Espionnage : le vrai visage d’EdF

Editorial ACROnique n°86 de septembre 2009


EdF vient d’être prise la main dans le sac : une copie du disque dur de l’ordinateur de l’ex-directeur des campagnes de Greenpeace a été retrouvée dans ses bureaux. Les révélations se sont bousculées et l’espionnage concernant Greenpeace dans plusieurs pays d’Europe et d’autres associations anti-nucléaires a fait scandale. Les soupçons de certains membres de la Commission Nationale de Débat Public sur l’EPR sont devenus plausibles et les dénégations du PDG d’EdF n’ont convaincu personne[1].

Cette affaire d’espionnage montre le pouvoir des associations. Une grande compagnie comme EdF va jusqu’à utiliser des moyens illégaux, par sous-traitant interposé, pour se protéger, afin d’avoir en avant-première des informations qui sont destinées à être rendues publiques. Ces pratiques ne se limitent pas à l’industrie nucléaire et au secret défense. Ainsi Nestlé a fait infiltrer un groupe d’ATTAC, à Lausanne, qui travaillait à la rédaction d’un livre sur la multinationale[2]. McDonald’s a fait de même avec une petite association londonienne et l’industrie pétrolière n’est pas en reste… Les exemples sont malheureusement nombreux[3].

L’arme judiciaire est souvent utilisée pour faire taire les associations. Il est fort probable que l’espionnage a aussi pour but de dénicher des informations dérangeantes afin de tenter de compromettre les opposants. En quoi une petite association peut-elle être aussi menaçante pour une multinationale ?

EdF, tout comme Areva, dépensent beaucoup en publicité et sponsoring. Ce qui compte, c’est de verdir leur image : le « recyclage » pour Areva et l’électricité sans CO2 pour EdF. Areva, qui n’a rien à vendre au public, va jusqu’à tenter de séduire les enfants à travers la presse jeunesse. Une information négative rendue publique par une association et reprise par les médias coûte alors très cher pour tenter de rétablir une bonne image.

Face aux associations critiques, il ne s’agit pas pour ces multinationales, de corriger des accusations éventuellement erronées, de donner leur point de vue… bref de débattre démocratiquement pour convaincre, voire améliorer leurs pratiques. Non, il s’agit de faire taire toute critique, d’éliminer toute opposition, afin de maîtriser leur image.

Mais est-ce le public qui est réellement visé in fine ? Certes, EdF est maintenant dans le secteur concurrentiel et doit séduire les clients. Mais, Enercoop n’a que 3000 sociétaires privés, une goutte d’eau. Les particuliers qui ont rejoint les autres concurrents d’EdF l’ont plutôt fait avec une motivation financière. Y-a-t-il vraiment de quoi espionner les associations et séduire les enfants ? Ce sont plutôt les décideurs qui sont la cible. Si EdF ou Areva ont une bonne image, il sera plus facile à un homme politique de les soutenir. Et que craignent surtout le plus ces compagnies ?

La réglementation !

Pour un monde viable, nos sociétés doivent pouvoir fonctionner avec 2000 watts en moyenne par personne, toutes énergies confondues, c’est-à-dire environ trois fois moins que la consommation énergétique actuelle en Europe. Ce concept de société à 2000 watts[4] est actuellement débattu en Suisse, jusqu’au niveau du gouvernement fédéral et certains cantons, comme celui de Genève ont déjà adopté cet objectif. Et ce qui fait débat, ce n’est pas le fait qu’il faille aller vers une société trois fois plus sobre en énergie, mais la vitesse à laquelle cet objectif sera atteint, sachant que les technologies sont déjà presque toutes disponibles. Est-ce pour dans une cinquantaine d’années avec une politique très ambitieuse imposant la sobriété par la réglementation et orientant les investissements massifs vers les économies d’énergie ou dans 150 ans environ avec, seulement, des mesures incitatives[5] ?

Le réchauffement climatique et les déchets nucléaires, c’est maintenant ! Il est trop tard pour tergiverser : les pouvoirs publics doivent réglementer pour diminuer drastiquement la consommation d’énergie. Mais, cette option n’est pas favorable à EdF et Areva qui s’enrichissent grâce à la gabegie énergétique et l’externalisation de leurs nuisances. Leur but est donc de faire croire que la population pense comme eux. Et tout est permis pour verdir son image afin d’éviter que l’évidence devienne évidente !


[1] Voir la revue de presse

[2] Voir par exemple le reportage de la télévision suisse romande dans Temps Présent du jeudi 12 juin 2008 : http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=370501&sid=9209396

[3] Lire par exemple, Battling Big Business, countering greenwash, infiltration and other forms of corporate bullying, édité par Evelyne Lubbers, Green Books, Royaume Uni.

[4] http://www.societe2000watts.com/

[5] Voir par exemple le reportage de la télévision suisse romande dans Temps Présent du jeudi 23 août 2007 : http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=370501&sid=8027943

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Novlangue radioactive

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°85, juin 2009


EdF vient d’ouvrir 7 boutiques « Bleu Ciel » à travers la France. Il devrait en avoir 69 dans les grandes villes d’ici 4 à 5 ans. Le concept a visiblement séduit le journaliste : « L’espace se veut aussi facilement accessible à tous les publics, avec un espace plat et vaste pour faciliter les déplacements, un service e-sourd permettant d’échanger avec un conseiller en langage des signes via un écran ainsi qu’une « douche sonore » permettant aux non-voyants de se voir délivrer des informations [1]. » Ah, EdF nous étonnera toujours par son vocabulaire, même si la novlangue est très développée dans l’industrie nucléaire. Les « déchets » sont devenus des « colis ». L’extraction du plutonium des combustibles usés, du « retraitement », voire du « recyclage ». Ou le « zéro impact sur l’environnement » pour caractériser les rejets de l’usine de La Hague qui sont parmi les plus élevés au monde….

Ce vocabulaire plait aux politiques qui le recyclent en langue de bois. Quand Areva abandonne une technologie complètement dépassée pour l’enrichissement de l’uranium, et importe la méthode par centrifugation utilisée par les autres pays depuis de nombreuses années, cela devient dans la bouche du Premier ministre de « l’innovation technique [qui] signe une nouvelle fois les grands projets d’Areva. […] Il faut que la France conserve la tête de la recherche et de l’innovation dans le domaine nucléaire [2]. »

Parmi les nouveautés de la novlangue, il y a « la relance du nucléaire », fétu de paille auquel se raccrochent tous les politiques en période de crise car c’est une des rares industries françaises qui n’est pas délocalisable à cause des risques de prolifération. Cela permet de cacher leur impuissance face aux autres secteurs économiques. Or pour l’AIEA, « la plupart des Etats qui déclarent vouloir du nucléaire ne se rendent pas compte de la lourdeur du processus, car il est impensable d’envisager la moindre centrale sans s’assurer de l’existence d’une réelle autorité de sûreté, capable et indépendante. […] Et quoi qu’en disent des acteurs du nucléaire, vendre une installation clefs en main est dangereux, il faut d’abord bâtir une culture nucléaire nationale [3] ». Le collège de l’Autorité de Sûreté Nucléaire française est en phase : « Parlons clair. L’apprentissage de la sûreté nucléaire est une longue marche. […] On aboutit ainsi à un délai minimum d’une quinzaine d’années avant que puisse démarrer l’exploitation dans de bonnes conditions d’un réacteur nucléaire de puissance [4]. »

Cette novlangue embrume tellement les esprits, qu’il suffit qu’un journaliste utilise un langage normal pour qu’il soit accusé de salir une industrie ou une région. Cela a été particulièrement flagrant avec l’émission de France 3, Thalassa du 8 mai, qui a osé mentionner les rejets des usines de retraitement de La Hague et de Sellafield. Immédiatement, une partie des populations locales a crié au complot et insulté les journalistes.

Dans un tel brouhaha lénifiant, l’engagement du Président américain de parvenir à un monde sans arme nucléaire a créé un électrochoc salutaire. Alors, écoutons-le longuement : « L’existence de milliers d’armes nucléaires est l’héritage le plus dangereux de la guerre froide. […] Certains prétendent que la prolifération de ces armes ne peut pas être arrêtée, pas être contrôlée – que nous sommes destinés à vivre dans un monde où plus de nations, plus de peuples possèdent l’outil de destruction ultime. Un tel fatalisme est un adversaire mortel, car si nous croyons que la prolifération des armes nucléaires est inévitable, alors, d’une certaine façon, nous admettons que l’utilisation des armes nucléaires est inévitable. […] Et, en tant que puissance nucléaire – en tant que puissance nucléaire, en tant que l’unique puissance nucléaire à avoir utilisé l’arme nucléaire, les Etats-Unis ont une responsabilité morale à agir. Nous ne pouvons pas réussir cet effort seul, mais nous pouvons en être à la tête, nous pouvons le démarrer. Ainsi aujourd’hui, je proclame clairement et avec conviction l’engagement des Etats-Unis à œuvrer en faveur de la paix et la sécurité d’un monde sans armes nucléaires. Je ne suis pas naïf. Ce but ne sera pas atteint rapidement – peut-être pas durant mon existence. Je serai patient et persévérant. Mais nous aussi, nous devons ignorer les voix qui nous disent que le monde ne peut pas changer. Nous devons insister : yes, we can [5] ».

Pour Tadatoshi Akiba, le maire de Hiroshima parlant à la tribune de l’ONU au nom des « maires pour la paix », une organisation non gouvernementale qui regroupe 3 000 municipalités : « le discours du Président Obama à Prague nous a assuré que la grande majorité du monde a absolument raison en affirmant que des armes nucléaires devraient être supprimées [6] ». Cet enthousiasme est largement partagé, même si ce sont les actes qui marqueront le monde. Les premiers effets se sont fait sentir lors du comité préparatoire à la conférence qui doit renouveler le Traité de Non Prolifération nucléaire (TNP), qui s’est tenu à New York en mai dernier, où les 189 membres se sont mis d’accord sur l’ordre du jour de la conférence de 2010. Et, dans cet ordre du jour, il est prévu que les cinq Etats nucléaires “officiels” revoient leurs engagements en matière de désarmement prévus par le TNP, malgré l’opposition de la France qui a finalement cédé, car elle était isolée. Rendez-vous l’année prochaine pour cette échéance importante pour le désarmement nucléaire.

Les nouvelles technologies de l’information qui marquent le 21ième siècle ne décryptent pas la novlangue. Au contraire, car elles favorisent l’information instantanée, faite de « copié-collé » sans recul et sans réflexion. Le travail d’analyse critique et de vulgarisation de l’ACRO, souvent considéré comme lent et fastidieux, n’en est que plus pertinent.

[1] Les Echos, 30/04/09
[2] Usine Georges-Besse II Tricastin, Intervention du Premier ministre, 18-05-2009
[3] Philippe Jamet, en charge de la Direction de la sûreté des installations nucléaires, in Les Echos 01/04/09
[4] Note d’information. Position du collège de l’ASN : « Il faut assurer la sûreté des nouveaux projets de construction de réacteurs nucléaires dans le monde », 16 juin 2008
[5] Discours de Barack Obama, Prague, 5 avril 2009 (traduit par nos soins)
[6] The Japan Times, 7 mai 2009

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AGIR maintenant…

Article paru dans l’ACROnique du nucléaire n°84, mars 2009


Lors de son allocution devant l’Académie Nobel, Jean Marie Gustave Le Clézio s’interroge : « Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas ». N’y-a-t-il que les écrivains dans cette situation ?

Les revendications sont souvent des imprécations aux autres pour qu’ils agissent. Plus l’expression est virulente, plus elle est synonyme d’impuissance. Internet n’a fait qu’amplifier le phénomène. Les problèmes environnementaux et le réchauffement climatique en particulier ont sûrement généré plus de blabla que d’actions concrètes. La classe politique, même au pouvoir, n’échappe pas à ce syndrome. Un problème, une loi. Combien de lois ne sont jamais appliquées ? En matière de réchauffement climatique, les politiques ont pourtant l’aval des populations pour agir, comme le montrent les enquêtes d’opinion [1].

On a un sentiment similaire face à certains textes comme la charte de l’environnement adossée à la constitution française en 2005. Une belle déclaration qui concerne d’abord les autres… En faisant de « la préservation et de l’amélioration de l’environnement » un devoir qui s’applique à chacun, c’est pourtant une invitation à l’action. Mais, quand des citoyens jouent leur rôle de vigie et demandent l’application du principe de précaution également inscrit dans la charte, ils se heurtent souvent à un mur. C’est le cas, par exemple, du projet de ligne THT (Très Haute Tension) dans la Manche et en Mayenne.

Le parallèle avec la déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH) dont les 60 ans ont été célébrés dans la plus grande discrétion l’année dernière, est éclairant. Amnesty International, qui agit au quotidien pour le respect de ce texte, a titré sa revue de décembre 2008, « la DUDH l’emmerdeuse ». En effet, cette déclaration donne du crédit aux revendications des ONG, qui ont joué un rôle primordial dans ce domaine. Sans ce texte, les violations des droits humains auraient été encore plus graves.

De nombreuses autres chartes internationales, de plus en plus contraignantes, sont venues compléter la déclaration universelle des droits de l’Homme, mettant ainsi en évidence l’impuissance des puissants à appliquer leurs bonnes résolutions. Un grand pas a été franchi avec la création de la cour pénale internationale qui permet de punir les violations massives des droits humains. En matière d’environnement, le chemin à suivre risque d’être similaire.

Au niveau européen, la convention d’Aarhus, ratifiée par la France en 2002 [2], va beaucoup plus loin que la charte de l’environnement dans la définition des droits et des moyens des citoyens pour participer au processus décisionnel en matière d’environnement. La pratique est, une fois de plus, encore très éloignée de ces bonnes résolutions. L’ACRO œuvre pour que cette convention ne soit pas qu’un alibi à l’inaction.

Les élus français s’abritent derrière la légitimité de leur statut pour décider sans consulter les populations et ont du mal à accepter la nouvelle donne en matière d’environnement. Les sénateurs français ont été choqués que la suppression partielle de la publicité sur les chaînes de télévision publique ait lieu avant le vote de la loi, mais ils n’ont pas été choqués de voter la loi sur l’énergie engageant la construction d’un réacteur nucléaire EPR avant le débat public sur le sujet. L’articulation entre la démocratie représentative et la démocratie participative reste à construire pour une meilleure politique environnementale. Un vaste chantier, mais malgré de beaux engagements, rien n’est fait.

La décision de construire un deuxième EPR à Penly et de l’attribuer à EdF est prise à l’Elysée sans consultation des assemblées et avant tout débat public. Alors que ni Areva, ni EdF, chacun empêtré dans les difficultés de leurs chantiers respectifs, n’ont fait la preuve de la pertinence technique et économique de cette filière, la décision relève de l’arbitraire de plus total. C’est la victoire des lobbys et il n’y a plus qu’à mettre les engagements démocratiques de la France au musée.

Répéter encore tout le mal que nous pensons de cette politique énergétique est probablement inutile ici. En revanche, rien n’oblige à garder EdF comme fournisseur d’énergie. Enercoop [3] propose de l’électricité 100% renouvelable avec un statut coopératif. En ces temps de crise écologique, financière et sociale, une telle structure constitue une lueur d’espoir salutaire qu’il faut soutenir [4].


[1] Climate change survey gives mandate for action, Newscientist.com, 26 Novembre 2008.
[2] La loi no 2002-285 du 28 février 2002 contient un article unique : Est autorisée l’approbation de la convention sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d’environnement (ensemble deux annexes), signée à Aarhus le 25 juin 1998, et dont le texte est annexé à la présente loi.
[3] http://www.enercoop.fr/
[4] Cet appel n’est pas une « incapacité à agir » puisque l’ACRO est sociétaire et client Enercoop…

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Tant qu’il restera des abeilles…

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°83, décembre 2008


« Quand l’explosion a eu lieu, les abeilles ont interrompu leur vol, bien que le temps était beau et ensoleillé. Ne sachant pas encore ce qui s’était passé à Tchernobyl, nous nous demandions pourquoi les abeilles se cachaient dans leur ruche. Elles entouraient leur reine de près, battant constamment des ailes pour minimiser la pénétration de la contamination [1] ».

Depuis, la population d’abeilles n’a cessé de diminuer et la situation est devenue alarmante. Véritables sentinelles de l’environnement, les abeilles sont utilisées comme bio indicateurs de diverses pollutions. La coupe semble pleine, même si les causes de cette hécatombe ne sont pas connues. Les pesticides, les ondes électromagnétiques liées aux téléphones mobiles ou un virus ont été incriminés, avec, peut-être, une combinaison de divers facteurs. Aucune explication ne fait consensus.

La disparition des abeilles et des autres pollinisateurs est une menace majeure pour l’humanité. Aux Etats-Unis, cela a déjà entraîné une diminution de la production agricole. En Chine, des arbres fruitiers sont pollinisés à la main… Parce qu’elle nous touche directement, cette longue agonie des abeilles n’est que la partie immergée de l’iceberg et témoigne d’une grave perte de la biodiversité.

Les préleveurs volontaires de l’ACRO, sentinelles de la radioactivité, ne peuvent plus butiner librement non plus. Alors qu’ils allaient profiter allègrement des grandes marées, c’est la marée chaussée qui les attendait sur la plage pour vérifier leurs papiers. En cette époque de fichage systématique, ce genre de rencontre est des plus désagréables. Bien qu’il y ait déjà le fichier CRISTINA pour prévenir le terrorisme, les fichiers STIC et JUDEX pour les délits, le fichier FNAEG pour les empreintes génétiques, le fichier ELOI pour les étrangers en situation irrégulière, qui contiennent déjà des millions de noms et de nombreuses erreurs, le fichier EDVIGE recensera, de manière systématique et généralisée, toute personne « ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui joue un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif ». Sans exception, toutes les personnes engagées dans la vie de la cité sont donc visées et c’est intolérable [2].

Le travail patient et obstiné de l’ACRO a déjà conduit à une réduction des rejets radioactifs dans le Nord-Cotentin. La disparition des préleveurs volontaires ne serait pas simplement le signe d’une érosion de la citoyenneté et de la démocratie. La surveillance citoyenne des installations nucléaires est un impératif de sûreté et de sécurité en cette époque d’explosion des coûts de l’énergie qui conduit les industriels à rogner leurs coûts d’exploitation. Le sociologue Ulrich Beck note que « le plus influent opposant à l’industrie nucléaire est l’industrie nucléaire elle-même » [3], en faisant référence aux nombreux incidents et accidents qui ont entraîné l’arrêt temporaire ou complet d’installations nucléaires. Ce qui s’est passé à Tricastin vient confirmer ce point de vue. Mais aussi, les problèmes technologiques qui freinent ou retardent le démarrage de nouvelles installations. C’est le cas par exemple de l’EPR en France et en Finlande, ou de l’atelier de vitrification de la toute nouvelle usine de retraitement au Japon.

Tant qu’il restera des abeilles, nous continuerons inlassablement notre travail de surveillance citoyenne de l’environnement.

Les jardiniers de l’ACRO

[1] Témoignage d’un apiculteur polonais paru dans The Times du 14 février 1987
[2] Pour signer la pétition contre le fichier EDVIGE : http://nonaedvige.ras.eu.org/
[3] « Le danger nucléaire escamoté », Le Monde 07/08/2008

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Le nucléaire est-il soluble dans la démocratie ?

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°82, septembre 2008


En ratifiant en 2002 la convention d’Aarhus, la France s’est engagée à garantir la « participation du public au processus décisionnel » en matière d’environnement. Avec la loi du 13 juin 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, les autorités ont prétendu avoir tourné définitivement la page de la mauvaise gestion des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl sur le territoire national. Et pour montrer que nous étions vraiment entrés dans une nouvelle ère démocratique, deux débats nationaux furent organisés en France en 2005-2006 sous l’égide de la Commission Nationale de Débat Public (CNDP) sur la gestion des déchets radioactifs et la construction d’un réacteur EPR « tête de série ». Le débat sur les déchets fut très riche car la Commission a élargi les questions mises en jeu : initié pour les seuls déchets de haute et moyenne activité à vie longue, il a pris en compte tous les déchets et toutes les matières radioactives dites valorisables. Des solutions nouvelles ont été proposées comme alternative à l’enfouissement des déchets, à savoir l’entreposage pérennisé qui consiste à transmettre générations après générations les moyens de surveillance de ces déchets les plus toxiques.

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Malheureusement, la loi de programme du 28 juin 2006 relative à la gestion durable des matières et des déchets radioactifs n’a pas retenu cette option et a consacré comme « solutions de référence » les choix précédents de gestion, que sont le retraitement et l’enfouissement. Les seuls progrès concernent les mesures d’accompagnement de la gestion des déchets : un plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs est mis en place et les compétences de la Commission Nationale d’Évaluation sont étendues.

Les décrets et les textes d’application qui ont suivi sont encore plus éloignés des souhaits de la population. Ainsi le gouvernement qui a créé un Ministère de l’Identité Nationale pour faire de la chasse aux étrangers une de ses priorités accepte officiellement le stockage en France de matières radioactives dites valorisables d’origine étrangère, même si elles ne sont pas valorisées… On est encore loin de la Convention d’Aarhus qui stipule que « chaque Partie veille à ce que, au moment de prendre la décision, les résultats de la procédure de participation du public soient dûment pris en considération. »

En ce qui concerne l’EPR, les autorités ont pris moins de risque puisque la décision de construire le réacteur était prise par la loi sur l’énergie du 13 juillet 2005, bien avant le lancement du débat, ignorant encore la Convention d’Aarhus qui garantit que « chaque Partie prend des dispositions pour que la participation du public commence au début de la procédure, c’est-à-dire lorsque toutes les options et solutions sont encore possibles et que le public peut exercer une réelle influence. » Qu’a apporté le débat ? Une garantie d’EDF de favoriser une expertise pluraliste de la sûreté du réacteur qui s’est traduite par la signature d’une convention en grandes pompes entre EDF, la Commission Locale d’Information de Flamanville (CLIF) et l’Association Nationale des Commissions Locales d’Information (ANCLI), mais qui est restée lettre morte : Un bien maigre résultat pour une procédure de consultation lourde et ambitieuse. Alors que pour la première fois dans l’histoire du nucléaire français le chantier de construction d’un réacteur nucléaire est arrêté par l’autorité de sûreté pour anomalies répétées, aucun avis tiers basé sur une expertise ouverte et pluraliste n’est disponible. Là encore, le débat n’a concerné que les mesures d’accompagnement, pas le fond du problème. On pourrait aussi citer le cas d’ITER pour lequel le débat n’a eu lieu qu’une fois les conventions internationales signées.

Le Ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement durable et de l’Aménagement du Territoire, vient de charger l’ANDRA de rechercher un site d’accueil pour les déchets faiblement radioactifs à vie longue en précisant que la procédure doit être conduite de manière « exemplaire et transparente, […] dans le respect de la démocratie locale ». Une précision qui a une valeur d’aveu quant au passé sans être rassurante pour l’avenir. Sans surprise, l’enfouissement à faible profondeur dans une couche argileuse est déjà décidé et seules les mesures d’accompagnement seront débattues. Si vous avez un avis sur la couleur des volets des bâtiments ou la taille du portail, n’hésitez pas à le faire savoir à l’ANDRA, elle est preneuse.

Quant à l’annonce par le Président de la République de la construction d’un deuxième réacteur EPR, elle ne s’encombre, comme à son habitude, d’aucun artifice démocratique et s’apparente une fois de plus au fait du prince. La loi du 13 juillet 2005, signée par le Ministre d’Etat, Ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire, Nicolas Sarkozy est pourtant claire : les deux premières priorités de l’Etat sont : maîtriser la demande d’énergie et diversifier les sources d’approvisionnement énergétique. Pour ce deuxième point, l’article 4 de la loi précise que « L’Etat se fixe donc trois priorités. La première est de maintenir l’option nucléaire ouverte à l’horizon 2020 en disposant, vers 2015, d’un réacteur nucléaire de nouvelle génération opérationnel permettant d’opter pour le remplacement de l’actuelle génération. La deuxième priorité en matière de diversification énergétique dans le secteur électrique est d’assurer le développement des énergies renouvelables. » C’est dans le même esprit qu’EDF justifiait la nécessité de l’EPR actuellement en construction sur des arguments industriels, et non énergétiques. Il y a à peine 6 mois, le PDG d’EDF expliquait encore qu’« il n’y a pas de place pour du nucléaire supplémentaire avant 2020 »*. A peine l’annonce présidentielle faite, EDF s’est déclarée candidate à la construction de ce deuxième réacteur de 3ième génération… Comment la compagnie peut-elle paraître crédible ? Est-ce un coup de marketing pour compenser les déboires de l’EPR en France et en Finlande?

* Challenges, 6 décembre 2007, repris dans l’éditorial de l’ACROnique du nucléaire n°80 de mars 2008

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Le catastrophisme fait-il recette ?

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°81, juin 2008


La centrale de Kashiwazaki-Kariwa au Japon a tenu le choc lors du tremblement de terre qui l’a fortement secouée l’été dernier. Les réacteurs en fonctionnement se sont immédiatement arrêtés, comme prévu. Pourtant, la secousse était beaucoup plus forte que ce qui avait été envisagé lors de sa conception. C’est grâce aux marges de sécurité que la catastrophe a été évitée. Alors que l’on s’attend à de nouveaux séismes de forte magnitude dans l’archipel japonais, tout le parc nucléaire a une résistance théorique en dessous de ce qu’a subi la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. Il n’est maintenu en activité qu’en comptant sur les marges de sécurité, qui sont, par définition, difficiles à estimer. Personne ne peut dire avec certitude que la prochaine fois, cela tiendra encore.

La catastrophe de Tchernobyl qui se prolonge depuis plus de vingt ans n’a pas arrêté le nucléaire. Les exploitants et les autorités sont confiants, et promettent des études pour rassurer la population. Les opposants pensent qu’ils jouent à la roulette russe. En cas de séisme accompagné d’un accident nucléaire, la catastrophe risque d’être plus grave que tout ce que l’on peut imaginer. Lors d’un séisme, la consigne est de sortir de chez soi pour se protéger. En cas de fuite radioactive, elle est de rester calfeutré chez soi. Que faire quand il y a les deux ? Comment organiser les secours quand les infrastructures sont détruites ? Ni la population, ni les secours, même parmi les mieux préparés au monde en cas de séisme, ne sauront faire face. Des études prospectives ont montré que les rues de Tokyo seraient aussi bondées qu’un train aux heures de pointe si tout le monde sortait en même temps et qu’il faudrait des heures pour parcourir quelques kilomètres à pied.

Même au Japon, pays le mieux préparé aux séismes au monde, le tremblement de terre peut entraîner une catastrophe nucléaire. Que penser d’autres pays, notamment les pays en voie de développement, qui souhaitent désormais se nucléariser ? Les réacteurs chinois étaient suffisamment éloignés cette fois ci. L’Egypte, la Turquie, la Bulgarie, l’Iran se trouvent tous sur des failles sismiques. Les graves séismes provoquent chaque fois des dizaines, des centaines voire des milliers de victimes dans ces territoires. Il est impossible d’imaginer l’ampleur de telles catastrophes lorsqu’elles sont aggravées par une catastrophe nucléaire.

Les promoteurs du nucléaire utilisent les changements climatiques pour justifier le risque nucléaire, même si l’on sait que l’électricité d’origine nucléaire ne représente qu’une toute petite partie de l’énergie consommée sur Terre. La catastrophe climatique à venir, que plus personne ne conteste, n’a pas non plus conduit aux changements de paradigmes nécessaires des sociétés occidentales. Nous sommes pourtant tous concernés directement. Il y a bien un fléchissement de la consommation d’hydrocarbures responsables de l’effet de serre, mais c’est dû à l’augmentation rapide de leurs coûts. Et ce sont les plus pauvres qui trinquent. Parce que nous n’avons pas voulu anticiper l’adaptation à un nouveau monde, nous allons subir les évènements avec, en plus, une crise sociale et toutes les conséquences néfastes que cela induit.

Nous avons acquis les moyens de détruire la planète, mais nous n’avons pas changé notre façon de penser. Une fois de plus, les principes de précaution et de responsabilité ne pèsent pas lourd. L’imminence d’une catastrophe nous plongerait-elle dans un tel effroi qu’il ne nous est plus possible de penser et d’agir ? Nos modes de vie seraient-ils à ce point non-négociables? Les sociétés occidentales semblent avoir une attitude fataliste face à la catastrophe : « le risque zéro n’existe pas », « le progrès vaut bien quelques sacrifices ». Et puis, alors que nous sommes saturés de messages plus ou moins catastrophiques par la publicité et les médias, nous avons survécu jusqu’à maintenant. Il est donc difficile d’être audible et un langage catastrophiste, même justifié, ne fait pas recette.

Pourtant, l’homme a les moyens de changer son destin : sans y être préparé et avec un minimum d’efforts, le Japon a pu faire face à la pénurie d’électricité. En pérennisant ces efforts et en menant une politique structurelle d’économie d’énergie, il est possible d’aller beaucoup plus loin. Un autre monde est accessible.

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“Il n’y a pas de place pour du nucléaire supplémentaire avant 2020”

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°80, mars 2008


EdF construit à Flamanville dans la Manche un réacteur EPR dit « tête de série ». Combien de réacteurs identiques vont suivre ? EdF ne le dit pas. Dans le dossier qui a servi au débat national sur l’EPR, la compagnie explique que la décision sera prise en 2015, après 3 années de fonctionnement du prototype en cours de construction. Lors de ce même débat, les administrations de l’Etat étaient un peu plus loquaces. La réalisation de 4 réacteurs EPR permettrait un équilibre de l’option nucléaire et les études prospectives ont porté sur une série de 10 exemplaires…

Mais, dès que GdF-Suez veut à son tour construire un réacteur EPR, le PDG d’EdF, Pierre Gadonneix estime qu’« il n’y a pas de place pour du nucléaire supplémentaire avant 2020 ». Et pour étayer sa démonstration, il s’appuie sur le dernier bilan prévisionnel du RTE, le gestionnaire du Réseau de Transport de l’Electricité, qui anticipe « une modération dans la consommation électrique » à cause des efforts d’économie d’énergie, tandis que quatre centrales au gaz à cycle combiné entreront en service et que de nouvelles éoliennes procureront 2000 mégawatts supplémentaires [1]. Il oublie de dire qu’EdF produit aussi trop d’électricité et exporte l’équivalent de la production d’une dizaine de réacteurs sur 58. Ou dénie-t-il à ses concurrents le droit d’exporter aussi ?

Si l’EPR allait nous sauver de la crise énergétique et du péril climatique, comme ses promoteurs le laissent entendre, ils devraient se réjouir que la concurrence fasse un choix si sensé ! Malheureusement, l’appât du gain prime. Tout le reste n’est que discours.

L’énergie est un bien public trop précieux pour en laisser la responsabilité aux seuls industriels. La primeur donnée aux profits va à l’encontre d’une politique énergétique sobre, seule option viable à long terme. La réduction drastique de la consommation de l’énergie est l’affaire de tous, à tous les niveaux, du simple citoyen au sommet de l’Etat. Une telle synergie n’est réalisable qu’en faisant de la politique énergétique un enjeu de démocratie participative à tous les niveaux de la société et sur le long terme. Un petit débat chaque fois que l’on veut construire un nouveau réacteur ne suffit pas.

Mais, si elle n’est pas accompagnée par un contre-pouvoir adéquat, la gouvernance délibérative a toutes les chances d’échouer [2]. En effet, là où le contre-pouvoir est faible ou inexistant, le processus a tendance à favoriser les intérêts établis, car leurs représentants auront plus de facilité à faire prévaloir leur point de vue. Pire, en l’absence de contre-pouvoirs et de capacités de contre-expertise, on peut craindre que le passage d’une gouvernance verticale, hiérarchique et conflictuelle à une gouvernance délibérative revienne dans la pratique à une réduction des compétences de l’Etat et une déréglementation néfaste ayant une apparence démocratique.

L’ACRO travaille depuis le début de son existence à l’établissement d’un contre-pouvoir citoyen bien ancré dans les territoires concernés par son action. Son travail n’est pas spectaculaire, ni médiatique car il s’inscrit dans le long terme, mais il a besoin de votre soutien et de votre engagement.

[1] Challenges, 6 décembre 2007
[2] Cette analyse sur le rôle des contre-pouvoirs est tirée de Le contre-pouvoir dans la démocratie participative et délibérative par Archon Fung et Erik Olin Wright, in La démocratie participative, sous la direction de Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey et Yves Sintomer, éditions La Découverte 2004

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Les leçons de l’ambroisie

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°79, décembre 2007


Haro sur l’ambroisie ! Cette une plante envahissante dont le pollen est très allergène, suscite inquiétude. Le Conseil Régional de la région Rhône-Alpes vient de financer un site Internet [1] pour favoriser son élimination.

L’ambroisie fut introduite en France sous Louis XIII et, de nos jours, on trouve des graines en dormance sur tout le territoire. Son biotope d’origine est le désert nord- américain. Ce n’est que récemment qu’en France, elle a trouvé des conditions favorables de prolifération sur les terrains ayant une terre presque stérile, sans argile ou humus. Heureusement, il existe un moyen plus efficace pour se protéger, c’est d’empêcher la levée de la dormance de la graine et améliorant la qualité du sol. Il suffirait de semer de la pelouse pour que l’ambroisie disparaisse [2].

L’exemple de l’ambroisie est révélateur des risques pris avec les OGM dont il pourrait être beaucoup plus difficile de venir à bout. Mais aussi avec le nucléaire qui, lui aussi, prolifère. Combien de bombes en dormance menacent l’humanité ? Comme pour l’ambroisie, limiter la prolifération implique de limiter en amont la diffusion de la technologie et d’œuvrer pour un environnement géopolitique pacifié.

On ne peut être qu’inquiet de l’annonce par les autorités françaises de la vente de réacteurs nucléaires à la Libye qui n’en a aucun besoin, car ce pays est déjà exportateur d’hydrocarbures. Et encore plus inquiet des propos du président français, Nicolas Sarkozy, qui a déclaré, le 24 septembre, devant l’ONU à New York que la France était “prête à aider tout pays” qui chercherait à utiliser, à des fins civiles, l’énergie nucléaire. Et d’ajouter sans vergogne que “c’est d’ailleurs la meilleure réponse à ceux qui veulent, en violation des traités, se doter de l’arme nucléaire” [3] ! Sachant que la même technologie sert au nucléaire civil et militaire, combien de nouvelles graines en dormance compte-t-il semer ainsi ? Graines qui n’attendront qu’un terreau favorable pour être transformées en bombes.

Certes, on ne peut pas « désinventer » la bombe, mais on peut limiter son expansion en évitant de semer la technologie nucléaire à tous vents et en créant des conditions géopolitiques favorables à son élimination. De nombreux pays ont déjà renoncé à l’arme nucléaire. Mais la menace de guerre par Bernard Kouchner, ministre français des affaires étrangères, ne peut que renforcer la conviction de l’Iran de la nécessité de se doter de la bombe nucléaire.

La dissémination des graines d’ambroisie est irréversible et son élimination réclamée par le site Internet qui lui est dédié est vaine. La dissémination de la technologie nucléaire est plus inquiétante et son éradication encore plus difficile. Il faudra plus qu’un site Internet aux générations futures pour réparer les erreurs de la politique actuelle des autorités françaises.

Les jardiniers de l’ACRO

[1] www.ambroisie.info
[2] France culture, Terre à Terre, le 1er septembre 2007
[3] lemonde.fr, 24 septembre 2007

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Le nouveau visage de la dissuasion, 10 ans après la fin des essais nucléaires

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°72, mars 2006


Le 19 janvier 2006, dans un discours à l’Ile Longue, le président de la république a étendu les « intérêts vitaux » de la France qui devaient être défendus par l’arme nucléaire : « L’intégrité de notre territoire, la protection de notre population, le libre exercice de notre souveraineté constitueront toujours le coeur de nos intérêts vitaux. Mais ils ne s’y limitent pas. […] Par exemple, la garantie de nos approvisionnements stratégiques… ». L’arme nucléaire pour garantir l’accès au pétrole ? Avec une telle logique, chaque pays va légitimement vouloir se doter de cette arme. Mais le président veut aussi utiliser l’arme nucléaire pour convaincre les autres pays de s’en passer. Sont aussi visés, les « Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d’utiliser, d’une manière ou d’une autre, des armes de destruction massive ».

De plus, l’arme nucléaire passe du statut d’arme absolue à celui d’arme ultime. « L’ultime avertissement restaure le principe de la dissuasion, indique-t-on de source militaire. On ne peut pas offrir le choix au chef de l’Etat entre l’apocalypse et rien du tout. [1] » Ce changement vise à rendre crédible la détermination et signifie des armes plus petites, avec un pouvoir de destruction plus limité. Devant les députés de la Commission de la défense, Michèle Alliot-Marie expliquait, le 25 janvier, qu’«un adversaire potentiel pourrait penser que la France, compte tenu de ses principes, hésiterait à utiliser l’entière puissance de son arsenal nucléaire contre des populations civiles. Notre pays a assoupli ses capacités d’action et a désormais la possibilité de cibler les centres de décision d’un éventuel agresseur». En cas d’utilisation en Iran par exemple, pays implicitement visé, la riposte terroriste serait telle que cette option est difficilement envisageable.

La nouvelle doctrine vient de donner raison a posteriori à tous ceux qui dénonçaient le programme de recherche lancé en 1991 : sous couvert d’étude du vieillissement des armes nucléaires, il s’agissait bien de mettre au point de nouvelles armes nucléaires en violation du traité de non-prolifération [2]. Selon Libération du 9 février 2006, « il s’agit de rechercher une «amélioration dans le domaine des frappes», indique-t-on de source militaire. De deux façons : des bombes pourraient être tirées à haute altitude pour créer une «impulsion électromagnétique» et détruire les systèmes de communication et les ordinateurs de l’adversaire ; et le nombre des têtes nucléaires à bord des missiles a été réduit pour augmenter leur portée et leur précision. ».

Certes, le président a réaffirmé qu’« en aucun cas, il ne saurait être question d’utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d’un conflit », mais l’évolution de notre doctrine tend à légitimer celle des Etats-Unis et l’accès à la bombe de pays sentant leurs intérêts vitaux menacés comme l’Iran. Au lieu de concourir à la réduction des arsenaux nucléaires, en accord avec le traité de non-prolifération, la France vient de donner des arguments à tous les pays proliférants.

Avec la fin de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fait son temps : les scénarios de crise sont essentiellement d’ordre économique et les terroristes hors d’atteinte. La principale menace militaire est la prolifération. Et cela prolifère partout ! Les grandes puissances soucieuses d’interdire le nucléaire des autres ne seront légitimes à le faire qu’après avoir abandonné leur propre nucléaire.

Depuis la fin de la guerre froide, les occasions n’ont pas manqué de parvenir à un programme de désarmement nucléaire, mais les grandes puissances ont manqué le coche. Il est temps de retirer ce dossier des seules mains du président de la république.

[1] Libération, 9 février 2006
[2] Voir à ce sujet le dossier l’ACROnique du nucléaire n°46, de septembre 1999 : «Vers une quatrième génération d’armes nucléaires ? »

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Alerte à la grippe contestataire

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°71, décembre 2005


Dans une interview au “Point” du 13 octobre 2005, Christian Frémont, préfet de région chargé par le premier ministre de coordonner l’action des pouvoirs publics pour accueillir le projet de réacteur ITER, explique que : « d’éventuelles oppositions doivent être traitées le plus en amont possible ». Comme on traiterait une maladie ou des parasites… Et en guise de traitement pour ce qui concerne la route à grand gabarit nécessaire à l’acheminement des pièces du réacteur depuis le port de Fos, « le gouvernement envisage une loi permettant d’alléger certaines procédures. » On ne s’attaque qu’aux symptômes en les rendant moins voyants, mais avec un risque certain de radicalisation. Il faut plus qu’une aspirine pour soigner le pays de la grippe contestataire.

Pour l’EPR, les autorités ont essayé de traiter les oppositions bien en amont. Dès 2003, elles ont organisé un grand débat national sur l’énergie pour relancer le nucléaire. Un traitement miracle pour Nicole Fontaine, alors ministre de l’industrie, qui se félicitait dans son discours de clôture le 24 mai à Paris, du « grand dialogue démocratique, inédit à ce jour sur un sujet essentiel pour notre avenir commun » qu’elle avait organisé. Et d’ajouter qu’elle se réjouissait « que cette expérience de démocratie participative ait tenu ses promesses ». Mais les trois Sages chargés de piloter le Débat National sur l’énergie ont conclu : « qu’il est difficile, […] de se faire une opinion claire sur son degré de nécessité et d’urgence. […] Il a semblé que si le constructeur potentiel de l’EPR milite pour sa réalisation immédiate, c’est avant tout pour des raisons économiques et de stratégie industrielle. » Et l’un des sages, le sociologue Edgar Morin, a dans ce même rapport clairement tranché : « Les centrales actuelles ne devenant obsolètes qu’en 2020, il semble inutile de décider d’une nouvelle centrale EPR avant 2010 [car rien] ne permet pas d’être assuré qu’EPR, conçu dans les années quatre-vingt, serait la filière d’avenir. » La maladie semble contagieuse en atteignant même le soignant, malgré le boycott d’associations anti-nucléaires.

Le 8 octobre 2003, le député du Rhône, Jean Besson, chargé de relayer le Débat auprès de la représentation nationale publie un rapport où il estime que « l’époque où les décisions étaient prises dans un cercle restreint sur la base de rapports d’experts est révolue ». « Il faut prendre le temps d’expliquer, d’écouter les arguments opposés et, si possible, d’emporter l’adhésion. » S’exposer ainsi à l’opposition est priori très risqué. Qu’on se rassure, le député, prétendument représentant de la population, n’a consulté, en dehors des débats, que des élus, officiels et industriels (à la seule exception de Greenpeace), pour finalement conclure « qu’il est raisonnable d’envisager le démarrage d’un démonstrateur ».

La population, toujours pas convaincue, a encore besoin d’un traitement et donc un nouveau débat imposé par la loi est organisé. Mais plus question de prendre des risques ! Le gouvernement, soutenu par la majorité de la représentation nationale, a déjà inscrit l’EPR dans la loi sur l’énergie du 13 juillet 2005, tout comme ITER. Pour que les choses soient claires, le Premier Ministre, Dominique de Villepin, a déjà conclu, avant même que le débat ne démarre : « Conformément à la loi du 13 juillet dernier et au vu des conclusions du débat public en cours, EDF construira le premier réacteur EPR à Flamanville. »

Pourquoi débattre alors, si tout est décidé ? Pour Bernard Bigot, Haut Commissaire à l’Energie Atomique, sur France Culture le 22 octobre 2005, il s’agit de « construire progressivement une relation de confiance », après avoir expliqué que pour les déchets nucléaires, « il est légitime que l’opinion publique nationale puisse prendre connaissance de ces différentes options et éventuellement exprime sa faveur en direction de l’une ou l’autre d’entre elles. » Aucune place à l’opposition.

Lors des préparatifs, la Commission du Débat Public a su se mettre à l’écoute des associations, même les plus opposées au nucléaire en leur permettant de s’exprimer équitablement. C’en était trop pour le fonctionnaire de défense qui a censuré l’affirmation par le Réseau Sortir du Nucléaire qu’il possède « un document confidentiel défense […] interne à EdF qui reconnaît que le réacteur EPR est aussi vulnérable que les réacteurs actuels à un crash suicide style 11 septembre 2001. » L’évocation même de ce document est donc interdite. Le compromis proposé par la commission du débat d’autoriser un panel d’experts indépendants à accéder à l’ensemble des documents pouvant permettre de répondre aux questions exprimées lors des débats publics a reçu une fin de non-recevoir. Conséquence logique, toutes les associations indépendantes de l’industrie nucléaire se sont retirées des débats en cours.

Est-ce par peur d’une épidémie d’opposition que le gouvernement a bloqué un débat sans enjeu ? Il semble vouloir affaiblir les débats publics et la Commission Nationale chargée de les organiser.

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