Les becquerels ne sont pas bavards

Le Canard Enchaîné, 7 septembre 2011


Alors, Fukushima, c’est fini ? A en croire la discrétion des médias, oui. Mais en réalité, ça vient juste de commencer. Les Japonais continuent d’arroser en permanence les réacteurs, dont la température est stabilisée : aux alentours de 100°, quand même. Rappelons que, lorsque le tsunami a frappé, les réacteurs se sont arrêtés automatiquement, mais ont aussitôt commencé à chauffer dangereusement, car ils exigent d’être refroidis en permanence, même à l’arrêt. Or, l’alimentation en eau et en électricité ayant été coupée, et les générateurs de secours ayant failli, les combustibles des réacteurs 1, 2 et 3 ont atteint de telles températures qu’ils ont fondu et tout percé. Arroser jour et nuit est le seul moyen d’éviter que cela s’aggrave…
Mais à force d’arroser, plus de 120 000 tonnes d’eau contaminée ont fui et se sont accumulées dans les sous-sols des réacteurs, pas prévus pour faire office de piscines. Cette eau, il faut la pomper, la décontaminer, afin de l’utiliser pour arroser à nouveau, sans trop de rejets alentour. Environ 1500 personnes travaillent sur le site… « Il y en a pour des années, note le physicien nucléaire David Boilley, président de l’ACRO (1), qui revient du Japon où il effectue des séjours réguliers. Et cela pose de sérieux problèmes : si on n’arrose pas assez, ça chauffe. Si on arrose trop, ça inonde… ».
S’il n’y avait que ça ! Mais il y a aussi le combustible usé entreposé dans les piscines (du Mox, notamment), où il continue d’irradier et de chauffer (température stabilisée à 40°) : Tepco envisage d’aller le récupérer, l’an prochain si tout va bien, pour l’entreposer dans un endroit plus sécurisé. Quant au combustible fondu, le corium, « il est déjà évident que cela prendra au moins une vingtaine d’années avant de pouvoir le retirer », note David Boilley. Tout cela sous réserve, évidemment, qu’un nouveau séisme ne vienne pas infliger des dégâts qui pourraient réduire à néant ces bricolages de secours…
Et à part ça ? A part ça, on remarquera que les quatre cinquièmes des réacteurs nucléaires japonais sont à l’arrêt, mais que, curieusement, le pays ne s’est pas effondré : les Japonais ont réduit leur consommation, non sans mal, certes, mais ils ne sont pas revenus pour autant à la bougie. Et, comme c’est curieux, ils se sont mis à se poser des questions, laissant exploser leur colère, notamment sur les blogs : comment avons-nous pu croire aux promesses de ces « gens arrogants » ? Comment avons-nous pu nous laisser berner par les élus ? Les trois convictions sur l’énergie nucléaire – qu’elle est stable, raisonnable et sans danger – se sont effondrées, a constaté un pédégé lors d’un débat public (Japan Times, 9/8). Chez nous, tout va bien.

Jean-Luc Porquet

(1) Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest, sur le site de laquelle on trouvera le meilleur suivi quotidien de l’actualité de Fukushima (chronologie, synthèses, etc) : acro.eu.org

Ancien lien

Extraits du “Six – Sept” du 31 mai 2011

France-Inter

Frédéric Charles, correspondant au Japon, à 47’43 :

“Il faut se référer plutôt à une association française, pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest, ACRO par exemple, elle est plus indépendante que les officines du gouvernement japonais. L’ACRO affirme que la pollution radioactive à Fukushima est comparable à celle que l’on trouve aujourd’hui autour de Tchernobyl. Et cette pollution s’étend bien au-delà de la préfecture de Fukushima, ce que refuse d’admettre le gouvernement. Dans les légumes analysés à Sendai, au Nord de Fukushima, et plus au Nord encore, dans la préfecture de Miyagi, les teneurs en césiums 134 et 137 relevées dans les légumes sont supérieures aux limites fixées par la réglementation japonaise, ce qui les rend impropre à la consommation. Mais le gouvernement japonais se contente d’interdire la vente de produits agricoles cultivés dans un rayon seulement de 30 à 40, voire 50 km autour de la centrale, alors que la contamination, elle, est détectée à 270 km de la centrale, au Nord comme au Sud, jusqu’à Tokyo, dans des plantations de thé ou des stations de retraitement de l’eau.

Par ailleurs, le gouvernement ne dit pas aux habitants du Tohoku des zones sinistrées, “cessez de manger les légumes que vous cultivez”. De nombreux habitants ou des agriculteurs continuent d’en manger. Et la radioactivité relevée dans le sol des cours d’écoles primaires de cette région est aussi très élevée.”

La surveillance de l’environnement exercée par une association : l’observatoire citoyen de la radioactivité dans l’environnement

Contrôle n°188, juillet 2010

Echos au pays du nucléaire.

Le 17 septembre, France 2 a diffusé “Au pays du nucléaire”, un documentaire d’Esther qui tente de montrer comment l’on vit dans une des régions les plus nucléarisée de la planète ; La Hague.
L’ACRO a été très présente auprès de la réalisatrice tout au long des 8 mois de tournage et dans le documentaire. Si vous avez manqué sa diffusion télévisée, le film devrait être montré en salles début 2010.
Pour plus de renseignements sur ce film et sur sa réalisatrice, vous pouvez également vous rendre sur le site internet : http://www.estherhoffenberg.fr


Au pays où le nucléaire est muet, le contraste est parlant : à Caen une salle de plus de deux cents places est bondée pour assister à la projection du documentaire d’Esther Hoffenberg “Au pays du nucléaire” le 8 septembre 2009.

Le jour et le lendemain de la diffusion de ce même film sur une chaîne nationale, pas un mot dans la presse locale du Nord-Cotentin. Il a fallu faire fonctionner les réseaux pour informer amis, familles et collègues de ce programme qui concerne en premier lieu la région.

Le tintamarre calamiteux et pitoyable suite au reportage de Thalassa au mois de mai 2009 est dans toutes les mémoires. De plus, la diffusion tardive de “Au pays du nucléaire” a permis de mieux passer sous silence ce film qui allait encore “salir” la région. Plus récemment encore, en octobre, le documentaire “les déchets, le cauchemar du nucléaire” a pointé la Hague et le retraitement du doigt. A cette occasion, la couverture médiatique était telle, qu’il a été difficile d’en occulter la parution. On a alors vu une banalisation à l’œuvre de la part des élus et des organes de presse.

“Encore un reportage sur les déchets” (Presse de la Manche)…”Toujours la même rengaine sur le retraitement… déchets ou pas déchets”, il n’y a pas de réponse médicale et scientifique” (Michel Laurent, président des CLI de la Manche), toujours les mêmes images” (Michel Canoville – Président de la communauté de communes de La Hague).

Or, ces trois reportages en six mois ont fait bouger les lignes. Une prise de conscience des risques et surtout leur évocation sont apparues. Des publics qui ne parlent pas habituellement du sujet ont discuté du film “Au pays du nucléaire”, en particulier. Leur curiosité a été aiguisée par les échos (radio surtout) nationaux qu’a suscité ce documentaire. Internet et l’enregistrement de l’émission ont permis de multiplier les échanges autour de cet évènement.

Et les réactions entendues sont majoritairement positives. Les critiques négatives sont plutôt le fait de personnes qui n’ont pas voulu regarder le film car “ça dit toujours la même chose”, “c’est orienté et pas objectif”. Ce type de réactions que l’on retrouve beaucoup chez les élus sur la défensive, ne se fonde sur aucun argumentaire solide qui prenne réellement en compte les données du film. Les réponses se placent sur un autre terrain que le film. Par la même, une telle attitude valide les propos d’Esther Hoffenberg qui constate qu’il est quasiment impossible de faire sereinement un travail sur le sujet sans être étiqueté et rangé dans une catégorie, somme toute bien commode, pour éluder et fuir les questions qui dérangent.

Les téléspectateurs qui ont apprécié le documentaire ont relevé la subtilité du propos et de l’approche. La distance prise par le commentaire, les silences aussi, ont un peu troublé le public, mais c’est ainsi qu’il a pu mieux se faire une place dans le film, mieux y entrer et se faire une opinion. Ce que l’on a relevé dans les commentaires du public, ce sont finalement des questions et des remarques sur le “comment on parle du nucléaire”, quels sont les discours en place. Ceux qui sont préfabriqués, les sincères, les résignés, les surprenants,…

Des passages qui ont marqué le plus les téléspectateurs rencontrés ici ou là, c’est surtout celui de C. Kernaonet (Kerna honnête!) au sujet du centre de l’ANDRA qui est relevé. Il est, comme il le dit “imparable”.

Ce sont aussi les séquences concernant les CLI (Commissions Locales d’Information) où la parole est encadrée et contrôlée par les communiquants.

D’autres passages sont retenus et commentés de façon enjouée en raison de leur couleur typiquement locale, l’épisode sur “le sens du vent” en particulier et aussi les numéros attendus et jamais déçus du maire de Digulleville, fasciné qu’il est par la caméra.

Enfin, le fil rouge de cette classe de collégiens, tendu tout le long du film, apporte de la fraîcheur à des propos d’adultes souvent trop convenus. Cela permet de donner une touche positive qui projette le sujet vers l’avenir. C’est en tout cas ainsi qu’il a été perçu par le jeune public.

Voilà donc un premier aperçu des réactions suite à cet atterrissage au pays du nucléaire.

Il faudra ensuite passer l’épreuve du direct lors d’une projection publique en Nord Cotentin. Cela permettra à Esther Hoffenberg d’expliquer ses choix d’auteur. L’enjeu sera de tenter d’échapper au piège local qui veut que la subjectivité de son approche, la classe automatiquement dans la subjectivité quant au sujet.

Pierre PARIS.

L’ACRO souhaite remercier Esther Hoffenberg ainsi que toute son équipe pour cette très belle réalisation.

L’ACRO : 20 ans de surveillance citoyenne des installations nucléaires

David Boilley, S!lence n°343, février 2007. La version publiée dans S!lence était un peu plus courte et n’incluait pas les références.


L’ACRO revendique son appartenance au “tiers secteur scientifique” qui se caractérise par la construction de savoirs selon un mode participatif


L’ACRO, Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest, a été fondée dans une région fortement nucléarisée, en réponse à la désinformation et à la carence en moyens de contrôle indépendant et fiable de la radioactivité [1]. Ces problèmes locaux ont pris une importance nationale suite à la catastrophe de Tchernobyl qui a fait de tous les Européens des riverains d’une installation nucléaire. La volonté de minimiser l’impact sanitaire des rejets dans l’environnement des installations nucléaires et des retombées de Tchernobyl est apparue comme insupportable à de nombreux citoyens. L’ACRO a donc été créée avec pour but principal de permettre à chacun de s’approprier la surveillance de son environnement au moyen d’un laboratoire d’analyse fiable et performant et de s’immiscer dans un débat technoscientifique par l’accès à l’information. En effet, un discours basé sur un état de conscience, une intuition ou même le simple bon sens ne suffit pas pour être entendu par les décideurs, qu’ils soient technocrates ou élus. C’est pour cela que l’association utilise les mêmes outils scientifiques que la technoscience officielle pour faire avancer le débat.

Les sollicitations spontanées des particuliers sont trop peu nombreuses pour justifier le maintien d’un laboratoire associatif comme l’ACRO. Pourtant, ce qui distingue sa démarche de la surveillance institutionnelle et réglementaire, c’est son travail « avec » la population et non « pour » elle. L’ACRO va donc au-devant des populations pour exercer une surveillance citoyenne des installations nucléaires du Nord-Cotentin et de Haute-Normandie : ce sont les riverains qui organisent et effectuent les prélèvements destinés à être analysés dans le laboratoire. Il ne s’agit pas de remplacer la surveillance officielle, dont les moyens sont beaucoup plus grands, mais de la compléter et de l’aiguillonner. Ce travail de longue haleine a pour but d’arracher aux seuls experts le monopole de la gestion des questions environnementales qui concernent tout le monde, pour en faire un enjeu politique. Les citoyens impliqués dans cette démarche deviennent des vigies qui ont su mettre en évidence de nombreux dysfonctionnements. C’est cette démarche que l’association va étendre à la région de Gravelines et exporte en Biélorussie dans les territoires contaminés par la catastrophe de Tchernobyl [2].

Un fonctionnement associatif

L’ACRO est indépendante politiquement et est entre les mains de ses adhérents par le fonctionnement démocratique inhérent à toute structure associative avec une voix par personne et une limitation des pouvoirs. Alors que de nombreuses associations se contentent de donateurs qui n’ont pas le droit de vote, l’ACRO estime important d’avoir des adhérents qui exercent un contrôle de ses activités. L’association s’est donné comme mission première de tenter de répondre aux préoccupations de la population, ou le plus souvent de ses représentants que sont les associations ou parfois les élus locaux qui nous sollicitent. Ses actions peuvent donc apparaître opportunistes du fait de l’évolution des demandes, mais elle répond toujours à celles-ci avec rigueur scientifique et transparence.

L’ACRO revendique son appartenance au « tiers secteur scientifique [3] » qui se caractérise par la construction de savoirs selon un mode participatif, au sens où la division du travail entre experts et “profanes” (usagers des savoirs) et le rapport de délégation cèdent la place à un rapport de dialogue et de co-production des connaissances et des innovations. Le public du tiers secteur scientifique se distingue donc du public passif de la vulgarisation scientifique. Des clubs d’astronomie, des groupes ornithologiques ou autres sociétés naturalistes ont aussi montré la fertilité d’une alliance entre spécialistes et profanes. Mais dès qu’il y a un enjeu technoscientifique, le partage du savoir ne va plus de soi. Les craintes des citoyens ne seraient que des comportements pathologiques dus à l’irrationalité ou à un déficit de communication, voire les deux. Un tel jugement fait fi du fait que la population est de plus en plus éduquée et que le tiers secteur scientifique a souvent atteint un degré de connaissance qui dépasse largement celui des décideurs.

Cette situation est typiquement française : dans d’autres pays, des structures associant profanes et scientifiques sont parfois plus institutionnalisées. C’est le cas des boutiques de science en Hollande ou des ARUC (Alliances de Recherche Université-Citoyens) au Canada. Dans ces structures universitaires, des scientifiques consacrent une partie de leur temps de recherche à des missions d’expertise ou de recherche sollicitées par les citoyens. En France, l’expertise citoyenne passe par le milieu associatif et doit constamment faire ses preuves. Vingt ans après sa création, l’ACRO est encore présente, ce qui représente une prouesse permanente. En effet, il est impossible de dire si les finances permettront à l’association d’exister dans 6 mois. La gestion au jour le jour occupe une grande part de l’activité.

Difficile indépendance

Pour pouvoir fonctionner, l’ACRO fait, entre autres, appel à des soutiens financiers publics car un laboratoire incontestable avec cinq permanents compétents coûte cher, même si ceux-ci ne sont pas rétribués à leur juste valeur. Les ressources sont diversifiées afin de maintenir une indépendance et sont toujours insuffisantes. Outre une trentaine de mairies qui subventionnent (parfois symboliquement) sans contrepartie, la plupart des soutiens sont liés à un ou plusieurs contrats d’étude particuliers où, souvent, un co-financement est exigé. La motivation des bailleurs est variée : certains élus ou une CLI (Commission Locale d’Information) préfèrent l’ACRO en se disant que les résultats ne seront pas contestés par la population ; certaines administrations sont plutôt attirées par le coût des analyses (comme pour le radon) ; d’autres, comme le Ministère de l’Environnement, voient dans son action une mission de service public qu’ils veulent soutenir. Ces financements ne sont pas pérennes et doivent être régulièrement renégociés. Surtout, ils ne suffisent pas à couvrir tous les coûts engendrés par l’activité associative : sans un engagement bénévole important, il y a longtemps que l’ACRO aurait cessé d’exister. Mais c’est aussi cette dimension citoyenne qui fait peur aux pouvoirs publics. Le soutien est donc réduit au strict minimum. Le laboratoire effectue des analyses pour des particuliers (moins d’une dizaine par an, hélas) et des associations et des études pour des associations ou des collectivités locales. Ce travail permet de faire fonctionner le laboratoire, de financer la surveillance citoyenne des installations nucléaires, d’accroître les compétences et surtout d’aller investiguer des zones qui échappent aux contrôles officiels.

Obligation de transprence

Toutes les études font l’objet d’un article dans « l’ACROnique du nucléaire » et/ou sont mises en ligne sur Internet : https://www.acro.eu.org. L’ACRO est intransigeante sur le respect de ces conditions de diffusion, ce qui lui vaut parfois de perdre des contrats. De plus, elle ne travaille pas pour les exploitants nucléaires. L’information, et non la communication, occupe également une part importante de son activité. L’enjeu est de rendre ses travaux accessibles à tous et de vulgariser les débats techno-scientifiques liés au nucléaire afin de permettre à chacun de s’approprier les problèmes, sans subir les termes dans lesquels ils sont généralement posés. Cela signifie une argumentation solide qui dépasse les simples slogans, même si cela n’est pas médiatique. Pour que la réflexion prime sur les schémas de pensée pré-établis, l’association ne se revendique pas comme antinucléaire (ni pro-nucléaire…). C’est un atout primordial qui sert la crédibilité de l’information délivrée, mais est parfois mal perçu. Ainsi, le citoyen doit pouvoir se faire sa propre opinion et décider de son avenir, de l’avenir de ses enfants en connaissance de cause.

Les sollicitations pour des interventions publiques sont nombreuses de la part d’autres associations ou collectifs, du milieu scolaire, mais aussi des pouvoirs publics. Dans ce dernier cas, il n’est pas toujours facile de savoir, a priori, si l’invitation sert à donner une apparence démocratique à un débat ou s’il y a une réelle volonté d’entendre un son de cloche différent. D’autant plus que c’est souvent les deux ! Mais dans tous les cas, il apparaît important d’apporter un autre point de vue à une audience qui parfois peut déboucher sur des prises de décision. Il en est de même pour les articles écrits dans des revues officielles. D’une manière plus large, l’ACRO accepte les gestes d’ouverture des autorités en participant à de nombreuses instances de concertation. Cette prise en compte du tiers-secteur scientifique est encore nouvelle en France et l’ACRO a fait le choix d’expérimenter les procédures de consultation. C’est un travail difficile et délicat, qui comporte des risques d’erreur et celui d’être critiqué. Cette démarche lui a valu de nombreuses attaques du milieu associatif [4]. Il est vrai que toutes les structures officielles sont là pour accompagner des installations nucléaires en place ou ayant un travail rétrospectif à faire. Comme souvent pour les activités à risque, la justification même de l’activité ne peut y être débattue.  Penser que l’on peut obtenir d’elles la remise en question du nucléaire serait très naïf.

Cette démarche participative, rejetée par d’autres associations, n’est pas systématique. Chaque sollicitation est traitée au cas par cas et entre dans le cadre d’une charte votée en AG [5]. Sans être dupe de la volonté gouvernementale, l’ACRO pense que les rares gestes d’ouverture de certaines administrations en faveur d’une prise en compte des questions de la population méritent d’être soutenus. Bien sûr, les instances de concertation ne sont pas toutes utiles. Certaines CLI ronronnent alors que l’Association Nationale des CLI a ouvert des brèches intéressantes. On peut aussi citer le cas de la commission Tchernobyl présidée par le Pr. Aurengo au fonctionnement catastrophique, mais où la participation associative a permis un enterrement du rapport final. En revanche, la participation au Groupe Radio-écologie Nord-Cotentin [6] a été plus profitable. Outre le fait que toutes les mesures réglementaires dans l’environnement et les modèles d’impact sanitaire sont devenus publics, ces travaux ont conduit à une réévaluation des autorisations de rejet pour Cogéma-La-Hague qui sont devenues beaucoup plus précises et contraignantes. L’ACRO a acquis au sein de ce groupe des compétences nouvelles qui lui ont permis de mettre en évidence que la Cogéma a sous-estimé d’un facteur 1 000 ses rejets en ruthénium radioactif lors des incidents de 2001 [7].

Les relations avec le milieu de la recherche fondamentale sont d’un autre ordre. Tout comme au GSIEN [8] dont l’ACRO est très proche, les universitaires qui s’investissent ou soutiennent l’association le font de manière privée. Certains ont un engagement notoire et connu de tous. D’autres apportent leurs compétences de façon plus ponctuelle quand ils sont sollicités. A notre connaissance, aucun n’a subi de pressions professionnelles.

Nombreuses embûches

Il est trop long de passer en revue tous les succès et les échecs de l’ACRO. Les embûches ont été nombreuses en 20 ans d’existence. Les membres les plus anciens se rappellent de la Cogéma affirmant dans les médias que l’ACRO multiplie tous ses résultats par 10 pour se mettre en valeur ou du Ministère des Affaires sociales (dont dépendait le SCPRI du Pr. Pellerin) empêchant l’affectation d’un objecteur de conscience… Ou encore de l’ANDRA portant plainte contre l’ACRO et deux de ses membres. Le principal exploit est donc sûrement d’avoir réussi à exister aussi longtemps et d’être devenu un acteur crédible qui traite aussi bien avec les institutions qu’avec Greenpeace. Plus personne ne conteste ses mesures, seulement l’interprétation qui en est faite et la dernière étude réalisée pour le compte de Greenpeace a eu un impact international important. D’un point de vue environnemental, on peut mettre au crédit de l’association le fait d’avoir joué un rôle majeur dans la réduction des rejets de l’usine Cogéma de La Hague ou d’avoir révélé les nombreux dysfonctionnements du centre de stockage de la Manche. Plus ponctuellement, l’association a révélé une contamination anormale par du radium du site de l’ancienne usine Bayard qui fabriquait des réveils luminescents à St Nicolas d’Aliermont en Haute-Normandie. C’est grâce à cette affaire que les seuils de décontamination des sites contaminés ont été révisés.

En participant aux débats et en faisant pression sur les politiques, les associations impliquées ont réussi à obtenir que la loi sur les déchets radioactifs inclue toutes les matières radioactives, que le site de Bure ne soit pas transformé en un centre de stockage par un simple décret comme le prévoyait le gouvernement… Mais, malheureusement, l’enfouissement des déchets et le retraitement des combustibles irradiés restent la solution de référence. Cela fait partie des principaux regrets de l’association, avec le chantier du réacteur EPR, la prolifération nucléaire, l’oubli et le déni dont sont victimes les populations vivant dans les territoires contaminés par Tchernobyl… A ces défis pour lesquels personne n’a la solution, des défis propres viennent s’ajouter : élargir ses capacités de mesure, augmenter le nombre d’adhérents pour peser plus sur les pouvoirs publics et stabiliser sa situation financière.

C’est malheureusement un classique de nos sociétés de surabondance que d’entretenir le sentiment de rareté et de guerre, maintenant économique, pour maintenir un statu quo. Alors que la richesse atteinte permettrait à tous de mener une vie harmonieuse avec une organisation sociale différente, les défis écologiques imposent de mener une vie plus sobre, mais plus épanouie, car libérée de nombreuses peurs. Or, il n’est question que de « parts de marché à conquérir », « retard français » ou « maintien de notre avance dans la compétition internationale » entraînant une surproduction et un gaspillage. En face, de nombreuses associations de protection de l’environnement raisonnent en service public de l’énergie pour satisfaire les besoins primordiaux de l’humanité. L’incompréhension est totale. Au-delà de l’EPR et du nucléaire, et même du défi énergétique, la question est de savoir « comment récuser la fuite en avant insensée qui voit […] la science soumise à la technique, la technique au marché et le marché à la volonté de puissance de ces nouveaux maîtres du monde incapables de maîtriser leur propre maîtrise ? » [9]

« Changer de vie et changer la vie » [9] passe aussi par le refus des logiques guerrières et identitaires de nos sociétés, et malheureusement aussi parfois du mouvement altermondialiste et antinucléaire. C’est un chemin qui n’est pas balisé. Mais c’est par la pratique que l’ACRO bâtit une démarche originale pour apprendre à vivre dans une société du risque en transformant en enjeu politique et citoyen des problèmes posés en termes uniquement technoscientifiques. Ce n’est qu’un petit pas vers plus de démocratie participative. L’engagement du citoyen dans la vie de la société revêt diverses formes qui peuvent être syndicale, politique, associative. Toutes ont des atouts et des limites. Une société démocratique implique une (bio)diversité des approches et des actions.

 


[1] Lire Sezin Topçu, ACRO : vingt ans de combat pour une expertise citoyenne, ACROnique du nucléaire n°75, décembre 2006.

[2] Lire Les silences de Tchernobyl, Autrement, 2006

[3] Lire David Boilley et Claudia Neubauer, Le tiers secteur scientifique, in Dictionnaire des risques, Armand Colin, nouvelle édition à paraître.

[4] L’ACRO a répondu systématiquement à ces critiques.

[5] La charte est ici. Lire le dossier de l’ACROnique du nucléaire n°73, juin 2006 : Nucléaire et concertation publique.

[6] Lire Yves Miserey et Patricia Pellegrini, Le Groupe Radioécologie Nord-Cotentin : l’expertise pratique en question. L’impact des rejets radioactifs dans le Nord-Cotentin sur les risques de leucémies, La Documentation française, janvier 2007

[7] Tous les détails de cette affaire sont ici.

[8] GSIEN : Groupement des Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire, 2 rue François Villon, 91400 Orsay.

[9] P. Viveret, Pourquoi cela ne va pas plus mal ?, Fayard 2005.

Ancien lien

L’ACRO: Vingt ans de combat pour une expertise citoyenne

Par Sezin Topçu, Doctorante en histoire des sciences à l’E.H.E.S.S. ACROnique du nucléaire n°75, décembre 2006.

Version PDF


La montée d’un mouvement citoyen face à un « mensonge radioactif »

Les catastrophes frappent d’un seul coup, sans prévenir. L’accident de Tchernobyl, la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire, ne devait pas faire exception à la règle le jour du 26 avril 1986. En France, à la suite de la catastrophe, les autorités chargées de sa gestion réagirent sous l’effet d’une première impulsion : « surtout ne pas inquiéter le public ». Ainsi, les Français n’ont eu longtemps droit qu’à une « information » vague, tardive, et trop « rassurante ». L’information relative aux retombées de la catastrophe en France étant déléguée à un seul organisme, le SCPRI [1], voire à un seul expert, M. Pierre Pellerin, alors directeur de ce service, le centralisme étatique trouvait en 1986 sa meilleure illustration dans la gestion des retombées de l’accident ukranien.

Rappelons que les savoirs et les pouvoirs de décision sur le nucléaire appartiennent, jusqu’au début des années 70, à un nombre réduit d’experts étatiques, issus des Grands Corps et appartenant majoritairement à EDF et au CEA. Compte tenu du centralisme étatique dans ce domaine, il n’est alors pas question d’un quelconque  recours à  une contre-expertise préalable à la prise de décisions. Dans les chambres ministérielles, la conviction commune est que « la France est un trop petit pays pour disposer de plusieurs groupes d’experts. Dans le domaine nucléaire, la compétence se trouve à l’EDF et au CEA et ne se trouve que là » [2], comme le clame au milieu des années 70 l’un des membres de la Commission Consultative pour la Production d’Électricité d’Origine Nucléaire. Une décennie plus tard, un rapport parlementaire sur l’accident de Tchernobyl fait toujours le même constat : « Dans notre pays, l’organisation centralisée du secteur de l’énergie nucléaire fait qu’il est pratiquement impossible de trouver un expert qui ne travaille pas ou qui n’ait pas travaillé pour l’EDF ou pour le CEA [3]. »

En mai 1986, le centralisme du domaine nucléaire semble s’attacher à un « principe de précaution » original au sens où la précaution vise essentiellement à maîtriser la peur et l’inquiétude des populations. C’est cette « peur de la peur du nucléaire », telle qu’elle est formulée par le philosophe J.P. Dupuy [4], qui donne lieu à la montée de la méfiance et de la colère de ceux qu’on soupçonnait d’être envahis par une peur « émotionnelle » et « irrationnelle ».

Effrayés par l’incohérence de l’information officielle, voire par un « mensonge » d’Etat, comme le titrait à l’époque le journal Libération, de nombreux citoyens décident ainsi de prendre l’affaire nucléaire en main. C’est dans ce contexte que l’ACRO voit le jour dans la région normande, région la plus nucléarisée de la France, tout comme la CRIIRAD, créée au sud-est, dans une des régions les plus touchées par l’accident de Tchernobyl.

À l’origine de la mobilisation de l’ACRO se trouvent notamment Pierre Barbey, biologiste à l’Université de Caen, Léon Lemonnier, alors agent de radioprotection au GANIL, et Didier Anger, président du CRILAN (Comité de Réflexion, d’Information et de Lutte Antinucléaires).

Agent de radioprotection à l’usine de la Hague du CEA jusqu’à la fin des années 1970,  Léon Lemonnier entre à l’usine de retraitement de La Hague en 1966 en tant qu’ouvrier. Quelques années plus tard, il devient l’agent chargé de la décontamination. Il découvre en même temps l’activité syndicale au sein de la CFDT. Ainsi, très politisé pendant les évènements de Mai 68, son activité syndicale et son activité de décontaminateur le sensibilisent aux problèmes d’irradiation liés au nucléaire. Les tabous propres au fonctionnement de l’usine dans les années 1970 qu’il définit comme « l’impossibilité même de critiquer la force de frappe » enrichit cette sensibilité. Au milieu des années 70, Léon Lemonnier apporte son témoignage pour le film « Condamnés à réussir » dénonçant les conditions de travail à la Hague. On se souvient encore de lui exprimant en début de film, d’un ton sombre, un ras-le-bol:  « On n’a pas de pouvoir sur notre vie (…) moi, je voulais être agriculteur et je travaille ici. Qui a décidé pour moi ? ». En 1976, à cause de son opposition à la privatisation de l’usine de la Hague, M. Lemonnier sera muté dans un atelier de fabrication des sources de césium pour la médecine, l’atelier ELAN-IIB du CEA qui, du fait de l’arrêt de ses activités en 1973 est alors pratiquement désert, n’ayant aucun personnel, et offrant des conditions techniques et sanitaires insuffisantes. Trois ans après, M. Lemonnier sera de nouveau muté, cette fois-ci au GANIL où il travaille encore en 1986 en tant que radioprotectionniste.

Quant à Pierre Barbey, militant antinucléaire des années 1970, il commence à s’opposer au nucléaire à la suite d’un évènement très précis : dans le cadre de son cursus universitaire au milieu des années 70, un groupe d’étudiants de l’Université de Caen est chargé de faire une étude de terrain sur le massif géologique de Flamanville. Or, à un  moment où l’implantation d’une centrale nucléaire à Flamanville fait l’actualité, les CRS empêchent les étudiants de faire ces recherches de terrain. L’intervention des forces de police marque profondément M. Barbey. Pendant ses années d’étudiant, M. Barbey anime ainsi le Comité Caen du CRILAN. Il fait partie de nombreuses manifestations antinucléaires à Flamanville, à Plogoff ou à la Hague. M. Barbey avait auparavant découvert la lutte antimilitariste au sein même de l’armée. Il sera parmi les premiers signataires de « l’Appel des cents » qui, en 1974, exigeait l’instauration de droits démocratiques dans les casernes. La prison en sera la sanction. Ainsi, la « force de frappe » sera à l’origine non seulement de l’engagement antinucléaire de M. Barbey mais également, pour partie, de son engagement politique.

Au moment où survient l’accident de Tchernobyl, face à l’absence de mesures officielles, Léon Lemonnier installe officieusement dans le jardin de GANIL une balise qui se trouve à sa disposition. Aidé par un technicien du laboratoire de spectrométrie du GANIL, il analyse la radioactivité de quelques produits, notamment le lait, et constate  une hausse de contamination d’environ 70 Bq par kg de lait, une valeur considérable par rapport au niveau normal, même si elle reste au dessous de la norme alors fixée par la Commission Européenne (500 Bq/kg). Afin de signaler cette hausse de contamination, Léon Lemonnier contacte le 9 mai le préfet du Calvados, qui restera silencieux face à cette alerte. Le lendemain, Pierre Pellerin annonce à la télévision ses mesures et indique, contrairement à la semaine précédente, des hausses de contamination de radioactivité dans quelques régions : des niveaux de contamination du lait compris entre 30 et 90 Bq/kg à l’Ouest et variant de 170 à 360 Bq/kg à l’Est et au Sud-Est. Agacé par l’incohérence des informations officielles, Léon Lemonnier décide d’agir et contacte ainsi d’autres personnes déjà sensibilisées aux problèmes du nucléaire.

À l’époque, Léon Lemonnier et Pierre Barbey se connaissent déjà. Non seulement parce que les campus de l’Université de Caen et du laboratoire de GANIL sont quasiment voisins, mais aussi parce qu’ils se rencontraient à l’occasion des luttes antinucléaires dans la région au cours des années 1970. En outre, ils se connaissent également grâce au GSIEN (Groupement des Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire). Si M. Barbey est membre du GSIEN  depuis les années 1980, M. Lemonnier participe, à la même époque, à la rédaction de la  Gazette Nucléaire, organe d’information du GSIEN. Pierre Barbey et Léon Lemonnier alertent rapidement d’autres amis et collègues dont le Professeur Maboux-Stromberg (professeur de physique nucléaire à l’Université de Caen), Madeleine Frérot (professeur retraitée de l’Education Nationale), Jean-Luc Veret et Catherine Bruneau (médecins), Stéphane Cornac (conseiller dans une mutuelle de soins et santé), Pierre Laisné et son père (tous deux commerçants). Parmi ce groupe, une partie des personnes découvre le militantisme pour la première fois en 1986 alors que d’autres l’ont déjà expérimenté au sein des groupes tels que le Mouvement contre l’Armement Atomique, le CRILAN, le Groupe Information  Santé, ou au sein des partis politiques notamment le PS et les Verts.

Une fois le groupe élargi, les premières mesures sur le lait et la terre seront suivies par d’autres. Après M. Lemonnier, M. Maboux-Stromberg met à disposition le matériel de son laboratoire. Ainsi, outre des produits laitiers, des analyses sur les oiseaux sont réalisées, en particulier sur les bécasses. L’idée vient d’un employé du GANIL, chasseur de bécasses et inquiet de leur  éventuelle contamination. On analyse également les lièvres dont le pelage révèle une contamination élevée. Précisons qu’il s’agit, avec ces premières mesures, d’une simple détection de contamination et non d’une analyse experte. Personne ne possède encore les compétences suffisantes pour analyser dans quelle mesure, par exemple, la viande de ces animaux est contaminée et quels effets cela peut induire sur la santé humaine.

Afin de présenter ces diverses mesures, une première réunion publique est tenue à Caen la deuxième semaine du mois de mai. Environ cinq cents personnes y participent, soit cinq fois le nombre attendu. Ce grand intérêt venant d’un public caennais très hétérogène marque les organisateurs et les encourage à continuer. Ne pensait-on pas que la question du nucléaire était tabou dans cette région ? Mais voilà que les choses changent : des personnes d’opinions diverses vis-à-vis du nucléaire, des militants antinucléaires  mais aussi des pro-nucléaires réclamant le nucléaire propre, des extrême-gauchistes, des écologistes, ou des « simples citoyens » alertés par l’attitude officielle s’avèrent déterminés à demander des comptes sur les « vraies » retombées de la catastrophe en France. Les associations environnementales et écologistes actives localement comme le GRAPE (Groupe régional d’action pour la protection de l’environnement) ou le CRILAN expriment leur solidarité avec la mobilisation. La méfiance vis-à-vis des autorités ne cesse de croître. Ainsi, sur la proposition de Didier Anger, un nom est rapidement désigné pour la mobilisation : Comité Tchernobyl-Flamanville.

Parce que la catastrophe de Tchernobyl a montré, très peu de temps après la mise en fonctionnement (1986) de la centrale de Flamanville, qu’une catastrophe majeure est possible partout, le Comité Tchernobyl-Flamanville vise à reprendre le combat à Flamanville en tirant la sonnette d’alarme avec le slogan suivant: « Aujourd’hui à Tchernobyl, demain à Flamanville (si nous ne réagissons pas) ». D’ailleurs, quelques habitants, regrettant d’avoir vendu leur terre à EDF, rejoignent rapidement le Comité.

De nombreux débats publics et des conférences sont organisés par le Comité Tchernobyl-Flamanville dans les villes et les villages de Normandie (Cherbourg, Lisieux, Caen, Vire, Rouen, Alençon et Sannerville) en mai et juin 1986. On débat alors aussi bien des impacts probables de la catastrophe ukranienne dans l’Hexagone que des problèmes relevant de la gouvernance du nucléaire en France. Comment réagir et se faire entendre pour influer sur la gestion du nucléaire et sur les mécanismes de prises de décisions dans ce domaine? Outre les réunions « bondées » à Caen, environ 300 personnes à Rouen et 350 personnes à Cherbourg suivent les débats. Même à Sannerville qui ne compte pas plus d’un millier d’habitants, plus de cent personnes y participent. La forte demande des populations dans la région persuade les membres du Comité Tchernobyl-Flamanville de la nécessité de créer une structure indépendante d’information sur les vraies retombées de l’accident en France et sur les risques liés au nucléaire. L’Association pour le Contrôle de la Radioactivité à l’Ouest (ACRO) naît de cette ambition en juin 1986.

Création d’un laboratoire associatif: de l’utopie à la réalité

L’existence dans le paysage nucléaire français du laboratoire de l’ACRO peut aujourd’hui paraître comme allant de soi mais ce serait oublier que la montée d’un laboratoire associatif, la construction d’une véritable entreprise de démocratisation de l’expertise dans le pays le plus nucléarisé au monde, n’est ni un jeu de hasard ni un acte banal. L’histoire de l’ACRO face aux puissances institutionnelles, tel David contre Goliath, montre en effet à quel point on a affaire ici à un défi citoyen de la plus haute envergure. L’ACRO, tout comme la CRIIRAD, relève bel et bien d’une exception française.

C’est la raison pour laquelle la décision de  la création du laboratoire de l’ACRO en 1986 n’est pas simple. Elle nécessite une réflexion profonde sur les apports et les risques d’une telle stratégie, en termes matériels, bien sûr, mais aussi en termes de conception d’une forme nouvelle de militantisme à inventer. Comment marier action politique et critique de la science  tout en apportant une légitimité et une durabilité à l’action collective? Comment assurer que celle-ci puisse déboucher sur la constitution d’un réel contre-pouvoir face au nucléaire? Pendant les réunions publiques, les membres du Comité Tchernobyl-Flamanville discutent intensément sur cette question et les moyens à mobiliser pour répondre à la demande d’information du public. Ainsi émergent les premiers désaccords. Si tout le monde s’accorde sur la nécessité de faire des mesures afin de dégager les vraies retombées de l’accident dans la région,  la polémique s’engage sur la façon d’obtenir ces mesures.

En 1986, au sein du Comité, Léon Lemonnier défend, dès le début, la nécessité d’un laboratoire autonome, en dehors de toute instance institutionnelle et universitaire. En tant que décontaminateur à l’usine de la Hague dans les années 1970, Léon Lemonnier aura connu mieux que tout le monde les effets de la radioactivité, même à faible dose, sur  la santé humaine, notamment sur celle des travailleurs du nucléaire. À partir d’une enquête personnelle qu’il a menée en 1982 à l’intérieur de l’usine de la Hague, il s’est déjà rendu compte que la plupart des travailleurs qu’il a connus à l’usine pendant la dizaine d’années précédente souffraient de maladies graves. En 1986, la position de Léon Lemonnier est aussi celle d’une éventuelle victime. Précisons que le radio-protectionniste contractera un cancer quelques années après l’accident de Tchernobyl, cancer qu’il parviendra à faire reconnaître comme une maladie professionnelle à la suite d’une bataille juridique laborieuse. Ainsi, en 1986, l’idée d’un laboratoire indépendant lui paraît primordiale en ce qu’il permettrait d’agir contre les effets sanitaires des faibles doses dont nul ne sait prévoir les conséquences graves à long terme.

Le Professeur Maboux-Stromberg n’est pas partisan de l’idée d’un laboratoire associatif à l’époque. En tant que physicien nucléaire, il préconise l’utilisation  des appareils de son laboratoire. En effet, la critique du physicien porte précisément sur la gestion officielle de la catastrophe en 1986 et non tellement sur le nucléaire proprement dit. Peu de temps après, il déclare d’ailleurs qu’il est plutôt favorable à l’énergie nucléaire « bien maîtrisée », même aux surgénérateurs, ce qui provoque rapidement son départ de l’ACRO.

Au début, Pierre Barbey n’est pas non plus très favorable à l’idée d’un laboratoire, surtout parce que la gestion d’une telle structure par des bénévoles lui paraît très difficile.  « J’avais du mal à l’imaginer », confiera-t-il plus tard. Quant aux autres membres du Comité, notamment  Madeleine Frérot, enseignante, et Catherine Bruneau, médecin, ils soutiennent l’idée d’un laboratoire indépendant. En tant que mères, les femmes sont plus inquiètes vis-à-vis des retombées sanitaires de l’accident et s’avèrent plus déterminées à construire une information sur les dangers réellement encourus. C’est là une divergence qui relève de la dimension socio-culturelle des savoirs liés à l’évaluation des incertitudes et des risques [5].

La polarisation « pour ou contre » un laboratoire indépendant se poursuit plutôt entre MM. Lemonnier et Maboux-Stromberg. Léon Lemonnier s’oppose à utiliser le laboratoire de M. Maboux-Stromberg car il juge que les appareils dans son laboratoire ne sont pas suffisants en l’état et qu’il faut d’abord les rassembler et les tester, ce qui exige un technicien. Si de tels efforts doivent être déployés, pourquoi ne pas se doter directement de son propre matériel? Après presque un mois de polémique, tous les membres du Comité en seront convaincus. En effet, connaissant des techniciens de la firme Camberra (firme qui fabrique de tels appareils) avec laquelle il a eu affaire dans le cadre de son travail, Léon Lemonnier organise au GANIL une journée où il invite un technicien à faire une démonstration de la spectrométrie gamma qu’il faudrait acheter pour fonder le laboratoire. « Ce technicien était très doué pour vanter ce matériel, il a impressionné tout le monde », admettra-t-il plus tard. La décision de la fondation du laboratoire sera ainsi prise suite à cette démonstration du premier matériel nécessaire, coûtant 300 000 francs à l’époque.

Au départ, le laboratoire est un outil pour l’ACRO en vue d’acquérir une autonomie vis-à-vis des universités et des institutions et pour marquer une rupture en apportant une contre-expertise externe aux sphères institutionnelles. L’instrumentation technique doit aussi permettre aux militants de se poser au même niveau que les experts officiels. C’est dans cette perspective que, dès le début, l’association met en avant une identité scientifique en s’attachant à des discours d’ « apolitisme » et d’ « indépendance ». Le laboratoire devait aussi apporter à l’ACRO une durabilité financière à son action grâce à des analyses payantes. Ainsi la part de la vente d’analyses sur le budget total de l’association va de 14,7% en 1988 à 42,9 % en 1990. Mais le laboratoire signifie surtout pour l’ACRO la possibilité d’expérimenter une nouvelle forme de militantisme, celle qui consiste à « surveiller » et à « contrôler ».

Une première vague de mobilisations liées à la construction des contre-pouvoirs dans le domaine dit du nucléaire civil s’effectue au début des années 1970. À la montée des critiques intellectuelles (Ellul, Mumford, Illich, Foucault),  de la critique syndicale (notamment la CFDT) et des mouvements étudiants, s’ajoute la naissance du mouvement écologiste et conjointement celle du mouvement antinucléaire. On voit ainsi se créer divers groupes et journaux comme  Survivre et Vivre, les Amis de la Terre, le Sauvage, Charlie-Hebdo, la Gueule Ouverte, le collectif « Bugey-Cobaye » ou encore le Comité contre la Pollution Atomique à la Hague [6]. Deux milieux, scientifique et syndical, jouent au cours des années 1970 un rôle de porte-parole et de caution scientifique pour le mouvement antinucléaire en lui fournissant des informations et des arguments techniques. Les scientifiques issus du GSIEN, les chercheurs au sein de l’Institut d’Études Juridiques et Économiques à Grenoble ou les ingénieurs et les techniciens de la CFDT « affirment » alors, grâce à leur notoriété, l’existence d’une pollution « anormale », l’éventualité d’un accident, la « défaillance » d’une centrale ou le caractère « erroné » des scénarios officiels de consommation énergétique dans les décennies à venir.

En 1986, l’enjeu n’est plus « d’affirmer », mais d’apporter des preuves tangibles et de marquer le terrain par des actions concrètes afin de dépasser les arguments « faciles à combattre », de montrer le « sérieux » des critiques et de mobiliser le maximum de soutiens. Le temps de la pure contestation est révolu, le mouvement antinucléaire des années 70 s’est soldé, selon un bon nombre des militants, par un échec, les idéaux  écologistes et antinucléaires abstraits ne priment plus dans l’opinion publique et les enjeux de 1986 subissant la forte empreinte de Tchernobyl nécessitent de comprendre et d’aborder autrement les institutions liées au nucléaire. Ainsi dès le départ, l’ACRO s’oriente vers une professionnalisation accrue afin d’apporter des « preuves », de développer une identité légitime et crédible et d’influer sur la gestion officielle du risque nucléaire en y imposant un contrôle citoyen. Elle devient, au cours du temps, le « gendarme » de l’environnement dans la région de la Hague. En contestant les modèles de standardisation de la science officielle, elle rend surtout possible la conduite d’analyses dans des endroits précis, localisés et pas toujours pris en compte par les institutions. Elle met ainsi en oeuvre des savoirs nouveaux liés à la contamination radioactive.

L’ACRO devra cependant attendre presque un an pour obtenir le financement nécessaire à l’installation de son laboratoire. Ses militants commencent dès juin 1986 à faire du porte à porte dans diverses villes et villages de Normandie afin de collecter des adhésions. Un millier d’adhérents soutiennent alors son action et contribuent à l’achat de l’équipement, même si l’association sera obligée de souscrire un prêt bancaire important. Par la suite, il faudra attendre l’an 1993 pour l’acquisition d’un compteur béta, puis l’an 1997 pour l’achat d’une deuxième chaîne de spéctrométrie gamma pour le laboratoire. Par ailleurs, l’ACRO ne pourra louer son propre local qu’en octobre 1987. Jusque là, elle mène une vie nomade, d’abord dans un magasin appartenant à l’un des fondateurs, puis en divers endroits comme la Maison des Syndicats, une ferme en pleine campagne ou encore une salle de la municipalité d’Hérouville qui soutient l’action de l’association. Avec la location du premier local, une ancienne boucherie, le laboratoire indépendant caennais se constitue sur une trentaine de mètres carrés. Une toute petite pièce à l’entrée à gauche est allouée aux travaux de secrétariat ;le laboratoire s’établit dans une deuxième petite pièce à l’arrière, l’ancienne chambre froide. Onze années s’écouleront avant que l’ACRO occupe un local offrant de meilleures conditions.

Quant aux permanents, au bout de trois ans de sa création, l’association sera en mesure d’employer uniquement un salarié pour un tiers du temps standard. Pendant plusieurs années, elle fait appel aux employés contrat-emploi-solidarité ou aux objecteurs de conscience qui contribuent à l’association pour les travaux du secrétariat ou pour la maintenance du laboratoire. C’est d’ailleurs grâce au dispositif d’embauche des objecteurs de conscience que l’ACRO gagne un de ses militants, David Boilley, physicien au GANIL, conseiller scientifique et administrateur de l’association depuis les années 1990. Les bénévoles, scientifiques ou non, jouent en effet un rôle très important dans l’élaboration et la réussite de l’action de l’ACRO. La majorité des fondateurs de l’association suivra avec force leur action pendant de longues années, voire jusqu’à aujourd’hui. Le cercle de militants actifs de l’ACRO s’élargit avec la montée des antennes en Nord-Cotentin, en Haute-Normandie et en Touraine. L’ACRO parvient aussi à se doter rapidement d’un organe d’information, l’ACROnique du Nucléaire dont la publication est assurée depuis son lancement en 1988 par Sibylle Corblet-Aznar, actuellement présidente de l’association. L’ACRO ne sera en mesure d’intégrer des salariés à plein temps qu’à partir de la deuxième moitié des années 1990.

La première embauche à temps plein en 1996 représente pour l’ACRO un moment fort symbolique et émouvant car représentatif du militantisme solidaire de ses membres. Le recrutement de Gilbert Pigrée, chargé d’étude à l’heure actuelle, ne peut en effet voir le jour qu’à deux conditions. Primo, ce sont les adhérents qui se proposent de payer le salaire de M. Pigrée. Secundo, ce dernier accepte, malgré un salaire très modeste, de mettre ses compétences au service de l’ACRO, en s’inscrivant ainsi dans une nouvelle catégorie du travail, celle du « professionnel » bénévole ! C’est dans le même état d’esprit que Mylène Josset, physicienne nucléaire, rejoint le laboratoire de l’ACRO l’année suivante. Ce sont là des éléments de précarité auxquels se confronte le jeune laboratoire de l’ACRO dans son combat pour l’existence. Comment faire vivre un laboratoire indépendant avec des moyens très limités? Comment surtout se faire entendre et se rendre légitime face aux organismes d’expertise officielle qui bénéficient non seulement de gros budgets mais également d’une reconnaissance et d’une notoriété scientifique et publique? Comment briser ainsi le  monopole de parole et d’expertise dans le domaine nucléaire?

Expertise citoyenne de l’ACRO

Vingt ans après, le laboratoire de l’ACRO aurait bien pu disparaître : son existence était fragile parce que menacée. L’acquisition surtout d’une reconnaissance et d’une légitimité a nécessité la traversée de bien des déserts. L’association a aussi affronté plusieurs tentatives d’intimidation. Pour n’en donner que deux exemples, en 1996, l’ANDRA porte plainte contre l’ACRO pour avoir rendu public un document interne de l’organisme, document révélant la présence massive du plutonium sur le Centre de Stockage de la Manche. Autre cas d’intimidation : en 1998, l’IUT de Cherbourg censure les rencontres ACRO programmées à Octeville sur le thème « Nucléaire et Démocratie ». L’association a aussi vécu à plusieurs reprises des moments douloureux en termes financiers.

Après sa création, le laboratoire indépendant de l’ACRO devra attendre près de cinq ans pour faire valoir officiellement ses mesures. En 1991, l’ACRO révèle une élévation anormale des taux de césium dans les sédiments de la Sainte Hélène (une petite rivière qui prend sa source sur un plateau à côté du site de la Hague et du Centre de Stockage de la Manche). La Cogéma réfute d’abord cet argument et accuse l’association de « multiplier par dix ses mesures afin de faire sa propre publicité » [7]. Pour montrer le bien fondé de ses analyses, l’ACRO milite pour qu’une comparaison entre laboratoires s’effectue. Une confrontation des mesures de l’ACRO avec celles de deux laboratoires officiels, le Laboratoire Départemental d’Analyse de la Manche et le SPR-Cogéma, révèle la pertinence du travail de l’ACRO et apporte une reconnaissance officielle au laboratoire. Ironie du sort, le SCPRI, toujours dirigé pendant cette période par M. Pellerin, s’abstient, sans motif, de cette procédure comparative entre laboratoires.

Au début des années 90, l’ACRO commence aussi à se réjouir d’une reconnaissance publique de son action. Une enquête réalisée en 1990 par la Commission d’information de la Hague auprès des médecins et s’interrogeant sur les sources d’information jugées « intéressantes » ou « très intéressantes » montre que l’ACRO vient au premier rang (73,5 %) bien au delà des organismes officiels (SCPRI, 55 %, exploitants, 34,3 %, ministère de l’Industrie, 29,3%). L’ACRO parvient également à prendre part progressivement dans les commissions locales d’information (CSPI de la Hague dès 1987, CLI de Paluel-Penly dès 1991, Commission de surveillance du Centre de Stockage de la Manche depuis 1996…) ou les comités dits d’expertises pluralistes, encore réduits en nombre.

L’ACRO développe sa compétence au fil du temps, malgré l’absence de moyens financiers suffisants. Outre les subventions d’une trentaine de mairies et les adhésions,  le laboratoire finance son fonctionnement grâce à des analyses commandées par des collectivités locales, des groupes écologistes comme Greenpeace ou des particuliers. Ces prestations de services permettent surtout à l’association de diversifier ses champs de compétence. Si, au départ, le laboratoire de l’ACRO ne peut détecter que les radionucléides émetteurs gamma à moyenne et forte énergie, aujourd’hui il est équipé pour mesurer la teneur en tritium des eaux ou celle du strontium 90 dans le lait. Il peut repérer la concentration des émetteurs à basse énergie (américium 241, iode 129) ou celle du radon dans l’air. Mais le travail de l’ACRO dépasse la surveillance et la mesure routinières. Pour faire parler les chiffres, l’association dispose d’une connaissance accrue du terrain et des modes de vie de la région ce qui constitue  en effet le grand atout de son action. Ses membres se vantent par exemple de connaître par cœur chaque parcelle autour de l’usine de la Hague !

En effet, il ne s’agit pas tellement pour l’ACRO d’être le porte parole scientifique des citoyens mais plutôt de leur proposer un outil (un « laboratoire indépendant ») pour agir. Si la science officielle a très souvent tendance à ignorer l’apport des savoirs locaux [8], l’ACRO prend cette tendance à contre-pied. Convaincue que l’évaluation des problèmes liés au risque nucléaire nécessite la sensibilisation et la participation du plus grand nombre des citoyens, l’ACRO réalise son travail sur le terrain souvent en partenariat avec les populations locales [9]. A titre d’exemple, une trentaine de bénévoles organise et effectue autour de l’usine de la Hague les prélèvements à analyser en laboratoire. En effet, ceux qui participent à la surveillance d’un site comme celui de la Hague sont en général ceux qui y habitent et qui se sentent directement concernés par les problèmes dans la « presqu’île au nucléaire » [10]. C’est là la mise en pratique d’une « expertise citoyenne » qui va au delà d’une simple contre-expertise technique. Elle implique une réelle capacité et une volonté des citoyens de s’approprier des problèmes posés par les sciences afin de politiser les enjeux qui en relèvent, revendiquer leur maîtrise ou dénoncer éventuellement l’impossibilité d’une telle maîtrise.

L’action de l’ACRO, à côté de celle d’autres groupes de citoyens, a contribué à perturber la gestion officielle du nucléaire et à briser le monopole de l’expertise dans ce domaine. Avec la montée des alertes, des affaires et des controverses, les efforts de transparence se sont multipliées dans la sphère officielle même si l’information et la transparence sont parfois considérées comme de simples outils de communication. Certains organismes de contrôle et de prévention des risques sont également amenés à acquérir une relative indépendance vis-à-vis des exploitants. Dans la région de la Hague, les autorisations de rejets dans l’environnement sont aujourd’hui plus contraignantes grâce notamment aux suivis réguliers et au lobbying de l’ACRO. En 1993, dans le cadre d’une étude commandée par les Verts de Haute Normandie, l’ACRO a révélé une contamination anormale par du radium (allant jusqu’à 8500 fois  le taux normal) du site de l’ancienne usine Bayard de fabrication des aiguilles de réveil à Saint-Nicolas-d’Aliermont. C’est grâce à « l’affaire Saint-Nicolas-d’Aliermont » que les seuils de décontamination des anciens terrains ont été révisés.

Enfin, l’ACRO n’est pas uniquement un laboratoire de recherche et d’expertise sur la radioactivité. Elle est aussi un laboratoire d’expérimentation des formes nouvelles de « gouvernance » du nucléaire qui vont de l’information à la transparence, à l’expertise pluraliste et enfin à la participation du public.

Face à une crise de légitimité des institutions politico-industrielles, depuis les deux dernières décennies notamment, la façon dont les décideurs politiques, les managers industriels ou leurs experts en communication gèrent la critique sociale portée sur les choix scientifiques et techniques a subi des changements considérables dans la mesure où «le public anonyme, constitué d’individus à la psychologie primaire, a cédé la place à des groupes différenciés, capables de prendre la parole en dehors des enquêtes d’opinion et de développer des argumentaires construits » [11]. La stratégie de communication des risques exclusivement focalisée sur la perception du risque par le public a cédé la place, aussi  bien en France qu’en Europe, à une démarche qui met en avant la nécessité du «dialogue »  et de la «participation du public ». En témoignent les nouvelles réglementations relatives à l’information et la participation du public, la création en France d’une commission nationale du débat public (loi Barnier de 1995), l’adoption en juin 1998 de la convention d’Aarhus par la CEE ainsi que la multiplication des auditions publiques, des jurys de citoyens ou des conférences de consensus.

Bien que les tentatives restent relativement timides par rapport aux autres domaines (génie génétique, transports, urbanisme..), le domaine nucléaire n’est pas épargnée par la tendance préconisant la participation. On parle ainsi de la nécessité d’une «gouvernance inclusive »  et d’une « culture  partagée de gouvernance du risque » , concepts qui renvoient directement aux constats du sociologue Ulrich Beck : il ne s’agit plus seulement d’un partage du bien mais aussi d’un partage (de la gestion) du mal, et conjointement, celui des responsabilités [12]. Ce sont là de nouveaux modes de gestion des risques, de nouveaux langages de «bonne gouvernance» qui se donnent pour mission de renforcer le pouvoir donné aux individus et aux parties prenantes. Ainsi des «débats publics» ont récemment été organisés (2005-2006) sur l’EPR, sur les déchets nucléaires et sur l’ITER [13].

Si les institutions et les acteurs qui pilotent ces nouvelles démarches sont complexes et hétérogènes, les volontés d’ouverture et de dialogue exprimées par ceux-ci le sont également. Diverses lacunes associées aux nouveaux dispositifs de participation montrent qu’un changement radical en faveur d’une démocratisation des choix techno-scientifiques ne s’opère pas rapidement et que cela nécessite une mutation plus profonde des visions de la science portées par les milieux scientifiques et la sphère politico-industrielle, sinon une « révolution culturelle » des sciences. Néanmoins, il est indéniable que certains responsables font preuve d’une réelle ouverture et d’une « bonne foi » comme l’a montré par exemple tout récemment la position du président de la Commission Particulière du Débat Public sur les déchets [14]. On est donc face à un contexte techno-politique qui ne peut être qualifié ni de purement technocratique, ni de purement démocratique. N’est-ce pas là un grand paradoxe de nos démocraties actuelles? Il serait naïf dans ce contexte de croire que la participation du public signifie d’office la démocratisation sans condition des sciences tout comme  il serait irréaliste de prétendre que toute tentative d’ouverture et de dialogue serait  une langue de bois,  une récupération des actions citoyennes, voire un complot.

Naturellement donc, l’appréciation des démarches participatives par les différents membres du milieu associatif  est très variable. Certains refusent frontalement toute  participation de  crainte de servir de caution à des décisions déjà prises ou par opposition tout simplement à des règles prédéfinies des débats. Certains autres, comme l’ACRO, préfèrent traiter cas par cas les initiatives de participation pouvant déboucher sur une décision, sans pour autant se faire d’« illusions ». Les éléments de contradiction mentionnés ci-dessous poussent d’ailleurs les associations à la vigilance. C’est ainsi que l’ACRO a rédigé tout récemment une « charte » de démarche participative définissant les aspects éthiques de la participation. Les deux démarches opposées d’acceptation ou de refus de participation semblent en effet toutes les deux légitimes selon le contexte. Elles doivent être considérées comme étant complémentaires dans la mesure où la force d’un mouvement de contre-pouvoir repose en grande partie sur la diversité des formes d’action des groupes militants qui le constituent, comme le montre bien l’exemple des militants du traitement du sida en France [15].

Pour l’ACRO, la participation aux instances officielles permet non seulement de mieux mesurer le but réel des tentatives d’ouverture envers les citoyens mais également d’avoir accès aux documents non publics et d’accroître ses compétences en observant de près les méthodes de travail des experts officiels. Ainsi, d’un côté, l’association a pu constater de l’intérieur le peu de volonté envers l’ouverture et la transparence de certains dispositifs comme la Commission de surveillance du Centre de Stockage de la Manche ou la Commission « Tchernobyl » (mise en place en 2004 afin d’évaluer l’impact réel de la catastrophe en France). D’un autre côté, elle a pu bénéficier de l’ouverture du Groupe Radioécologie Nord Cotentin, comité pluraliste d’expertise mis en place en 1998 afin d’évaluer l’augmentation des cas de leucémie à proximité de la Hague. Le fait que les mesures réglementaires dans l’environnement ainsi que les modèles d’impact sanitaire soient rendus publics au cours du travail de ce comité a permis à l’ACRO de développer ses capacités d’expertise concernant, par exemple, les systèmes de contrôle de la Cogéma. C’est ainsi que le laboratoire indépendant a pu révéler lors des incidents de 2001 une sous-estimation d’un facteur 1000 des rejets du ruthénium radioactif par l’usine de retraitement de la Hague.
Au bout de vingt ans d’existence, contre vents et marées et en dépit des difficultés et des contradictions auxquelles l’association doit faire face, le cas de l’ACRO témoigne des apports incontestables et inestimables d’un militantisme qui s’attache à la démocratisation des formes d’expertises et de gouvernance dans le domaine nucléaire en France.

Remerciements

Cet article s’appuie sur une série d’entretiens réalisés entre 2003 et 2006 avec plusieurs membres de l’ACRO ainsi que sur les publications et les archives de l’association. Je remercie Jean-Claude Autret, Pierre Barbey, David Boilley, Catherine Bruneau, Sibylle Corblet-Aznar, Madeleine Frérot, Mylène Josset, Léon Lemonnier, Gilbert Pigrée du temps qu’ils m’ont accordé. Je remercie également l’ACRO de son accueil chaleureux qui a permis mon travail d’archives.


[1] Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants.

[2] La citation de l’entretien réalisé en 1976 avec un des membres de la Commission Péon est reprise de P. Simonnot, Les nucléocrates, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1978, p.51.

[3] OPECST, « Les conséquences de l’accident de Tchernobyl et la sûreté des installations nucléaires », Rapport n° 1156, 1987-1988, p. 16, cité par C. Restier-Melleray, «Experts et expertise scientifique. Le cas de la France », Revue Française de Science Politique, 40, 4, 1990, p. 546-585, p. 565

[4] J.-P. Dupuy, Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère, Paris, Seuil, 2006

[5] Sur cette question, voir par exemple l’analyse de R. Paine, “Chernobyl reaches Norway : the accident, science and the threat to cultural knowledge”, Public Understanding of Science, 1, 1992, p. 261-280.

[6] Voir, entre autres, A. Touraine, Z. Hegedus, F. Dubet, M. Wievorka, La prophétie antinucléaire, Paris, Seuil, 1980.

[7] D. Boilley, « Etat de l’environnement dans la Hague », Silence, 197, novembre 1995

[8] B. Wynne, “Misunderstood Misunderstandings: Social Identities and the Public Uptake of Science,” in IRWIN (A.), WYNNE (B.) (ed.), Misunderstanding Science? The Public Reconstruction of Science and Technology, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p.19-46.

[9] Voir notamment J.C. Autret, « Quand l’accident engendre une prise de conscience citoyenne », G. Grandazzi, F. Lemarchand (dir.), Les silences de Tchernobyl, Paris, Autrement, 2004, pp. 202-210.

[10] F. Zonabend, La presqu’île au nucléaire, Paris, Ed. Odile Jacob, 1989

[11] M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthe, 2001, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001, p. 45-46.

[12] U. Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2001

[13] Pour une critique du débat sur l’EPR, voir : J. Testart, S. Orru, « Le débat sur le réacteur EPR est un fiasco », Politis, 2 mars 2006.

[14] Voir par exemple: Commission Nationale du Débat Public, «Compte rendu du débat public sur les options générales en matière de gestion des déchets radioactifs de haute activité et de moyenne activité à vie longue », 27 janvier 2006

[15] J. Barbot, Les malades en mouvements, Paris, Editions Balland, 2002

Ancien lien

L’ACRO dans le paysage nucléaire français

ACROnique du nucléaire n°68, mars 2005


Le réseau Sortir du nucléaire a publié un texte intitulé « la désinformation nucléaire » où il prétend que les timides ouvertures vers la société civile ont pour : « seul objectif de faire accepter par les populations le nucléaire et ses risques. » Il y voit là une menace : « Nous devons déjouer les pièges tendus par le lobby nucléaire – en particulier, ne surtout pas collaborer à ses pseudos concertations – et organiser la résistance citoyenne ». L’ACRO qui participe à de nombreuses instances de concertation est directement visée par ce texte qui a reçu de nombreuses autres  critiques. Une deuxième version, publiée en janvier 2005, met encore en cause l’ACRO, pour sa participation au programme CORE en Biélorussie sous la rubrique explicitement intitulée « MANIPULER ET INSTRUMENTALISER DES ASSOCIATIONS ».  Ces attaques étant offensantes, il nous a paru important de faire une mise au point.


 

L’ACRO et ses missions

L’ACRO a été fondée dans une région fortement nucléarisée, en réponse à la désinformation et à la carence en moyens de contrôle indépendant et fiable de la radioactivité. Ces problèmes locaux ont pris une importance nationale suite à la catastrophe de Tchernobyl qui a fait de tous les Européens des riverains d’une installation nucléaire. La volonté de minimiser l’impact sanitaire des rejets dans l’environnement des installations nucléaires et des retombées de Tchernobyl apparu comme délibéré à de nombreux citoyens. Ainsi, l’ACRO a pour but principal de permettre à chacun de s’approprier la surveillance de son environnement au moyen d’un laboratoire d’analyse fiable et performant et de s’immiscer dans un débat techno scientifique par l’accès à l’information. En effet, un discours basé sur un état de conscience, une intuition ou même le simple bon sens ne suffit pas pour être entendu par les décideurs, qu’ils soient technocrates ou élus. C’est pour cela que l’association utilise les mêmes outils scientifiques que la techno-science officielle pour faire avancer le débat. 18 ans plus tard, l’association est encore présente, ce qui représente une prouesse permanente. En effet, il nous est impossible de dire si les finances permettront à l’ACRO d’exister dans 6 mois. La gestion au jour le jour occupe une grande part de l’activité des élus de son conseil d’administration.

Nous avons brisé un monopole d’Etat sur la surveillance de la radioactivité dans l’environnement. Même si le paysage nucléaire français a changé, et l’association aussi, les principes qui régissent nos actions sont toujours les mêmes. Nous sommes le seul laboratoire d’analyse français à rendre accessible au public tous ses résultats de mesure de radioactivité dans l’environnement. Ce qui caractérise cette démarche par rapport à la surveillance institutionnelle et réglementaire, c’est notre travail « avec » la population et non « pour » elle. Ainsi, l’ACRO effectue une surveillance citoyenne des installations nucléaires du Nord-Cotentin : c’est la population locale qui organise et effectue les prélèvements qui sont analysés dans le laboratoire. Le but est d’arracher aux seuls experts les questions qui nous concernent pour en faire un enjeu politique.

L’expertise citoyenne

Pour pouvoir fonctionner, nous faisons, entre autres, appel à des soutiens financiers publics car un laboratoire incontestable avec cinq permanents compétents coûte cher, même si ceux-ci ne sont pas rétribués à leur juste valeur. Les ressources sont diversifiés afin de maintenir une indépendance et sont toujours insuffisants. Outre une trentaine de mairies qui nous subventionnent sans contre-partie, la plupart des soutiens sont liés à un ou plusieurs contrats d’étude particuliers où souvent, un co-financement est exigé. La motivation des bailleurs est variée : certains élus préfèrent l’ACRO en se disant que les résultats ne seront pas contestés par la population ; certaines administrations sont plutôt attirées par le coût des analyses (comme pour le radon) ; d’autres, comme le Ministère de l’Ecologie, voient dans notre action une mission de service public qu’ils veulent soutenir. Ces financements ne sont pas pérennes et doivent être régulièrement renégociés. Surtout, ils ne suffisent pas à couvrir tous les coûts engendrés par l’activité associative : sans un engagement bénévole important, il y a longtemps que l’ACRO aurait cessé d’exister. Mais c’est aussi cette dimension citoyenne qui fait peur aux pouvoirs publics. Le soutien est donc réduit au strict minimum. Le laboratoire effectue des analyses pour des particuliers (moins d’une dizaine par an, hélas), des associations et des études pour des associations ou des collectivités locales. Ce travail nous permet de faire fonctionner le laboratoire, d’accroître nos compétences et surtout d’aller investiguer des zones qui échappent aux contrôles officiels.

Les compétences du laboratoire sont reconnues officiellement par un agrément obtenu à la suite d’un essai inter-laboratoires annuel auquel nous nous soumettons. C’est important, car, contrairement aux exploitants, l’ACRO n’a pas droit à l’erreur. C’est surtout par l’expérience accumulée au long des années que nous pouvons étayer nos arguments et être entendus car on ne s’improvise pas expert. Ainsi, notre action se situe dans le long terme, même si la gestion de l’ACRO se fait souvent au jour le jour. Malheureusement, nos capacités de mesures sont encore limitées et plusieurs radio-éléments importants en termes de santé publique échappent à notre vigilance.

Toutes nos études font l’objet d’un article dans notre revue, « l’ACROnique du nucléaire » et sont mises en ligne sur notre site Internet : https://www.acro.eu.org. Nous sommes intransigeants sur le respect de ces conditions de diffusion, ce qui nous vaut parfois de perdre des contrats. De plus, nous ne travaillons pas pour les exploitants nucléaires. L’information, et non la communication, occupe également une part importante de notre activité. Nous essayons de rendre accessible tous nos travaux et de vulgariser les débats techno-scientifiques liés au nucléaire. L’enjeu est de s’approprier les problèmes, de ne pas subir les termes dans lesquels ils sont généralement posés, mais de parvenir à les formuler plus lisiblement. Néanmoins, nous devons toujours fonder nos arguments pour dépasser les simples slogans, même si cela n’est pas médiatique. Ainsi, c’est à la demande d’associations riveraines de projets d’enfouissement de déchets nucléaires que nous avons beaucoup travaillé sur cette thématique. Nous sommes fréquemment sollicités pour des interventions publiques par d’autres associations ou collectifs, mais aussi par les pouvoirs publics. Dans ce dernier cas, il n’est pas toujours facile de savoir, a priori, si l’invitation sert à donner une apparence démocratique à un débat ou s’il y a une réelle volonté d’entendre un son de cloche différent. D’autant plus que c’est souvent les deux ! Mais dans tous les cas, il nous apparaît important d’apporter notre point de vue à une audience qui parfois peut déboucher sur des prises de décision. Il en est de même pour les articles écrits dans des revues officielles.

Le réseau national de mesure

La mise en place récente d’un réseau national de mesure assorti d’une obligation à rendre public ses résultats d’analyse pour être agréé nous apparaissait comme un grand pas en faveur de la transparence, si effectivement toutes les données recueillies sont accessibles, et pas seulement des valeurs moyennes. Nous avons donc accepté la demande du Ministère de l’Ecologie de siéger dans la commission qui délivre les agréments et comptons transmettre nos résultats à ce réseau.

Malheureusement, cet arrêté imposant la publication des résultats d’analyse a été attaqué par la CRII-Rad qui y a renoncé depuis longtemps. Elle a eu gain de cause et les exploitants ne sont plus soumis qu’à la publication des résultats d’analyses réglementaires. Outre la situation étrange où se retrouve la CRII-Rad, en devenant le seul laboratoire à garder ses résultats d’analyse confidentiels, le réseau se trouve amputé de toutes les données faites hors du cadre réglementaire comme à la suite d’incidents ou accidents. Lors des travaux du Groupe Radioécologie Nord Cotentin qui a fait une analyse rétrospective de 30 années de rejets radioactifs dans l’environnement, il est apparu que les accidents ou incidents passés représentaient environ la moitié de la dose moyenne reçue par la population locale et que leur impact était difficile à évaluer avec les seules données réglementaires. De même, sans les quelques données ACRO, il n’aurait pas été possible d’évaluer la dose liée à l’ingestion de produits marins péchés à proximité de l’émissaire de rejet.

La démarche participative

D’une manière plus large, l’ACRO accepte les gestes d’ouverture des autorités en participant à de nombreuses instances de concertation. Nous ne sommes pas dupes de la volonté gouvernementale qui n’arrive pas à sortir des limbes son projet de loi sur la transparence sur le contrôle des installations nucléaires. Mais, parfois, des efforts en faveur d’une prise en compte des questions de la population méritent d’être soutenus. Bien sûr, ces instances de concertation mises en place ne sont pas toutes utiles. La Commission de Surveillance du Centre de Stockage de la Manche, par exemple, ronronne doucement. Il est quasiment impossible de modifier l’ordre du jour qui consiste essentiellement à écouter le rapport annuel de l’ANDRA et de la DRIRE. Heureusement, d’autres CLI fonctionnent mieux : certaines d’entre-elles commandent des expertises indépendantes et donnent la parole à tous leurs membres. On peut aussi citer le cas de la commission Tchernobyl présidée par le Pr. Aurengo dont le fonctionnement est catastrophique et dont il ne sortira très probablement rien. En aurait-il été autrement en l’absence de l’ACRO ? Nous pourrons au moins témoigner de l’incurie et de l’inanité de cette commission ! En revanche, nous pensons que notre participation au Groupe Radio-écologie Nord Cotentin a été très profitable. Outre le fait que toutes les mesures réglementaires dans l’environnement et les modèles d’impact sanitaire soient devenus publics, nous y avons acquis des compétences nouvelles qui nous ont permis de mettre en évidence la défaillance des contrôles de Cogéma pour le ruthénium radioactif. Nous avons obtenu que les modes de vie locaux soient pris en compte dans l’évaluation, ainsi que les produits les plus contaminés. Les travaux du GRNC ont conduit à une réévaluation des autorisations de rejet pour Cogéma qui sont devenues beaucoup plus précises et contraignantes.

Parce que nous nous battons pour plus de transparence sur l’impact des activités liées au nucléaire et de démocratie sur les choix technologiques, nous avons pour principe d’étudier et souvent d’accepter les ouvertures faites dans ce sens par les autorités en participant à de nombreux groupes pluralistes, même si elles nous apparaissent souvent bien timides et que le fonctionnement des commissions reste à améliorer. Cette prise en compte du tiers-secteur scientifique est encore nouvelle en France et nous devons expérimenter les procédures de consultation mise en place avant de les rejeter. C’est un travail bénévole difficile et délicat que nous assumons du mieux que nous pouvons, même s’il comprend le risque de faire des erreurs ou de voir notre position mal interprétée.

Notre participation aux instances de concertation nous a valu de nombreuses attaques : « le lobby nucléaire tenterait  d’associer des associations à la gestion du nucléaire pour désamorcer la vigilance ou la colère des populations mises en danger. » Il est vrai que toutes ces structures sont là pour accompagner des installations nucléaires en place ou ayant un travail rétrospectif à faire. Comme souvent pour les activités à risque, la justification même de l’activité ne peut y être débattue.  Penser que l’on peut y obtenir la remise en question du nucléaire serait très naïf. Faut-il pour autant ne pas y aller ? La décision est prise au cas par cas par le conseil d’administration de l’ACRO et l’expérience montre que nous y acquérons des informations et compétences qui permettent de renforcer notre vigilance. Sans notre participation au GRNC (Groupe radioécologie Nord-Cotentin) nous n’aurions jamais pu montrer que Cogéma sous-estimait d’un facteur 1000 ses rejets en ruthénium radioactif.

A contrario, deux exemples récents de concertation concernaient la justification d’une nouvelle installation. Il s’agit de la « mission granite » qui avait pour but de trouver un site d’implantation d’un « laboratoire » souterrain pour l’enfouissement des déchets nucléaires et le débat sur l’énergie pour l’EPR. Dans les deux cas, le débat était biaisé. Pour ce qui est de la mission granite, son échec était évident car le « débat » était limité aux seuls sites concernés. Comment dialoguer sereinement avec comme épée de Damoclès l’implantation du projet près de chez soi ? Ce n’est qu’une fois que l’échec de la mission granite était patent que nous avons accepté de participer à deux réunions avec comme thème : Non pas le sauvetage de la mission, mais, quel débat mettre en place pour la gestion des déchets nucléaires (les principales conclusions sont reprises dans l’encadré en fin d’article). Il nous paru important que cet échec ne puisse pas être imputé à la population souvent qualifiée d’irresponsable par les pouvoirs publics et à ses prétendues peurs irrationnelles, mais bien aux initiateurs du débat. A noter qu’à contrario, le débat sur l’énergie lancé pour justifier le projet de réacteur EPR, qui est loin d’être un modèle à suivre, a abouti à la conclusion : « Qu’il est difficile, […] de se faire une opinion claire sur son degré de nécessité et d’urgence. […] Il a semblé que si le constructeur potentiel de l’EPR milite pour sa réalisation immédiate, c’est avant tout pour des raisons économiques et de stratégie industrielle. »

Les territoires contaminés par Tchernobyl

Récemment, nous avons débuté un projet humanitaire en Biélorussie, où la situation sanitaire des populations est désastreuse, dans le cadre d’un programme international CORE. Notre projet a pour but de mettre en place une surveillance, par la population, de la contamination et de développer la promotion d’une culture radiologique pratique. L’action est essentiellement tournée vers les enfants, les mères de famille et les femmes enceintes. Il s’agit concrètement de mettre du matériel de mesure (dosimètres et radiamètres) à la disposition des citoyens et de pratiquer des mesures régulières (2 fois par an) de la contamination interne des enfants scolarisés dans les écoles du district. Le soutien logistique est assuré par l’institut indépendant BELRAD dirigé par le Professeur Nesterenko (mise en service ou rénovation des postes de mesure et formation des dosimétristes). L’institut assure également les opérations de mesures anthropogammamétriques avec des laboratoires ambulants. La particularité de ce projet est de confier la coordination aux habitants eux-mêmes, via une toute jeune association locale « Pousse de Vie » qui regroupe des personnels de santé, des enseignants et de simples citoyens préoccupés par la situation sanitaire de leur district. Encore une fois, notre travail ne consiste pas à  travailler « pour » les habitants  mais « avec » eux afin qu’ils puissent poursuivre ce projet en toute autonomie.

Le programme international CORE regroupe des projets menés sur quatre des districts les plus contaminés de Biélorussie. Il ne s’agit en aucun cas de promouvoir la réhabilitation des territoires contaminés mais de contribuer à l’amélioration des conditions de vie au travers de projets impliquant la population elle-même. Il est utile de préciser que CORE ne possède aucun fonds propre et que chaque projet doit trouver son propre financement. Pour notre action dans le district le plus isolé et le plus contaminé de Biélorussie, le financeur est le ministère des affaires étrangères suisse, qui mène déjà sur place des actions humanitaires tournées vers la santé. Les dépenses concernent essentiellement les achats de matériel (achats de dosimètres, de postes de mesure pour doser le césium dans les aliments, achats d’ordinateurs, salaires des dosimétristes, campagnes de mesure de la contamination interne des enfants…). A l’exception de nos frais de mission qui sont pris en charge par les autorités Suisses et le ministère des affaires étrangères français, notre participation génère un coût non négligeable pour l’ACRO avec la mise à disposition d’un salarié qui prépare et part quatre fois par an en mission avec un bénévole, ainsi que le coût des analyses diverses réalisées sur des échantillons prélevés sur place. Nous avons donc sollicité un financement européen pour pouvoir continuer cette activité dans de meilleures conditions et pour diversifier nos soutiens.

Nos actions en Biélorussie nous valent des critiques virulentes. Certaines organisations qui officient sur le terrain comme l’ACRO, dans le cadre du programme CORE, sont accusés de : « Rester finalement sourdes et aveugles devant la gravité sanitaire causée par la radioactivité, surtout chez les enfants, les victimes les plus vulnérables. Ce Programme refuse d’appliquer un moyen simple et peu coûteux pour protéger les centaines de milliers d’enfants malades et mourants dans les territoires contaminés du Belarus […] : distribuer à grande échelle aux enfants contaminés les adsorbants prophylactiques à base de pectine préconisés par le professeur Nesterenko, » Et d’expliquer que « des mesures, réalisées [sur des enfants qui séjournent en sanatorium à l’extérieur des territoires] par l’Institut Belrad du Pr Nesterenko, ont montré qu’avec 3-4 cures [de pectine] dans l’année, on obtient une diminution de la charge en Césium-137 au-dessous de la limite que le Pr Bandajevsky considère comme cause de dommages tissulaires irréversibles, soit 30 Bq/kg de poids. » Pourtant ce texte est ambigu car il rendrait la catastrophe presque acceptable puisqu’un traitement permettrait aux enfants d’être en dessous d’un prétendu seuil. Malheureusement pour ces enfants, dès que la cure cesse et qu’ils retournent chez eux, ils se rechargent en césium au-dessus de cette limite. C’est pourquoi la prévention qui tend à limiter l’ingestion d’aliments contaminés est indispensable. De plus, il n’est pas sûr que la pectine élimine les autres contaminants.

Conclusion

En conclusion, il est important de rappeler que l’ACRO est entre les mains de ses adhérents par le fonctionnement démocratique inhérent à toute structure associative avec une voix par personne. Alors que de nombreuses associations se contentent de donateurs qui n’ont pas le droit de vote, l’ACRO estime important d’avoir des adhérents qui exercent un contrôle de ses activités. L’association s’est donné comme mission première de tenter de répondre aux préoccupations de la population ou le plus souvent de ses représentants que sont les associations ou parfois les élus qui nous sollicitent. Nos actions peuvent donc apparaître opportunistes du fait de l’évolution des demandes qui nous sont faites, mais nous y répondons toujours avec rigueur scientifique et transparence.

Nous sommes sur un chemin qui n’est pas balisé. C’est par la pratique que nous organisons une démarche originale pour apprendre à vivre dans une société du risque en transformant en enjeu politique et citoyen des problèmes posés en termes uniquement technoscientifiques. L’engagement du citoyen dans la vie de la société revêt diverses formes qui peuvent être syndicale, politique, associative. Toutes ont des atouts et des limites. Une société démocratique implique la pluralité des opinions et des actions.

 


Encadré : Conclusions  de la rencontre de la mission Granite avec quelques associations, une fois son échec patent

•    Le groupe de travail considère que l’implantation de laboratoires de qualification est « prématurée dans la mesure où le processus de recherche scientifique et technique, de réflexion et de concertation préalable à la définition d’une politique nationale de gestion des déchets radioactifs n’est pas terminé »
•    « Le statut de laboratoire souterrain est considéré comme ambigu » dans la mesure où rien n’indique s’il s’agit d’un laboratoire de recherche ou d’un laboratoire de qualification dont la vocation est d’être transformés en site de stockage définitif. Il observe que : « la loi du 30 décembre 1991 ne comporte aucune précision concernant le rôle exact de la collectivité territoriale, des associations locales de riverains et de la population concernée dans l’éventuel processus de décision pouvant conduire à qualifier le site de recherche comme site de stockage. »
•    Concernant la question de la concertation, le groupe de travail note que la loi prévoit une concertation préalable à l’installation d’un laboratoire souterrain avec les élus et la population des sites concernés.  Il observe que cette forme de concertation est insuffisante, qu’il est « nécessaire de mener une concertation avec la population à l’échelle nationale sur la politique de gestion des déchets radioactifs dans son ensemble, en resituant celle-ci dans le contexte de la politique énergétique, ceci préalablement au réexamen de cette question par le Parlement en 2006. »
•    Le groupe de travail observe que : « la participation des citoyens au débat démocratique suppose la construction, la validation et la diffusion d’une base d’information crédible et d’origine pluraliste concernant les déchets radioactifs et leur gestion qui puisse être partagée entre tous les acteurs du débat au plan national et territorial. Il est donc proposé que soit prise en charge par une instance nationale crédible une mission de concertation à l’échelle de la collectivité nationale avec la population, les élus et les associations sur la politique de gestion des déchets radioactifs en replaçant celle-ci dans le contexte de la politique énergétique ».
•    Il recommande la création des conditions d’existence et de pérennité d’une expertise associative forte et diversifiée qui participe au développement et à la validation d’une base d’information scientifique et technique commune entre les acteurs du débat tant au niveau national qu’au niveau local. Cette pérennité passe par l’instauration de sources durables de financement locales et nationales de l’expertise associative qui lui permette de préserver son indépendance. Il recommande le renforcement du recours à l’expertise indépendante et contradictoire dans le cadre des instances locales de concertation et la diversification des pôles d’expertise par l’ouverture des budgets de recherche engagés dans la loi de 1991 pour mobiliser les compétences universitaires et internationales notamment.

Ancien lien

Projet SAGE

ACROnique du nucléaire n°69, juin 2005


L’objectif du projet SAGE est de contribuer au développement de stratégies et  de conseils afin de les mettre en place en Europe de l’Ouest en cas d’incident ou d’accident nucléaire ayant des conséquences radiologiques à long terme. Le but principal de ce projet est la création d’un guide sur la protection et le contrôle des radiations.
Le projet SAGE est essentiellement développé pour tirer les leçons et les retours d’expérience de la gestion quotidienne de la situation radiologique dans les territoires contaminés en Biélorussie. Ce projet a commencé en octobre 2002 et s’est achevé en mars 2005 par la réunion d’un groupe de travail européen qui est chargé d’en présenter au public les conclusions, de discuter des différentes possibilités d’appliquer concrètement ces stratégies et ces conseils et de préparer les recommandations pour les possibilités de développement au niveau européen.
Ce projet était animé par 5 équipes de recherche provenant de différentes institutions :
BB-RIR, l’institut Belrad, le CEPN, le GSF et le NRPB. Ce groupe bénéficiait également de la coopération active de l’IRSN et du Comité Biélorussie-Tchernobyl. La compétence de ce groupe de travail recouvre de nombreux domaines comme la protection contre les radiations, l’évaluation des risques et des doses, la radioécologie, le contrôle de l’environnement, l’économie, la gestion sociale des risques, la « contre-mesure » après l’accident, la politique du risque.


la position de l’ACRO

L’ACRO a accepté d’être consultée dans le cadre du projet ouest-européen SAGE. Elle a participé dans ce groupe de travail qui réunissait des représentants des structures institutionnelles et associatives, à une réflexion collective sur la gestion à long terme des conséquences d’une contamination durable de l’environnement. Ce travail est basé sur les retours de l’expérience vécue à l’heure actuelle par les habitants des territoires contaminés de Biélorussie, proches de la zone d’exclusion délimitée autour de la centrale de Tchernobyl.

Notre implication dans l’élaboration du guide SAGE, se résume à une simple consultation. Le fond même du guide qui sera remis aux commanditaires et les sujets qui ont été débattus au sein du groupe dépassent largement les missions que notre association s’était données. En aucun cas, l’ACRO ne peut être considérée comme coauteur de ce guide. L’objet de ce document, les incertitudes sur sa destination et son exploitation futures, l’absence de données suffisantes et, plus largement, de connaissance pour examiner avec lucidité le problème posé, la non-exhaustivité des radioéléments considérés dans le cadre de ce travail, sont autant d’éléments qui peuvent rendre ce fascicule parfaitement inadapté en cas de crise post-accidentelle.

Nous reconnaissons, cependant que ce travail a le mérite de souligner les carences notables en matière d’informations et d’études sur l’impact réel d’un accident nucléaire majeur. Il permettra aussi de sensibiliser en Europe Occidentale, non pas la population toute entière mais les instances de décision des états membres de l’Union Européenne représentées dans le cadre de ce travail, à la problématique que représente la contamination à long terme d’un territoire et à l’importance de prendre en compte ce risque potentiel en amont. Ce travail a aussi permis de souligner la nécessité d’associer la société civile et de mettre le citoyen au centre de la réflexion.

Favoriser une telle prise de conscience (collective et individuelle) ne pourra se faire qu’à partir d’une meilleure information sur le sujet, relayée par des formations adaptées des professionnels qui seront amenés à intervenir sur les plans de la prévention, de la surveillance et de la protection sanitaire. Cet exercice a également renforcé les avis sur l’importance de la pluralité des sources d’information et la nécessité de développer les moyens d’information et d’investigation.

Ancien lien

Réponse de l’ACRO aux attaques de la CRII-Rad

6 mai 2004
mise à jour du 12 juillet 2004

La CRII-Rad a récemment mis en ligne et diffusé sur des listes de discussion des documents où l’ACRO est tour à tour qualifiée de “collabo” et de “révisionniste”. Nous ne pouvons que regretter ce genre de polémiques stériles, mais comme la diffamation est source de soupçon, il nous faut répondre.

Derrière ces insultes, la CRII-Rad reproche à l’ACRO de participer à un ouvrage collectif, “Les silences de Tchernobyl” publié aux éditions Autrement, au programme humanitaire CORE et de siéger dans des commissions officielles. Il nous parait plus sain de demander des précisions sur ce genre d’implication que de jeter l’anathème. Si nous respectons le travail de la CRII-Rad sur l’impact de la catastrophe de Tchernobyl sur le territoire français, nous ne pouvons que déplorer ses méthodes inquisitoires qui la décrédibilisent.

“Collabo”

Couverture du livre "Les silences de Tchernobyl"Une attaque est venue suite à la parution du livre “Les silences de Tchernobyl, l’avenir contaminé”, ouvrage collectif paru aux éditions Autrement en avril 2004 et dirigé par Guillaume Grandazzi et Frédérick Lemarchand, sociologues au Laboratoire d’Analyse et Socio-Anthropologie du Risque (LASAR) de l’université de Caen Basse-Normandie. Ce qui est reproché au livre, c’est d’être coordonné par deux personnes qui auraient participé à un programme humanitaire en Biélorussie, programme lui même coordonné par J. Lochard du Centre d’Etude sur l’Evaluation de la Protection dans le domaine Nucléaire (CEPN), association administrée et financée partiellement par l’industrie nucléaire.

Malgré la proposition qui lui était faite, la CRII-Rad a refusé de participer à l’ouvrage qui comprend une partie sur l’émergence de l’expertise citoyenne et a harcelé les éditeurs pour qu’ils ajoutent un texte à l’insu de tous où ils traitaient de “collabos” les coordinateurs et les membres du programme CORE. L’éditeur a bien entendu refusé. Ce genre de méthode est totalement effarente. Nous n’osons pas imaginer la réaction de la CRII-Rad si quelqu’un s’était essayé à faire de même à l’un de ses ouvrages. L’attaque a pourtant été renouvellée sans vergogne sur des listes de discussion mentionnant l’ouvrage.

Sur le fond, pourquoi ne pas appliquer ce même type de critiques à la CRII-Rad quand elle fait des études payées par des Commissions Locales d’Information (CLI) avec l’accord des représentants du nucléaire qui y siègent et l’argent de l’industrie ? Seule la CRII-Rad resterait vertueuse dans ce genre de situation ? Ironiquement, c’est exactement le même genre de sophisme qu’utilise l’industrie nucléaire pour désavouer des résultats dérangeants: sous prétexte que l’ACRO ou le LASAR ont des liens avec les associations anti-nucléaires, leurs études ne seraient pas honnêtes.

Les habitants de Biélorussie et d’Ukraine touchés par la catastrophe de Tchernobyl sont abandonnés. Le projet CORE est quasiment le seul projet humanitaire sur place. Si l’ACRO participe, c’est de manière entièrement bénévole, seuls les frais de mission étant pris en charge par le gouvernement suisse. Nous allons aider un groupe de mères de famille qui veut mettre en place un réseau de surveillance de la radioactivité, à se constituer, à organiser sa surveillance et comprendre les résultats pour lui permettre de changer ses habitudes et ses relations avec l’environnement. La démarche est avant tout humanitaire et citoyenne, dans une région extrêmement pauvre et sous informée, où la notion d’association n’existe pas. Les analyses seront faites, bien évidemment, avec l’aide du laboratoire Belrad dirigé par le prof. Nesterenko, tant pour les aspects métrologiques que formateurs.

Aider une population à gérer au quotidien une situation grave et complexe ne signifie pas cautionner cette situation, mais la comprendre et agir. Ce travail s’inscrit dans la continuité de celui que l’ACRO mène depuis des années dans le cadre de sa surveillance citoyenne de l’environnement des installations nucléaires. En effet, nous avons toujours eu le soucis d’orienter notre démarche pour travailler “avec” la population et non pas “pour” celle-ci. Evidemment, d’autres approches sont possibles, comme la promotion de la pectine. Mais nous pensons que l’appropriation d’un savoir par les populations a l’avantage de ne pas pouvoir être récupéré par quiconque.

Révisionniste

L’autre critique concerne la participation de membres de l’ACRO à un groupe de travail pluraliste chargé d’établir un bilan de l’impact de la catastrophe de Tchernobyl sur le territoire français et présidé par le très controversé professeur Aurengo. La CRII-Rad accuse ce dernier de publier des articles tendant à minimiser les conséquences des retombées de Tchernobyl et les études effectuées par l’Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire (IRSN) sur ce sujet. Ce qui est vrai. Elle “alerte donc le gouvernement sur l’opération révisionniste qui se développe en France et fait obstacle à l’instruction conduite par Mme Bertella Geffroy sur le dossier Tchernobyl.” (communiqué de presse CRII-Rad du 26 avril 2004)

Plus précisement, dans le document CRII-Rad qui critique l’article d’Aurengo, p3, on peut lire que selon le professeur Aurengo, “La carte IRSN 2003 “suscite une controverse car les valeurs auxquelles il aboutit sont très significativement différentes de celles usuellement admises auparavent”. Affirmation CONTESTABLE. Il serait en effet exact de dire “usuellement admises par les laboratoires officiels” mais certainement pas par celui de la CRIRAD, ni par les scientifiques du GSIEN, ni de façon générale par le milieu associatif (si l’on excepte le cas particulier de l’ACRO).” Sans aucune autre explication.

Cette accusation implicite de complicité de révisionnisme est d’autant plus surprenante que nous n’avons jamais rien écrit sur le sujet. Est-ce parce que nous siégeons dans cette commission que nous cautionnerions tous les écrits de son président ? Que dire alors de l’IRSN qui y siège aussi ? Notre participation nous avait déjà valu une diatribe par le passé, à laquelle nous avons répondu (voir l’ACROnique du nucléaire 61 de juin 2003). Cela n’empèche pas la CRII-Rad de publier le document sur son site Internet sans corriger les erreurs factuelles.

Ce genre d’accusation est complètement ridicule. Ce n’est pas parce que nous participons à un groupe de travail que nous cautionnons les propos de son président ou des autres membres. La commission, en tant que telle, n’a encore jamais rien publié. Le moment venu, nous déciderons de notre attitude vis-à-vis du rapport. La CRII-Rad, pourra alors nous juger sur les faits et non sur de prétendues intentions.

ConclusionDevise Shadok :"Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes"

L’engagement de l’ACRO et son action sont relatés dans son journal, l’ACROnique du nucléaire, où sont “tracées” dix huit années inlassablement consacrées à la mesure, l’analyse, la recherche et l’information en faveur non pas d’un lobby, mais de tous ceux qui désirent savoir. Libre à chacun de se faire une opinion.

Nous nous battons pour plus de transparence sur l’impact des activités liées au nucléaire et de démocratie sur les choix technologiques. Nous avons pour principe d’accepter les ouvertures faites dans ce sens par les autorités en participant à de nombreux groupes pluralistes, même si elles nous apparaissent souvent bien timides et que le fonctionnement pourrait être amelioré. Cette prise en compte du tiers-secteur scientifique est encore nouvelle en France et nous devons expérimenter les procédures de consultation mise en place avant de les rejeter en bloc. C’est un travail bénévole difficile et délicat que nous essayons d’assumer du mieux que l’on peut, même s’il comprend des risques de se tromper ou de voir notre position mal interpretée. La CRII-Rad a fait d’autres choix que nous respectons. Il faut qu’elle apprenne à respecter d’autres méthodes de travail.

Au-delà de la polémique stérile engagée par la CRII-Rad, nous estimons que les questions sur le fonctionnement de l’ACRO sont légitimes, nous sommes prêts à répondre à toute question sur nos actions.

La CRII-Rad continue ses attaques

Mise à jour du 12 juillet 2004

Enfin un interlocuteur valable dit la CRII-Rad en ce regardant dans un miroir.
Dans une lettre envoyée au Réseau Sortir du Nucléaire datée du 15 mai 2004, le président de la CRII-Rad écrit à propos du livre “Les silences de Tchernobyl, l’avenir contaminé” : “Aussi surprenant que cela puisse paraître à certains, nous pensions également que les textes rédigés par ceux qui apportent régulièrement leur caution au lobby nucléaire ne seraient guère critiquables. Il est clair, en effet, que pour conserver sa domination,  le lobby nucléaire ne peut agir à visage découvert […]. Il a donc besoin de couvertures (ce que nous avons appelé les « sociétés écrans »). […] Les milieux universitaires et associatifs sont des cibles de choix. ” Explicitement visés à la fin de la lettre : MUTADIS, le LASAR et l’ACRO sans la moindre preuve, précision ou texte. Qu’est ce qui nous vaut d’être classé dans l’axe du mal, puisque nos écrits sont qualifiés de “guère criticables” ?

Dans une lettre envoyée à ses adhérents, datée du 21 juin 2004, le président de la CRII-Rad renouvelle ses accusations acerbes en explicitant ses critères : “Aujourd’hui, nous ne comptons plus les laboratoires associatifs, privés ou publics qui se proclament indépendants. […] Lorsque l’on accepte, pour pouvoir survivre, l’argent de l’Etat ou des exploitants, on peut toujours clamer son indépendance mais ce ne sont plus que des mots”. Visée, entre autre, l’ACRO puisqu’il n’y a que 2 laboratoires associatifs en France. Pourtant, comme l’ACRO, la CRII-Rad reçoit un soutien de l’Etat via une Convention Pluriannuelle d’Objectif (CPO) signée avec le Ministère de l’Ecologie, ainsi que pour ses emplois jeunes. Ce qui ne l’empèche pas de proclamer que “la CRIIRAD a choisi de rester du côté des loups” alors que l’ACRO serait tenue en laisse par le lobby nucléaire. Comment disent les enfants ? “C’est çui qui dit qui y est” ?

Les courriers en question ne contiennent pas la moindre preuve pour appuyer les accusations très graves qu’ils contiennent et relèvent de la colomnie, voire du délire paranoïaque. Mais, c’est sans vergogne que le président de la CRII-Rad conclu sa lettre aux adhérents en menaçant : “ceux qui pratiquent la calomnie doivent savoir qu’ils ne le feront pas impunément”.

Ancien lien