Peut-on supporter le coût d’une catastrophe nucléaire majeure ?

ACROnique du nucléaire n°101

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Communiqué du 10 décembre 2012

En cette période de débat sur l’énergie et sur les coûts associés, l’ACRO souhaite attirer l’attention du public sur une étude de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) passée inaperçue : un accident nucléaire majeur en France pourrait coûter 430 milliards d’euros.

L’IRSN a présenté au forum Eurosafe (http://www.eurosafe-forum.org) une évaluation du coût financier d’un accident « sévère » et d’un accident « majeur ».

  • L’accident sévère étudié consiste en une fusion d’un cœur de réacteur et de rejets radioactifs qui ne sont pas considérés comme « massifs ». Le nombre de personnes forcées à évacuer dans le scénario étudié ne serait que de l’ordre de 3 500. Coût estimé : 120 milliards d’euros. 47% de ce coût seraient dus à l’impact sur l’industrie touristique et agro-alimentaire dont l’image serait détériorée.
    A titre de comparaison, une catastrophe comme celle d’AZF ou la marée noire de l’Erika, a coûté de l’ordre de 2 milliards d’euros.
  • L’accident majeur étudié consiste aussi en la fusion d’un seul cœur de réacteur, mais associée à des rejets massifs cette fois-ci, entraînant l’évacuation de 100 000 personnes. 160 000 ont été déplacées par la catastrophe nucléaire de Fukushima.
    La facture pour le pays s’élèverait à 430 milliards d’euros cette fois-ci. C’est plus de 20% du PIB d’une année ou plus de 10 ans de croissance économique. C’est plus que le budget de l’Etat français. L’étude IRSN met les conséquences d’une telle catastrophe au même niveau qu’un conflit régional, sans préciser ce qu’elle entend par là.

L’IRSN souligne qu’il y a de grosses incertitudes à propos de ces coûts, mais que l’estimation n’est pas conservative et a plutôt tendance à sous-estimer la réalité. Elle ne concerne, de plus, que la France alors que plusieurs pays européens pourraient être affectés par des rejets radioactifs massifs.

Rappelons qu’à Fukushima, il y a eu fusion totale de trois cœurs de réacteur et que, 80% des rejets radioactifs sont allés vers l’océan.

Pour mettre en perspective cette étude, il nous paraît important de rappeler que, selon une estimation de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences du Belarus, l’ensemble des dommages financiers entraînés par la catastrophe de Tchernobyl, qui couvrent une période de réhabilitation de 30 ans, s’élèvent à 235 milliards de dollars américains (soit 175 milliards d’euros) pour ce seul pays. D’autres pays ont été fortement touchés. Le budget de la santé n’a pas cessé d’augmenter depuis les premières années et a atteint 54,32 milliards de dollars américains (soit 40 milliards d’euros) pour la période 2001-2015. Le coût total pour cette même période s’élève à 95 milliards de dollars (70 milliards d’euros)[1]. Il est trop tôt pour connaître le coût total de la catastrophe nucléaire au Japon, mais les premières estimations dépassent les 200 milliards d’euros.

L’Autorité de Sûreté Nucléaire l’a dit, on ne peut pas exclure une catastrophe nucléaire majeure en France. Le risque économique incommensurable que fait peser l’industrie nucléaire sur notre pays doit donc absolument être pris en compte dans le débat en cours.

L’ACRO, qui est intervenue de nombreuses années dans les territoires contaminés de Biélorussie et qui suit la catastrophe de Fukushima au jour le jour, peut témoigner que les conséquences humaines et sociales de ces catastrophes sont aussi terribles.

L’ACRO demande à l’IRSN de mettre en ligne, en français, ses études complètes sur le sujet et pas seulement un résumé en anglais sur un site spécialisé.

Sources :

• Résumé :

http://www.eurosafe-forum.org/userfiles/file/Eurosafe2012/Seminar%202/Abstracts/02_06_Massive%20releases%20vs%20controlled%20releases_Momal_final.pdf

• Présentation :

http://www.eurosafe-forum.org/userfiles/file/Eurosafe2012/Seminar%202/02_06_Eurosafe%202012%20-%20Momal%20-%20short.pdf

[1] Department for the Mitigation of the consequences of the Catastrophe at the Chernobyl NPP of the Ministry for Emergency Situations of the Republic of Belarus, A quarter of a century after the Chernobyl catastrophe: outcomes and prospects for the mitigation of the consequences, Minsk 2011

Ancien lien

Résultats des mesures ACRO en Corée du Sud

(mise à jour du 8 octobre 2012)

Suite à la catastrophe de Fukushima, l’ACRO a étendu son observatoire citoyen de la radioactivité dans l’environnement au Japon.
Nous avons également reçu des échantillons en provenance de Corée du Sud.

AOUT 2011 :
Echantillons prélevés à l’Est de la Corée du Sud

DECEMBRE 2011 :
Echantillon de papier peint en provenance de Corée du Sud

AOUT 2012 :
Lait infantile en provenance de Corée du Sud

Voir tableaux ci-dessous


PRELEVEMENTS ENVIRONNEMENTAUX – COREE DU SUD : RESULTATS ACRO

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(Sommaire)


PAPIER PEINT EN PROVENANCE DE COREE DU SUD : RESULTATS ACRO

Télécharger le rapport d’analyse (en anglais)

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Commentaires :

A la demande de l’association « Save Child Korea », l’ACRO a analysé du papier peint en provenance de Corée.
Ce papier est fortement contaminé par des éléments radioactifs d’origine naturelle qui ont été concentrés.

Il s’agit :
–          de l’uranium 238, qui se désintègre en une chaîne d’éléments également radioactifs : pour chaque élément de cette chaîne, la concentration est de l’ordre de 1 000 Bq/kg ;
–          de l’uranium 235, présent en plus faible quantité, comme dans la nature ; même si ces descendants n’ont pas été identifiés, ils sont forcément présents ;
–          du thorium 232, qui se désintègre en une chaîne d’éléments également radioactifs : pour chaque élément de cette chaîne, la concentration est de l’ordre de 8 000 Bq/kg.

L’ACRO a par ailleurs analysé séparément les différentes parties du papier en fonction des couleurs afin de déterminer si un pigment particulier pouvait expliquer un tel niveau de radioactivité. Mais il apparaît que la contamination est répartie uniformément.
De tels niveaux de radioactivité sont anormalement élevés, plus élevés que les seuils d’exemption fixés par la directive Euratom 96/29 : si la concentration en thorium 232 dépasse 1 000 Bq/kg, le produit doit être considéré comme une matière radioactive. La limite est la même pour l’uranium 238.
Ainsi, en Europe, la production d’un tel produit devrait être considérée comme « une activité nucléaire » soumise préalablement à déclaration ou à autorisation auprès d’une autorité compétente et être ainsi encadrée par des règles strictes de radioprotection et de gestion de déchets radioactifs.
Plus stricte, la réglementation française interdit toute addition intentionnelle de radionucléides artificiels et naturels dans des produits de consommation (sauf dérogation au cas par cas basée sur le principe de justification).
L’utilisation de ce papier pour tapisser des pièces d’habitation conduit inévitablement à une exposition des habitants, aux rayonnements ionisants, certes faible mais de façon chronique. Elle n’a aucune justification.

Par conséquence, ce papier peint devrait être retiré du marché et considéré comme un déchet radioactif.

Ce papier peint a été fabriqué par Daedong Wallpaper ( http://www.ddwp.co.kr/ ) qui a fait faillite en juillet 2011. L’usine est située à Gimhae et doit être aussi contaminée. Il s’agit du modèle “vif printemps”.
OCC_en1Dans son brevet, la compagnie prétend : “L’invention concerne un papier peint fonctionnel contenant des poudres de tourmaline et d’elvan de manière à émettre des anions et des rayons dans l’infrarouge lointain. Le papier fonctionnel contient une couche de base, une couche comprenant une résine de polychlorure de vinyle moussée contenant de la poudre de tourmalin et d’elvan, ainsi qu’une couche d’impression, lorsqu’elle est vue depuis la surface inférieure collée à une surface murale. Le papier peint fonctionnel émet une grande quantité d’anions et de rayons dans l’infrarouge lointain, par conséquent il rafraîchit les environnements intérieurs et procure d’excellents effets favorables au corps humain.”

(Sommaire)


LAIT INFANTILE DE COREE DU SUD : RESULTATS ACRO

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Commentaires :

Suite à la catastrophe de Fukushima, les Coréens ont commencé à mesurer la radioactivité partout. Ils ont ainsi trouvé une rue de Seoul dont l’asphalte présentait une contamination radioactive : la municipalité à dû l’enlever.

L’ACRO a été contactée par une association coréenne pour faire des analyses. C’est ainsi que nous avions trouvé un papier peint très radioactif (voir ACROnique n° 96 de mars 2012). Cette fois-ci, c’est du lait maternisé en poudre que nous avons contrôlé à la demande de « save the children Korea ». Ce sont 5 marques que nous avons testées, avec, à chaque fois, trois âges différents.

A notre grande surprise, un lait était contaminé. Il est à base de lait de chèvre provenant de Nouvelle Zélande. Nous n’avons trouvé que du césium 137 comme contaminant artificiel, pas de césium 134, qui a une demi-vie de 2 ans. On ne peut donc pas incriminer la catastrophe récente de Fukushima. Ce césium pourrait avoir comme origine les essais nucléaires atmosphériques.

La contamination est certes très faible, mais il n’y a aucune raison de donner un lait contaminé à des bébés.

Faites un don pour l’ACRO  :


(Sommaire)

 
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n°98, septembre 2012

  • Edito : Quelles leçons tirer d’une catastrophe nucléaire?
  • Fukushima : initiatives citoyennes
  • Nucléaire au Japon : un redémarrage aux forceps
  • Résultats d’analyses ACRO au Japon
  • La doctrine du CODIRPA ( COmité DIRecteur Post Accidentel)
  • Revue de presse

Urines d’enfants en provenance de différentes régions du Japon (juin 2012)

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Commentaires (urines analysées de mars à juin 2012)

L’ACRO continue à faire face à une forte demande d’analyses d’urine en provenance du Japon et continue donc son aide. Nous présentons ici 59 nouveaux résultats.
Tous les résultats des analyses sur des enfants à Tôkyô et sa banlieue ne montrent pas de contamination, à l’exception d’un enfant de la ville de Matsudo, dans la province de Chiba.
Moins loin de la centrale, des enfants présentent toujours une contamination de leurs urines, plus d’un an après les rejets massifs dans l’environnement. C’est le cas en particulier dans la province de Fukushima, mais aussi dans les provinces voisines de Miyagi et de Tochigi. Ces contaminations sont faibles, mais persistent dans le temps.
A Kurihara, dans la province de Miyagi, ce sont tous des enfants d’agriculteurs qui mangent des produits de la ferme. Les niveaux de contamination de leurs urines sont similaires variant de 1,68 à 2,5 Bq/l pour les deux césiums.
Pour 5 personnes, il s’agit d’un suivi. Dans tous les cas, il y a une baisse de la contamination, ce qui montre l’utilité de ce genre de test qui permet aux personnes concernées de faire attention.

Nucléaire au Japon : un redémarrage aux forceps

ACRO, 9 juillet 2012 ; mis à jour le 18 juillet.

« 再稼働「反対」- Saïkadô hantaï – saïkadô hantaï… » (Non au redémarrage). C’est le cri de protestation de milliers de manifestants devant la résidence du premier ministre japonais tous les vendredis à 18h. Ils étaient 150 000 selon les organisateurs vendredi 6 juillet, 21 000 selon la police. C’est plus que la semaine précédente. Le nombre de participants n’a fait qu’augmenter depuis le 29 mars, semaine après semaine, le bouche à oreille et les réseaux sociaux aidant. Du jamais vu au Japon depuis les années 70. A tel point que les grands médias commencent à en parler. Le vendredi suivant, ils étaient tout aussi nombreux, bien que la police ait essayé de bloquer les accès en mettant des barricades et en fermant la station de métro la plus proche.

A Ôsaka, devant le siège de KEPCo, Kansaï Electric Power Co, qui est en train de redémarrer deux de ses réacteurs de la centrale d’Ôï (ou Ohi) dans la province de Fukui, sur la côte de la Mer du Japon, la manifestation du vendredi voit aussi le nombre de participants augmenter, même si l’affluence n’est pas encore comparable. Là aussi, la police a fermé la station de métro la plus proche le vendredi 13 juillet, en vain. D’autres manifestations plus sporadiques ont aussi été organisées ça et là au gré des déplacements des ministres.

Mais c’est le lundi 16 juillet, férié au Japon, qu’a eu lieu la plus grosse manifestation anti-nucléaire de l’histoire du Japon : 170 000 personnes dans le parc de Yoyogi à Tôkyô selon les organisateurs, 75 000 selon la police. L’objectif de 100 000 personnes a donc été fort probablement dépassé.

« Saïkadô hantaï… »

Sur 54 réacteurs de production de l’électricité, 14 ont été arrêtés par le séisme du 11 mars 2011. En mai 2011, le premier ministre de l’époque a ordonné l’arrêt immédiat de la centrale de Hamaoka située sur une faille. Les autres réacteurs ont été arrêtés les uns après les autres après 13 mois de fonctionnement pour remplacer une partie du combustible et assurer la maintenance. Le dernier s’est arrêté le 5 mai 2012. Leur redémarrage est tributaire des autorités locales qui exigent des garanties après la catastrophe survenue à la centrale de Fukushima daï-ichi.

La décision prise par le gouvernement, le 16 juin dernier, d’autoriser le redémarrage de deux réacteurs avant l’été suscite une forte réaction d’opposition de la population, ce qui est compréhensible après la catastrophe de Fukushima, et divise aussi la majorité au pouvoir. 30% des parlementaires du Parti Démocratique du Japon, soient 117 personnes, ont signé une pétition demandant au gouvernement de ne pas redémarrer de réacteur cet été. Il est possible pour eux de faire des économies d’électricité. Mais, le premier ministre, faute d’avoir pu convaincre, dit endosser la responsabilité de cette décision. Alors qu’il ne sera bientôt plus premier ministre…

L’arrêt de tout le parc nucléaire japonais dernier coûte cher aux exploitants. Les compagnies d’électricité et le gouvernement mettent en avant le coût élevé des énergies fossiles de substitution. Mais ce qui plombe les comptes des compagnies, c’est l’investissement massif dans une technologie nucléaire qui se trouve inutilisable. A cela s’ajoutent la main d’œuvre et les frais liés au maintien des centrales et le refroidissement des combustibles usés. La pression est donc forte pour redémarrer au plus vite les réacteurs. Selon une estimation du ministère de l’économie japonais, 4 compagnies feraient faillite si le nucléaire était abandonné dès 2012 parce qu’elles sont trop endettées.

« Saïkadô hantaï… »

Le gouvernement, surpris par l’opposition des élus locaux et des populations, a organisé des stress-tests en prenant exemple sur l’Europe. Il voulait aller vite pour qu’il n’y ait pas d’arrêt complet du parc nucléaire. Ce sont les réacteurs n°3 et 4 de la centrale d’Ôï qui ont rendu le plus vite leur copie. Mais il ne s’agit que d’un exercice de simulation numérique sur un réacteur virtuel qui ne permet en rien de garantir la sûreté des réacteurs réels. Par ailleurs, l’autorité de sûreté en place, complètement discréditée par la catastrophe en cours qu’elle n’a pas su prévenir, n’a aucune légitimité pour les expertiser. Elle a beau avoir entériné l’exercice fait par l’exploitant en mars 2012, cela n’a pas suffit à convaincre. L’AIEA, appelée à la rescousse, n’a pas été plus convaincante car elle est aussi plus préoccupée par la promotion du nucléaire que par sa sûreté.

« Saïkadô hantaï… »

Les élus locaux ont demandé en préalable que toute la lumière soit faite sur l’accident de Fukushima et de nouveaux standards de sûreté qui éviteront une nouvelle catastrophe. Un processus trop long pour le gouvernement. Si le pays pouvait se passer du nucléaire cet été, au moment où la demande en électricité est la plus forte à cause de la climatisation, comment convaincre ensuite que le pays a un besoin impératif de cette énergie ?

Le gouvernement a donc entériné de nouveaux standards de sûreté en deux jours ! 3 jours plus tard, KEPCo soumettait un rapport au gouvernement expliquant comment il satisfaisait à ces nouveaux critères pour sa centrale d’Ôï et son plan à moyen et long terme de renforcement de la sûreté. Et il n’a fallu qu’une demi-journée au gouvernement pour se déclarer satisfait de ce rapport. Plus besoin d’autorité de contrôle ! Mais il a décidé de laisser passer une semaine pour annoncer sa décision officielle, histoire de paraître plus crédible. Nous sommes encore à la mi-avril et il n’a pas encore perdu espoir de pouvoir annoncer un redémarrage avant le 5 mai.

« Saïkadô hantaï… »

Ne restait plus qu’à convaincre les élus locaux. Quels élus ? Dans quel périmètre ? Uniquement ceux de la ville d’Ôï et de la province de Fukui qui dependent des subsides de la centrale, bien que la catastrophe en cours à Fukushima a montré que les particules radioactives pouvaient retomber massivement jusqu’à plus d’une cinquantaine de kilomètres. Les autres élus sont donc légitimement inquiets. Avec l’élargissement du périmètre de sûreté à 30 km autour de la centrale, de nombreux maires ont demandé voix au chapitre. Ce nouveau périmètre empiète aussi sur le territoire des provinces voisines de Kyôto et Shiga. Les gouverneurs ont donc posé leurs conditions. Enfin, le maire de la ville d’Ôsaka, située plus loin, mais sous les vents dominants, s’est fermement opposé au redémarrage de toute centrale nucléaire. Il réclame qu’un accord soit signé avec toutes les communes dans un rayon de 100 km et une nouvelle autorité de sûreté indépendante. Le lac Biwa, le plus grand du Japon, qui alimente en eau potable une partie de cette région du Kansaï est aussi menacé par un accident à la centrale.

« Saïkadô hantaï… »

Mais le gouvernement n’en démord pas. Pas question d’élargir le périmètre de la consultation. Il est soutenu par l’exploitant nucléaire, Kepco. Evidemment. C’est le gouverneur de Fukui qui exigera que le gouvernement convainque les gouverneurs de provinces voisines pour qu’il donne son accord. Les tractations sont allées bon train, et finalement à la mi-mai, il y a eu un retournement spectaculaire des opinions des gouverneurs de la région et du maire d’Ôsaka, mais juste pour la période de l’été.

Les populations quant à elles, n’auront jamais été consultées. Pourtant, tous les sondages montrent qu’une majorité de Japonais est opposée au redémarrage et préfère affronter la pénurie d’électricité. Une pétition a rassemblé suffisamment de signatures aussi bien à Ôsaka qu’à Tôkyô pour réclamer un référendum d’initiative populaire sur la question du nucléaire. En vain, les gouvernements locaux ont rejeté la demande comme la loi le leur permet.

« Saïkadô hantaï… »

Le 26 avril, des représentants du gouvernement, accompagnés de membres de la NISA, organisme en charge de la sûreté, ont tenu une réunion publique à Ôï à propos du redémarrage des réacteurs. L’accès à la réunion n’était possible qu’aux porteurs d’une invitation et le contrôle était aussi sévère que dans les aéroports : passage sous des détecteurs de métaux, contrôle des sacs, interdiction d’apporter de la nourriture ou une boisson… Les manifestants contre le redémarrage ont été tenus à distance par des contrôles très stricts : chaque voiture, camion ou bus ont été arrêtés et contrôlés. Malgré cela, environ 540 personnes ont assisté à la réunion, soit environ 10% des électeurs du village. Les opinions étaient partagées entre les risques économiques (la centrale fournit 58% du budget de la commune) et les risques nucléaires. L’assemblée était plutôt favorable au redémarrage, mais a critiqué la façon dont le gouvernement a traité ce dossier.

Impossible de connaître le détail des tractations qui ont conduit au revirement des élus locaux. Mais le risque de coupure pendant l’été, faute de capacité suffisante d’approvisionnement, a sûrement pesé fortement dans la balance. Si ces coupures provoquent des drames, sûr que le gouvernement en fera porter la responsabilité aux élus locaux qui, inconscients, refusaient le redémarrage du nucléaire. Le maire d’Ôsaka a reconnu sa défaite mais a affirmé qu’il allait tenter d’obtenir l’arrêt des réacteurs à l’automne quand la situation sur le marché de l’électricité ne sera plus tendue. Les gouverneurs de Kyôto et de Shiga lui ont emboîté le pas, mais il est peu probable qu’ils obtiennent gain de cause.

« Saïkadô hantaï… »

La région desservie par Kepco, l’exploitant de la centrale d’Ôï, est celle où la situation est la plus critique car cette compagnie tirait 40% de sa production de l’énergie nucléaire. Si l’été 2012 est aussi chaud que l’été 2010, qui a été exceptionnellement chaud, il manquera à KEPCo 16,3% des capacités de production au moment des pointes de consommation. Même avec le redémarrage de deux réacteurs d’Ôï, la situation restera tendue car il pourra manquer jusqu’à 8% des capacités de production. De toutes façons, il faudra faire des économies. Avec la température moyenne des dernières années, il manquera 13,5%. Ces chiffres de l’exploitant ne prennent pas en compte les possibilités d’achat d’électricité aux autres compagnies qui sont dans une situation moins tendue. Ni les possibilités d’imposer une baisse de la consommation aux gros consommateurs comme cela a été fait l’été dernier dans la zone alimentée par TEPCo, l’exploitant de la centrale de Fukushima.

KEPCo avait déjà hurlé au loup en février dernier, appelant à une baisse de 10% de la demande pour éviter la rupture de l’approvisionnement et cela s’est avéré inutile… Les capacités hydrauliques ont été plus abondantes que prévu. La fourniture d’électricité des autres compagnies a aussi été supérieure. Evidemment, les efforts des consommateurs ont aidé à diminuer le pic de demande. Les prédictions pour l’été à venir de KEPCo ne prennent pas en compte cette nouvelle réalité sociétale.

« Saïkadô hantaï… »

Le réacteur n°3 d’Ôï a finalement redémarré le 1er juillet et atteint sa pleine puissance le 9. Le redémarrage du réacteur n°4 est en cours depuis le 18 juillet. Après de longues tractations avec l’opposition, le parlement japonais a réussi à s’entendre sur la nouvelle autorité de sûreté nucléaire qui devrait être mise en place à l’automne. En attendant, les réacteurs d’Ôï satisfont très partiellement à des critères de sûreté provisoires. KEPCo affirme que sa centrale d’Ôï peut faire face à un tsunami de 11,4 m. Pourquoi 11,4 m et pas 11 ou 12 m, voire 15 m comme à Fukushima daï-ichi ? La plus grosse vague attendue à Fukushima était de 5,5 mètres, d’après les calculs de la Société japonaise des ingénieurs en génie civil. Mais le tsunami du 11 mars 2011 faisait 9,5 m de plus que prévu. La NISA, l’autorité de sûreté japonaise, a donc demandé à chaque exploitant d’ajouter 9,5 m à ses prédictions. A Ôï, les calculs savants avaient prédit une vague de 1,9 m maximum. Et le nouveau critère est devenu 1,9+9,5 = 11,4 m. Rassuré ? Pour les centrales où les prédictions étaient déjà assez élevées, la NISA fixé la barre à 15 m, pas plus haut. Ces 15 m correspondent à la hauteur de la vague à la centrale de Fukushima daï-ichi, pas la plus grande hauteur enregistrée sur la côte pacifique…

Une faille active courrait aussi sous cette centrale, selon deux sismologues japonais réputés. La commission d’experts auprès de la NISA a aussi de sérieux doutes sur cette faille présentée comme inactive par l’exploitant. L’enjeu est important, car, d’après la loi japonaise, il n’est pas possible de construire une centrale nucléaire sur une faille active. Le 18 juillet, la NISA a officiellement demandé à KEPCo de réétudier cette faille et de présenter son plan de travail avant la fin du mois, mais n’a pas arrêté pour autant le réacteur n°3 ni bloqué le démarrage du n°4.

« Saïkadô hantaï… »

Des camions avec des générateurs électriques de secours ont été positionnés sur place. Mais parmi les 91 mesures nécessaires à l’amélioration de la sûreté, 37 restent à implémenter, et pas des moindres : le centre de secours résistant aux séismes sera prêt, promis, en 2015. Le centre actuel est dans les sous-sols et peut être inondé en cas de tsunami… En attendant, la compagnie va aménager une salle de réunion à proximité de la salle de contrôle, qui ne peut accueillir que 50 personnes et qui est trop près des réacteurs. Les filtres qui doivent retenir une partie de la radioactivité si les réacteurs doivent être éventés, ne seront installés qu’en 2015. La digue sera rehaussée en 2014…

Mais, il n’y a pas que les réacteurs à améliorer. Il y a aussi la gestion de la crise. La centrale d’Ôï est située tout au bout d’une péninsule avec une seule route d’accès qui peut être bloquée par la neige en hiver ou être très glissante (carte). Les secours pourront-ils arriver ? Le jour du redémarrage du réacteur n°3, le 1er juillet, seulement quelques centaines manifestants avaient réussi à bloquer l’accès à la centrale. Le président de Kepco a dû se rendre sur les lieux en bateau… En cas d’accident, comment évacuer les 300 000 personnes qui vivent dans un rayon de 30 km de la centrale ? En hiver, il y a peu de routes pour s’enfuir et une seule ligne de chemin de fer.

« Saïkadô hantaï… »

Le gouvernement ne veut pas s’arrêter là. Il commence déjà à annoncer partout qu’il y aura une pénurie cet hiver à Hokkaïdô, la région la plus froide du pays, si l’on ne redémarre pas de réacteurs nucléaires sur cette île. Même TEPCo n’a pas renoncé à redémarrer un jour sa centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km de celle accidentée de Fukushima daï-ichi ! Elle dépense 90 milliards de yens (900 millions d’euros) par an pour tenter une remise en état de marche alors que les autorités régionales n’accepteront naturellement jamais. Elles ont été claires là-dessus. Et les dommages sont probablement irréversibles. In fine, c’est le consommateur qui paye cette folie. La compagnie a inclus ces coûts dans son bilan pour justifier l’augmentation de ses tarifs. 2 000 personnes y travaillent quotidiennement dans un environnement très contaminé et prennent des doses inutiles.

« Saïkadô hantaï, saïkadô hantaï… »

Les informations de cet article sont tirées du suivi quotidien de la catastrophe fait par l’ACRO.

Ancien lien

Incendie et défaillance d’une pompe primaire du réacteur n°2 à la centrale nucléaire de Penly : l’ACRO sur le pont !

ACROnique du nucléaire n°97 – juin 2012


Rappel de l’incident.

Dans la journée du 5 avril, deux départs de feu dans le bâtiment réacteur suivis d’une fuite sur une des quatre pompes du circuit primaire ont entraîné l’activation du plan d’urgence interne de l’exploitant, l’intervention des pompiers et l’arrêt du réacteur. L’autorité de sûreté nucléaire et son centre d’urgence (ASN + IRSN) ont été mobilisés au cours de cet événement.

Dès le 6 avril, après avoir adressé au président de la Commission Locale d’Information (CLI) une proposition de s’associer à des contrôles indépendants (courriel resté sans réponse à ce jour), l’ACRO est allée collecter de l’herbe avec l’aide de préleveurs volontaires dieppois. Les prélèvements ont été effectués à environ 2 km sous le vent de la centrale (voir carte jointe), mais notre équipe n’a pu s’approcher de la centrale du fait du verrouillage de ses abords par la gendarmerie.

Malgré les limites imposées à son intervention, l’ACRO a démontré une fois de plus sa capacité à réagir rapidement pour produire un contrôle indépendant nécessaire à une information pluraliste.

Les résultats d’analyses n’ont pas mis en évidence de contamination artificielle dans l’environnement terrestre mais cela ne signifie pas pour autant l’absence d’un impact plus proche de la centrale, notamment dans la zone touchée par les fumées provenant du bâtiment réacteur bien visibles sur les photos de presse.

Remarques et commentaires : EDF a précisé à de nombreuses reprises qu’il n’y avait aucune conséquence sur l’environnement.

S’il est indiqué que les effluents liquides radioactifs ont été collectés à l’intérieur du bâtiment réacteur, rien n’est dit dans les communiqués EDF et les rapports ASN concernant la gestion et le contrôle des effluents gazeux produits lors de ces incidents. Ces points devraient faire l’objet de précisions à donner à la CLI. Autre affirmation à justifier ou préciser : aucun intervenant n’aurait été contaminé aux dires de l’exploitant. Il n’en reste pas moins que les taux d’irradiation devaient être significatifs dans l’enceinte du bâtiment réacteur.

Par ailleurs, on peut noter que les enregistrements des débits de dose, sur le site et à ses abords, ne sont diffusés sur le Réseau National de Mesure (RNM) que jusqu’au 1er avril, juste avant l’incident, et qu’au 15 mai, il n’y avait toujours pas d’actualisation du RNM pour Penly.

Suite à cet événement, le réseau Sortir du nucléaire et le collectif Stop EPR ni à Penly ni ailleurs ont organisé une conférence de presse le 18 avril à laquelle l’ACRO était invitée à présenter les résultats de ses contrôles.

Le président de la CLI, M. Boulanger, a refusé l’accès à ces associations à la réunion de la CLI qui avait lieu le même jour au même endroit. Les citoyens dieppois et les élus écologistes qui avaient fait également le déplacement se sont heurtés au même refus.

On notera que la CLI dans son communiqué de presse du 18 avril mentionne le travail effectué par l’ACRO en s’en félicitant (!) et demande à EDF et à l’ASN une meilleure information sur l’incident.

Peut-on suggérer à M. Boulanger qu’il faudrait peut-être s’appuyer sur une structure indépendante et un questionnement malheureusement porté le plus souvent par les seuls associatifs au sein de la CLI pour permettre une information pluraliste.

Ancien lien

« Ils disent que notre pays est civilisé et que l’énergie nucléaire en était la preuve »

[1]
ACROnique du nucléaire n°97 – juin 2012


Zéro. C’est le nombre de réacteur nucléaire en fonctionnement actuellement au Japon. Il y avait 54 réacteurs avant la catastrophe de Fukushima, qui fournissaient environ 30% de la production de l’électricité du pays. Les réacteurs doivent être arrêtés tous les 13 mois pour recharger une partie du combustible et faire des contrôles. Le dernier s’est arrêté le 5 mai, jour des enfants au Japon. Aucun n’est autorisé à redémarrer. Les populations et les élus locaux s’y opposent. L’autorité de sûreté japonaise, qui n’a pas su prévenir la catastrophe, est complètement discréditée.

Le gouvernement, les yeux fixés sur les finances du pays, pousse au redémarrage avant l’été, qui correspond à la période avec les plus fortes consommations, à cause de la climatisation. Officiellement, les énergies fossiles coûtent beaucoup plus cher que le nucléaire et le Japon ne peut pas se le permettre. Mais c’est le nucléaire arrêté qui coûte cher ! Outre les investissements énormes qui ne sont pas rentabilisés, il y a la main d’œuvre qu’il faut continuer à payer et l’électricité consommée.

Pour le premier ministre, le mode de vie des Japonais nécessite du nucléaire. Le Japon est donc face à un choix de société. Si le pays passe l’été sans nucléaire et sans incident majeur, il sera très difficile aux autorités de convaincre de la nécessité impérieuse de reprendre l’exploitation. Le gouvernement pousse donc au redémarrage rapide, même si toutes les leçons de la catastrophe de Fukushima n’ont pas été tirées.

Tous les pays nucléarisés sont face au même choix de société. La catastrophe en cours a montré combien un pays, même parmi les plus riches de la planète, pouvait être déstabilisé en cas d’accident. La France avec 80% de son électricité d’origine nucléaire, encore plus que les autres !


[1] Tamotsu Baba, maire de Namié, ville évacuée des environs immédiats de la centrale de Fukushima, ne se remettra probablement jamais d’avoir envoyé une partie de ses résidents dans une zone où ils étaient plus exposés aux retombées radioactives qu’en leur lieu d’origine. (Spiegel on line, 22 décembre 2011, http://www.spiegel.de/international/world/0,1518,805337,00.html)

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n°97, juin 2012