous proposant d’aider au transfert de fonds acquis plus ou moins illégalement moyennant un pourcentage mirobolant ? Pour les gogos plus scrupuleux, il y a la version de la « loterie Bill Gates » ou du mourant sans héritier qui veut faire un don colossal à une œuvre humanitaire. Cela doit marcher de temps en temps puisque les propositions perdurent.

Ayant pignon sur rue, les banques sont apparues plus crédibles : aux Etats-Unis, elles ont fait croire aux classes sociales les plus défavorisées qu’elles pouvaient s’offrir à crédit la maison de leurs rêves, moyennant un taux d’usure énorme. Prises à leur propre piège, elles ont elles-mêmes cru pouvoir s’enrichir sans limites, avec les conséquences que l’on connaît. Les élites financières, alléchées par un taux d’intérêt de 17% par an, se sont aussi fait prendre par Bernard Madoff et un trivial système de vente pyramidal.

En promettant une énergie illimitée grâce à ITER ou 5 000 ans d’électricité et un recyclage quasi-complet grâce aux réacteurs de génération IV, l’industrie nucléaire utilise les mêmes grosses ficelles pour tenter de séduire et obtenir des fonds publics. Et ça marche ! Le CEA vient de signer un contrat de 652 millions d’euros dans le cadre du Grand Emprunt pour étudier la faisabilité d’un prototype de réacteur de nouvelle génération et proposer un avant-projet détaillé en 2017. Pour ITER, la crise économique aidant, l’Union européenne a du mal à suivre l’explosion des coûts du projet. Cet été, elle envisageait sérieusement de couper dans les autres budgets de recherche pour ce projet unique.

Les hommes politiques, élus sur la promesse d’un monde meilleur, n’ont pas trop le choix. Ils ont tout intérêt à croire et à faire croire à l’avènement d’une énergie illimitée. Paul Valéry[1] remarquait dès 1931 que « le temps du monde fini commence ». Et d’ajouter que « nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ». En vain. Presque un siècle plus tard, le monde a rétréci et continue de rétrécir : selon le WWF, l’Empreinte Ecologique de la Terre a dépassé sa biocapacité de 50%. Sans surprise, ce sont les pays de l’OCDE qui sont les principaux responsables. Et comme l’épuisement des ressources naturelles ne suffit pas à nos sociétés, elles augmentent aussi tous les ans leur dette financière.

Certes, s’endetter pour un investissement qui profitera aux générations futures, est nécessaire. Mais les projets doivent être évalués et leur pertinence parfaitement justifiée. Alors que les projets de recherche du Grand Emprunt vont faire l’objet d’une évaluation et d’une compétition, le nucléaire a été servi à part. Comment les arbitrages ont-ils été faits ? Comment les projets ont-ils été évalués ? Par qui ? Nous n’en savons rien.

EdF l’a bien compris : elle consacre une partie de son budget de recherche à faire des calculs prospectifs sur l’enfouissement des déchets nucléaires, pour s’assurer que le futur centre de stockage prévu par l’ANDRA à Bures, qu’elle doit financer à 80%, « ne soit pas une Rolls-Royce ». Et elle a déjà contesté le coût du projet. Inversement, EdF et Areva se plaignent d’une Autorité de Sûreté Nucléaire qui serait trop exigeante, et par là même responsable des surcoûts de l’EPR. Argument fallacieux, puisque les autres autorités européennes n’ont pas été plus tendres.

Alors, l’avis du public… Le mépris était flagrant lors du débat EPR. Il a juste le droit de consommer en se taisant.


[1] Regards sur le monde actuel et autres essais

Ancien lien

n°91, décembre 2010

L'ACROnique du nucléaire

Le mythe du recyclage des combustibles nucléaires

Paru dans l’ACROnique du nucléaire n° 91 de décembre 2010


Areva est très fière de son activité à l’usine de La Hague : « grâce à notre plateforme industrielle, 96% des matières contenues dans les combustibles usés peuvent être valorisées sous forme de nouveaux combustibles, MOX (mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium), ou URE (uranium de recyclage enrichi). » Et d’ajouter que le recyclage permet « une économie d’uranium naturel de l’ordre de 20 à 25% ». Voir par exemple le rapport 2009 d’Areva sur le traitement des combustibles usés provenant de l’étranger disponible en ligne. Au HCTISN, Areva a annoncé 17% d’économie d’uranium. Il y a donc des chiffres pour les experts et des chiffres pour les gogos, pardon, le public…

Comment se fait-il que si l’on recycle 96% de la matière, on ne fait une économie que de 25% maximum ? Plongeons nous donc dans ce que l’industrie nucléaire appelle le « cycle du combustible » pour comprendre.

Le détail des flux de matières à chaque étape du « cycle nucléaire » n’était pas connu, malgré les demandes répétées des associations. Grâce à la diffusion sur Arte d’un film sur l’envoi en Russie d’une partie de l’uranium de retraitement, le sujet a fait polémique et  le HCTISN[1] a été saisi. Il a rendu son rapport le 12 juillet 2010. L’ACRO, qui siège au Comité et a participé au Groupe de Travail, n’a pas signé le rapport. Il a été difficile d’arracher des données exhaustives aux exploitants et les chiffres obtenus ne sont pas toujours cohérents entre eux. Les données nouvelles contenues dans ce rapport vont cependant nous permettre, de façon approximative, d’estimer le taux de recyclage de l’industrie nucléaire. Sauf mention contraire, tous les chiffres qui suivent sont tirés de ce rapport disponible sur le site Internet du Comité. Le point de vue de Wise Paris, des associations de protection de l’environnement qui ont participé à ce groupe de travail, est sur notre site Internet.

La chaîne de l’uranium, de la mine à l’entreposage

L’atome d’uranium a essentiellement deux isotopes dans la nature, l’uranium 235 et l’uranium 238. Ils ont les mêmes propriétés chimiques, mais ont une masse légèrement différente. En revanche, le noyau de l’atome a des propriétés différentes : l’uranium 235 fissionne facilement quand il est bombardé par un neutron, mais pas l’uranium 238.

Dans la nature, la proportion entre ces deux isotopes est de 0,7% pour l’uranium 235, le fissible, et 99,3% pour l’uranium 238. Il y a aussi un tout petit peu d’uranium 234 (0,0057%). A l’exception des réacteurs Candu au Canada, qui fonctionnent avec de l’uranium naturel, les réacteurs nucléaires utilisent un combustible qui contient de 3,5% à 5% d’uranium 235. Il faut donc « enrichir » l’uranium naturel : c’est une étape complexe et coûteuse industriellement. Selon le HCTISN, en moyenne sur les trois dernières années, il a fallu 8 100 tonnes d’uranium naturel pour produire 1 033 tonnes de combustible nucléaire. Le reste étant de l’uranium appauvri.

L’uranium appauvri n’est pas considéré comme un déchet, car une petite partie est utilisée comme nous le verrons plus tard et le reste est potentiellement utilisable dans l’avenir si la génération IV des réacteurs nucléaires voit le jour. C’est donc un « stock stratégique ».

Ces chiffres sont cependant à manier avec précaution car, dans ce même rapport, on peut lire qu’en 2008 EDF a importé 8 695 tonnes d’uranium naturel pour son parc. Cela fait 7,3% de plus que la valeur moyenne annoncée. Par ailleurs, en fonction des cours de l’uranium, le processus d’enrichissement sera plus ou moins poussé, comme illustré dans le tableau ci-dessous.

 

Production de 1000 t d’uranium enrichi à 4%  (dont 40 tonnes
d’uranium 235)

Quantité d’uranium
naturel nécessaire

(dont uranium 235)

7436 tonnes (52 tonnes 235U)

8134 tonnes (57 tonnes 235U)

9002 tonnes (63 tonnes 235U)

Quantité d’uranium
appauvri généré par l’enrichissement (dont uranium 235)

6436 tonnes (12 tonnes 235U)

7134 tonnes (17 tonnes 235U)

8002 tonnes (24 tonnes 235U)

Teneur de l’uranium
appauvri en uranium 235

0,20%

0,25%

0,30%

Illustration de la possibilité d’arbitrage entre uranium et services d’enrichissement

A la sortie du réacteur, seule une partie de l’uranium 235 contenue dans les combustibles a été consommée : il en reste de l’ordre de 0,8 à 0,9%, c’est-à-dire plus que dans la nature. L’uranium 238, quand il est bombardé par des neutrons, a tendance à se transformer par radioactivité en plutonium, qui lui, peut fissionner plus facilement. Bref, une partie du combustible qui sort des centrales nucléaires est a priori réutilisable. A 96% selon les exploitants. C’est l’objet du retraitement qui a pour but de séparer chimiquement les matières valorisables des déchets ultimes. Certains pays comme la Suède ou les Etats-Unis ont choisi de ne pas retraiter. Tout ce qui sort de leurs centrales constitue donc des déchets ultimes.

Sur les 1 033 tonnes de combustibles neufs qui entrent annuellement dans le parc de réacteurs français, 850 tonnes par an sont retraitées après un séjour de 3 ans en réacteur. Areva en extrait 8,5 tonnes de plutonium et 800 tonnes d’uranium dit de retraitement. Le reste constitue des déchets ultimes. Quant au combustible non retraité, il n’est pas classé dans les déchets car il pourra être retraité un jour.

Avec les 8,5 tonnes de plutonium, mélangées à 91,5 tonnes d’uranium  appauvri, ce sont 100 tonnes de combustible MOx qui s’ajoutent aux 1033 tonnes de combustible neuf. Ce combustible de recyclage peut alimenter partiellement 22 réacteurs autorisés en France. Cela correspond en moyenne à 20 recharges par an et produit la même énergie qu’un combustible « classique » contenant 3,7%  d’uranium 235.

Sur les 800 tonnes d’uranium de retraitement, 300 sont envoyées en Russie, à Tomsk, pour être réenrichies. Les 500 tonnes restantes viennent s’ajouter tous les ans au « stock stratégique ».  La Russie renvoie en France 37 tonnes de combustible par an et garde les 263 tonnes d’uranium appauvri. L’uranium de retraitement réenrichi alimente deux des réacteurs de la centrale de Cruas le long du Rhône.

Le recyclage se limite donc à 100 tonnes de combustible MOx et les 37 tonnes de combustible à base d’uranium de retraitement, qui viennent s’ajouter aux 1 033 tonnes de combustible classique dans les réacteurs. Les combustibles recyclés ne sont pas à nouveau retraités ni recyclés après leur passage en réacteur. Il n’y a donc qu’un tour de recyclage.

Au total, ce sont donc 1 170 tonnes de combustibles usés qui sortent des réacteurs par an. Ainsi, 8,5 tonnes de plutonium plus 37 tonnes d’uranium de retraitement sur 1 170 tonnes de combustible, cela ne fait que 3,9% de recyclage. On est loin des 96% fanfaronnés par l’industrie nucléaire ! Si l’on ajoute l’uranium appauvri, les 137 tonnes de combustible issu du recyclage permettent une économie de 11,7% d’uranium naturel. C’est bien en dessous des 20 à 25% affichés par Areva !

Et encore, ces chiffres correspondent à la meilleure performance de l’industrie nucléaire qui n’a pas voulu remonter plus loin dans le temps. La réutilisation de l’uranium de retraitement n’a commencé qu’en 1994, alors que le retraitement a commencé en 1966. Le recyclage du plutonium était aussi bien moins important dans le passé.

EDF et Areva ont signé un contrat pour le retraitement de 1050 tonnes par an à partir de 2010. Cela devrait conduire, , à une économie de 17% pour l’uranium naturel et un taux de recyclage de ce qui sort des réacteurs de 7,3% si EDF obtient l’autorisation de passer à 4 réacteurs pour l’uranium de retraitement et à 24 pour le MOx. Cette performance ne sera atteinte qu’en allant puiser 75 t par an dans les stocks de combustibles usés non retraités jusqu’à maintenant. Comme il n’y a qu’un tour de recyclage, ces chiffres sont très proches du maximum atteignable avec les technologies du « cycle » actuel.

A titre de comparaison, le Japon, qui a fait retraiter une partie de ses combustibles usés à l’étranger (France et Grande-Bretagne), commence tout juste à brûler du MOx et n’a réutilisé qu’une très petite quantité d’uranium de retraitement. Le gain est quasi nul alors qu’il a investi dans une usine de retraitement qu’il n’arrive pas à faire démarrer.

On peut difficilement parler de « cycle » du combustible… Le mot « chaîne » semble plus approprié.


Chaîne annuelle de l’uranium

 8100 tonnes d’uranium naturel→ Enrichissement →

1033 tonnes de combustibles neufs + 7 067 tonnes d’uranium appauvri (UA)

 CHAINE ANNUELLE DU COMBUSTIBLE 


1033 tonnes combustiblesneufs→  Réacteur→
combustibles usés :

· 850 tonnes combustibles usés sont retraitées 

· combustible usé non retraité entreposé.

Retraitement des 850 t→ 

800 t d’uranium de retraitement + 8,5 t de plutonium + déchets
ultimes

Ces 800 t d’uranium de retraitement

· 500 tonnes  matières entreposées (stock stratégique)

· 300 t envoyées à Tomsk en Russiepour réenrichissement

→ 263 tonnes d’uranium appauvri, entreposées en Russie

37 t d’uranium de recyclage enrichi (URE) → Réacteur



Retour Réacteur : 37 t URE + 8,5 plutonium (PU)


 

7 067 t d’ d’uranium appauvri (UA)

91,5 tonnes d’UA + 8,5 t de PU = 100t MOX→ réacteur

Reste 6975,5 t d’UA

→ Matières entreposées

(= stock stratégique)

 



Retour Réacteur 91,5t UA

Soit un  recyclage de 3,9 % au lieu des 96% annoncés et donc une économie d’uranium de 12% !

La perspective d’une génération IV permet de tout justifier

Les matières nucléaires non recyclées, ne sont pas considérées comme déchets, mais comme matières potentiellement valorisables. L’industrie nucléaire parie sur la génération IV des réacteurs nucléaires pour transformer ces matières en trésor qui permettrait d’avoir de l’électricité pendant des millénaires. Mais c’est déjà ce que devait faire Superphénix, avec le succès que l’on sait. A son démarrage, pleine d’espoir dans son avenir, l’industrie nucléaire avait fait miroiter son développement avant l’an 2000.  Et ces fameux réacteurs de génération IV sont des réacteurs à neutrons rapides basés sur le même principe que Superphénix. (Voir encadré sur le sujet). Bref, c’est toujours le même message : demain on rase gratis.

Même les autorités sont sceptiques : dans le nouveau Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), elles ont demandé aux exploitants de trouver des solutions pour ces matières si la génération IV ne se faisait pas ou partiellement et que ces matières prétendument recyclables devenaient des déchets.

Mais en attendant, les combustibles non retraités, l’uranium de retraitement non utilisé et l’uranium appauvri sont entreposés, en attendant des jours meilleurs. Le devenir de près de 97,8% de l’uranium initial qui sort de la mine est en suspens. Il y a là une autre entourloupe : 97,8% de ce qui sort de la chaîne de l’uranium n’est pas utilisé, mais n’est pas considéré comme déchet ! Et Areva d’affirmer ainsi que les déchets tiennent dans une piscine olympique !

La génération IV sert donc d’abord à justifier le retraitement actuel. Parce que la France s’est enfoncée dans cette voie, elle n’a pas d’autre alternative que le succès de ces réacteurs au risque de perdre son trésor. Un peu comme un joueur qui a trop misé et qui s’enfonce de plus en plus dans l’espoir de récupérer sa mise.

Pourtant, en regardant froidement la situation, il serait préférable de garder les combustibles irradiés en entreposage le temps que la génération IV soit opérationnelle et de ne retraiter que selon le besoin. Les combustibles usés seront alors beaucoup moins radioactifs, ce qui simplifierait leur manutention et diminuerait les rejets radioactifs de l’usine de retraitement de La Hague.

Stocks de « non-déchets » accumulés

A la fin 2008, Areva détenait 22 610 tonnes d’uranium de retraitement, entreposées en majorité au Tricastin et 261 000 tonnes d’uranium appauvri d’origine naturelle. Pour connaître les stocks de combustibles usés non retraités détenus par EDF et entreposés à La Hague, il faut consulter le PNGMDR. Fin 2007, il y en avait près de 13 000 tonnes, dont 11 500 de combustibles classiques.

Le bilan des matières accumulées est compliqué par les échanges internationaux de matière. EDF s’approvisionne en uranium à l’étranger et a recours à 4 enrichisseurs différents pour son combustible. Réciproquement, Areva exporte environ la moitié de l’uranium qu’elle enrichit en France. L’uranium appauvri qui résulte de ces opérations reste la propriété de l’enrichisseur. C’est en particulier le cas pour la partie de l’uranium de retraitement qui est envoyée en Russie pour enrichissement. La loi française interdit le stockage en France de déchets étrangers, mais pas des matières valorisables. Si ces matières sont déclassées en déchet, devront-elles être renvoyées vers leur pays d’origine ? Nous n’avons pas obtenu de réponse.

En conclusion, le HCTISN est un des rares espaces où l’on peut espérer obtenir des informations non disponibles ailleurs. Malheureusement, le rapport sur le « cycle » du combustible est trop monolithique, n’autorisant aucune expression différant de l’orthodoxie officielle. Il n’a pas été possible d’y faire apparaître que moins de 4% de ce qui sort des réacteurs français est recyclé. Le Haut Comité n’a pas souhaité diffuser le rapport complémentaire des associations. C’est regrettable pour une structure qui est supposée être garante de la transparence et de l’information. Mais les chiffres qu’il donne, s’ils sont confirmés, permettent à chacun de faire le bilan du « cycle » du nucléaire.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter :

– le rapport du HCTISN sur http://www.hctisn.fr

les commentaires des associations sur notre site

– le PNGMDR sur le site de l’ASN : http://asn.fr

 

Voir le communiqué de presse commun ACRO, FNE (France Nature Environnement), Greenpeace du 13 juillet 2010

Voir informations sur la génération IV


[1]  HCTISN : Haut Comité à la Transparence et à l’Information sur la Sûreté Nucléaire, http://www.hctsin.fr

 Ancien lien

Mesures à proximité du train de déchets à destination de l’Allemagne

Communiqué ACRO du 6 novembre 2010

A la demande de Greenpeace et des élus Verts-Europe-Ecologie du Conseil régional, l’ACRO est intervenue pour procéder à des mesures des radiations émises lors du passage du train transportant les déchets vitrifiés à destination de l’Allemagne.

Cette action s’est déroulée le vendredi 5 novembre au départ du train à la sortie du terminal ferroviaire de Valognes.

L’exploitant a modifié à la dernière minute le lieu de raccordement du train (là où l’ACRO et Greenpeace devaient opérer les mesures) de sorte que nous ne puissions pas faire des mesures statiques (le train à l’arrêt).

Malgré tout, alors que le train était déjà lancé à une certaine vitesse, nos appareils ont très bien détecté ces radiations gamma et neutroniques même si, dans ces conditions de mesures nous ne pouvons donner des chiffres précis.

Pour autant, ce que nous avons détecté nous interpelle et nous incite à douter du respect des limites imposées par la réglementation sur les transports de matières radioactives.

cp061110

Surveillance radioécologique réalisée autour de la centrale nucléaire de Gravelines : bilan des résultats 2010

Surveillance radioécologique réalisée autour de la centrale nucléaire de Gravelines : bilan des résultats 2010

Mesures des niveaux de pollution sur les terrains Agriva – Fertiladour

Télécharger le rapport d’étude

Résumé non technique de l’étude réalisée à la demande du Conseil Régional d’Aquitaine (septembre 2010)

Cette étude a été menée dans le cadre du projet d’achat par le Conseil Régional d’Aquitaine des terrains de la société AGRIVA, s’inscrivant dans le développement du port de Bayonne.

Le site est exploité industriellement depuis plus d’un siècle. La pollution radioactive du site, révélée en 1997, est principalement due au broyage de la monazite effectué par la société Fertiladour de 1973 à 1991. Ce minerai a en effet la propriété de contenir du thorium et de l’uranium, éléments connus pour leurs fortes toxicités chimiques et radioactives.

Suite à l’appel d’offre publié le 22 avril 2010 par le Conseil Régional d’Aquitaine, le laboratoire de l’ACRO (Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest) a été retenu pour réaliser une investigation du site. L’étude, menée sur le terrain du 29 juin au 8 juillet 2010 a permis d’élaborer une cartographie radiologique précise du site et de mesurer les niveaux de pollution dans les nappes phréatiques.

Compte tenu de la problématique, il nous est apparu important de compléter le cahier des charges initialement prévu, par des mesures et des investigations supplémentaires (prélèvements de terres, carottage, investigations à l’intérieur des bâtiments, ajout de paramètres aux analyses des eaux). Ceci afin de pouvoir apporter un maximum d’information au Conseil Régional d’Aquitaine demandeur de l’étude.

Les résultats de l’étude amènent les principaux constats et avis suivants :

Ø Les mesures des terrains montrent la présence de larges taches de contamination radioactives, essentiellement sur la partie nord des terrains. Les valeurs mesurées en certains points dépassent la valeur de 0,5 µSv/h, retenue comme seuil dans le cadre du dossier de cessation d’activité. Il est à noter que cette limite est de surcroit supérieure à la valeur de seuil de 300 µSv/an recommandée internationalement pour une seule source anthropique d’atteinte à l’homme.

Ø La caractérisation radiologique réalisée sur un carottage de sol, montre une contamination radioactive importante liée à la présence en excès de thorium 232 et uranium 238, et de leurs descendants, que l’on peut attribuer aux anciennes activités monazite du site. La somme des activités Th232 et U238, têtes de chaîne, dépasse largement (facteur 6) les seuils imposés par les arrêtés Préfectoraux de 1998 et 2000 fixant les objectifs d’assainissement du site (5 Bq/g).

Ø La présence d’un confinement sur une large partie de la zone nord du site, ne nous permet pas d’apprécier les niveaux de contamination des sols sous-jacents. Il serait nécessaire d’effectuer des sondages sous le confinement afin de caractériser les niveaux de pollutions des sols en fonction de la profondeur.

 

Les activités industrielles menées sur le site du Boucau ont entraîné une pollution radioactive importante des terrains. Les travaux d’assainissement menés n’ont pas été suffisants.

Le confinement réalisé par AGRIVA (en 2009-2010) n’est, à notre avis, en aucune manière une solution pour le moyen et long terme car si elle masque momentanément la pollution résiduelle, elle ne l’élimine par pour autant.

Il est impossible d’évaluer pleinement les risques sans connaitre la réalité de la contamination des sols en profondeur, sous le confinement et de vérifier la conformité du site aux seuils imposés par les arrêtés Préfectoraux.

La stratégie de confinement, au détriment de l’excavation poussée, entrainera des servitudes qui vraisemblablement interdiront toute fondation, affouillement sur une large partie de la zone Nord des terrains (environ 25 000 m2, soit un tiers de la surface totale des terrains).

Enfin, une dégradation radiologique en surface est possible, du fait de l’émanation de radon (Rn222), dont les descendants pourraient se trouver piégés si un revêtement peu perméable était apposé en surface (bitume, béton).

 Ø Un seul des cinq puits de contrôle (piézomètres) imposés par l’arrêté préfectoral de 2000 pour la surveillance semestrielle des eaux souterraines, était opérationnel à l’arrivée de l’équipe du laboratoire de l’ACRO sur le site ; des solutions ont dû être trouvées avec le maitre d’œuvre afin de pouvoir procéder aux prélèvements d’eaux prévus (forage d’un nouveau puits, utilisation d’un « regard », élagage, etc.).

Ø Les résultats des analyses des eaux souterraines confirment la présence de pollutions chimiques au-delà des limites réglementaires (arsenic, nitrates, hydrocarbures, etc.). Cependant, aucune pollution radioactive n’a été mise en évidence dans les eaux souterraines.

 

Les niveaux de pollutions chimiques et l’évolution des concentrations en arsenic, montrent l’importance d’une surveillance régulière des eaux souterraines. Il est regrettable que la surveillance semestrielle des nappes phréatiques imposée, n’ait été effectuée que très partiellement par l’industriel.

 Ø Les investigations partielles menées dans les bâtiments ont montré la présence de niveaux radiologiques anormalement élevés : présence de béton « radioactif » sur un encadrement de porte, de restes de terres contaminées, de matières premières potentiellement chargées en radioactivité naturelle renforcée.

 

Il est nécessaire de réaliser des investigations radiologiques plus poussées à l’intérieur des bâtiments. Ces données sont indispensables pour envisager (poursuivre) tous travaux de démantèlement afin d’assurer la sécurité des opérateurs et de gérer correctement les déchets.

Ø Une contamination étendue de l’environnement, hors limite cadastrale, est envisageable (habitations voisines, estuaire de l’Adour) compte tenu des possibles dispersions de poussières, essentiellement à l’époque des activités de broyage de la monazite. Des exemples de pollution de l’environnement autour des sites, liée à l’exploitation de la monazite sont hélas là pour en témoigner (usines Rhodia à La Rochelle, société Orflam à Pargny-sur-Saulx).

Ø L’exemple de l’utilisation « par erreur » de monazite par des ouvriers, sans connaissance de ses caractéristiques radiologiques, montre qu’une dissémination du sable de monazite hors du site a pu exister. Cela montre également un manque apparent d’information auprès du personnel ainsi qu’un niveau de radioprotection certainement insuffisant comme le soulignent aussi des témoignages publics d’anciens salariés.

 

Il serait important que des investigations puissent être menées au voisinage du site et qu’une enquête soit conduite afin de s’assurer que de la monazite n’a pas été cédée ou récupérée dans le voisinage comme simple matière première (sable).

Une étude impliquant un suivi de la santé des anciens salariés nous semble également importante.

Pour conclure, le devenir du site AGRIVA implique une recherche de la stratégie de « réhabilitation » appropriée. Le principe de « pollueur-payeur » doit être ici appliqué. Il convient également que la stratégie soit choisie dans le cadre d’une concertation approfondie. Celle-ci doit nécessairement impliquer l’ensemble des parties prenantes concernées. A cet égard, la population par l’intermédiaire des élus et des représentants associatifs locaux doit être impliquée dans cette concertation.

A cette fin, outre la réalisation des investigations complémentaires que nous préconisons, nécessaires pour une bonne compréhension par tous de la situation et de ses risques, la constitution d’une commission regroupant l’ensemble des parties prenantes nous semblerait ici nécessaire. Cette structure, lieu de concertation, permettrait en outre un suivi des travaux de dépollution, des enquêtes et investigations préconisées et les besoins de surveillance du site à long terme.

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Ancien lien

“La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite”

[1]

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°90


Qui est le plus anti-nucléaire des anti-nucléaires ? La question a secoué le réseau Sortir du Nucléaire. Et le vainqueur est… celui qui a proclamé les résultats ! Que gagne-t-il ? Le droit de juger les autres et de classer les anti-nucléaires en vrais anti-nucléaires purs et durs, anti-nucléaires mous, faux anti-nucléaires… L’ACRO avait fait les frais de cette attitude, il y a quelques années : parce que nous participons à de nombreux groupes de travail institutionnels où nous côtoyons les autorités et des représentants de l’industrie nucléaire, nous sommes forcément suspects, accusés d’être un faux nez du lobby. Toute opinion divergeant à la ligne dure étant forcément un dévoiement, la chasse aux sorcières était devenue une mission quotidienne pour arriver à un monde pur et cela a fini par faire quasiment exploser le réseau Sortir du Nucléaire.

Au-delà de ces querelles stériles, il y a le choix difficile, auquel nous sommes régulièrement confrontés, de la participation aux débats et aux concertations officiels. Le débat sur l’EPR à Penly illustre bien ce dilemme. Pour l’observatoire du nucléaire, « la CNDP (Commission Nationale de Débat Public) se comporte comme un organisme au service des projets nucléaires d’EDF et n’hésitant pas à cet effet à tromper les citoyens. Si elles participent à ce “débat”, les associations antinucléaires cautionneront involontairement la tromperie orchestrée par EDF et la CNDP ». Alors que pour les anti-nucléaires locaux, c’est une citation de Bertold Brecht qui est mise en exergue pour justifier leur présence à toutes les séances du débat : « Les gens qui se battent peuvent perdre. Les gens qui ne se battent pas ont déjà perdu. » Paul Virilio résume la situation ainsi : « Dans la crise écologique, domaine extrême s’il en est, la tentation est grande de vouloir vaincre plutôt que convaincre[2]. »

Il est important de ne pas laisser le monopole de la parole à l’industrie nucléaire et d’être présent devant les décideurs pour pousser les exploitants dans leurs retranchements et leurs contradictions. Pour l’ACRO, les sollicitations à débattre vont, a priori, dans le sens de la Charte de l’environnement adossée à la constitution et de la convention d’Aarhus, mais elles demandent toujours un gros investissement pour un retour souvent bien maigre. Nous ne nous faisons jamais beaucoup d’illusions et essayons de grappiller quelque chose à chaque fois. Et parfois, il y a de bonnes surprises. Ce fût le cas à Brennilis (voir ACROnique précédent)

Le directeur de l’usine Areva de La Hague, qui veut chauffer son usine au bois, défend mordicus son choix : « Lors du Grenelle de l’environnement, il a été prouvé que l’électricité n’est pas la bonne filière pour produire de la vapeur. Le rendement n’est que de 33%, alors que nous aurons un rendement de 98% avec notre chaudière au bois. Au passage, ce meilleur rendement explique d’ailleurs que la solution retenue génère des économies. Et EDF, qui nous demande de baisser le coût du recyclage, sera donc satisfait[3]. » Qui aurait cru que le Grenelle de l’environnement, qui avait d’emblée écarté le nucléaire, puisse faire découvrir à Areva les lois de la thermodynamique établies au 19ième siècle ?

Pour les déchets nucléaires qui sont en attente de reconditionnement depuis 20 ans à La Hague, espérons qu’il faudra moins de temps. L’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) s’est fâchée : « Au début des années 90, Areva parlait de démarrer les travaux en 1997. Aujourd’hui, rien de significatif n’a été fait. Or, plus le temps passe, plus le reconditionnement sera difficile. […] C’est un peu comme pour la vaisselle, il est plus facile de la faire juste après le repas que plusieurs jours après[4]».

L’étape suivante va consister à faire comprendre à Areva que l’on ne doit pas jeter l’eau de la vaisselle dans la mer…


[1] proverbe vietnamien tiré de Ru de Kim Thuy (Liana Levi, 2010)

[2] Libération, 3 juillet 2010

[3] Presse de la Manche, 9 juin 2010

[4] AFP, 10 juin 2010


Ancien lien

n°90, septembre 2010

L'ACROnique du nucléaire