Objet : Sûreté des
stockages liquides des produits de fission aux usines de retraitement
de la Hague
Monsieur le Directeur Général,
A la lecture de l'Inventaire géographique des
déchets radioactifs, édition 2004, publié par
l'ANDRA, nous sommes surpris d'apprendre que sur le site de l'usine de
retraitement de la Hague le volume des solutions de produits de fission
à vitrifier était de 1162 m
3 en juillet 2003
(brochure n° 2, page 33).
Cette donnée, absente des inventaires précédents
publiés par l'ANDRA, et non communiquée dans les
états de résidus de fin de cycle fournis
périodiquement par Cogéma à la CSPI (Commission
Spéciale et Permanente d’Information près de
l’établissement Cogéma de La Hague), est en totale
contradiction avec les informations publiques sur le "traitement en
ligne" des produits de fission et aux données qui nous avaient
été fournies par les autorités de
sûreté lorsque nous avions débattu de l'accident de
référence des usines UP3 et UP2-800 en CSPI en 1985 et en
1992.
1- En 1991,
M. Henry, Département Sûreté Cogéma, a
donné un exposé à Euratom, cet exposé a
été communiqué au CHSCT (Comité
Hygiène Sécurité et Conditions de Travail) de
Cogéma la Hague le 5/11/91 :
L'accident de référence des usines UP3
et UP2-800 est la mise en ébullition des cuves de stockage des
produits de fission suite à une perte totale des moyens de
refroidissement des cuves.
Le volume de produits de fission (PF)
considéré dans l’évaluation de cet accident est de
240 m
3 par usine (pour 800 t de combustible).
Cette hypothèse de 240 m
3 et perte
prolongée des systèmes de refroidissement puis
ébullition sur 2 cuves de stockage de produits de fission (2 x
120 m
3) a été confirmée à la
CSPI par le chef du département de protection de l'environnement
et des installations nucléaires par lettre DPEI / 92-149 du 27
avril 1992 [
1].
2- Lors de
la réunion de CSPI du 15/06/92, M. Niel représentant la
DSIN (Direction de la Sûreté des Installations
Nucléaires) a déclaré que le volume de PF
était au 1er janvier 1991 de 1200 m
3, on en comptait
930 m
3 en juin 1991, il nous informait que la DSIN
s'attachait à vérifier que les produits
générés par le procédé soient
traités en ligne "le principe du traitement en ligne est un
principe clairement affiché".
Par note technique jointe au courrier
référencé 900 ML/FT du 9 décembre 1992 de
Monsieur le Préfet de la Manche, la DSIN précisait :
"III- La gestion des produits de
fission
Après avoir
culminé aux environs de 1070 m3 jusqu'en 1990-91
(soit de l'ordre de la moitié de la capacité
d'entreposage [2]), le volume des
solutions de produits de fission entreposées a été
ramené à 724 m3 en juin 1992. Il est
prévu que ce volume soit abaissé à 445 m3
au 1/07/93 pour être stabilisé au niveau de 400 m3
à partir de 1994."
Quels problèmes ont amené la non réalisation d'un
fonctionnement attendu : 1162 m
3 de produits de fission (PF)
stockés sous forme liquide en 2003 au lieu des 400 m3 de stock
tampon prévus à partir de 1994 ?
3- Le non
refroidissement des solutions de produits de fission dimensionnant
l'accident de référence des usines de la Hague n'est pas
uniquement théorique. Comme les accidents de Tchernobyl et de
Three Miles Island pour les réacteurs nucléaires,
l'accident de Kychtym en septembre 1957 dans le sud de l'Oural a
démontré la potentialité et le dimensionnement
d'un accident sur un site de retraitement.
L'accident de Kychtym est survenu après
défaillance du système de refroidissement d'un
réservoir contenant quelques dizaines de m
3 de
déchets de haute activité, les rejets ont
contaminé un territoire encore évacué aujourd'hui
de 100 km de long par 8 km de large, dans cette "zone d'exclusion" les
données de contamination en strontium 90 s'expriment en
millicuries par m
2 (37 millions de Bq/m
2).
Des incidents entraînant l'arrêt de
l'alimentation des vecteurs de réfrigération /
agitation / dégazage des cuves de produits de fission
pouvant conduire à ce type d'accident "hautement improbable" se
sont déjà produits sur le site de retraitement de la
Hague :
- 15 avril 1980 : Incendie du poste
moyenne tension du site provoquant l'arrêt de l'alimentation
électrique par le réseau EDF.
Impossibilité d'utiliser les groupes de secours internes
principaux, les pupitres de ces groupes étant eux aussi mis hors
d'usage.
La perte des fonctions électriques a duré 3 heures.
- vendredi 13 février 1970, 22 h : suite à d'importantes
chutes de neige, la presqu'île du Cotentin est entièrement
privée d'électricité, toutes les lignes
s'effondrent sous le poids de la neige, plus de
téléphone, les poteaux électriques et
téléphoniques sur la chaussée s'additionnent aux
congères et au verglas pour rendre les routes impraticables.
Le courant industriel ne sera rétabli que le mercredi 18
février au matin.
Que s'est-il passé sur le site de retraitement de la Hague
durant ces 5 jours de 1970 ? L'usine fonctionne depuis 1966.
4-
L'accident de Kychtym [
3,
4,
5], longtemps ignoré
jusqu’au milieu des années 1980 est décrit par Paul
Boué dans
"Accidents
nucléaires en URSS", dictionnaire de l'écologie,
Encyclopaedia Universalis, édition 2001.
A partir des références 3,4 et 5 et d'un document plus
récent publié par Nénot J.C. [
6] cette publication donne une activité initiale
du stockage de Kychtym estimée à 20 millions de curies
(740000 TBq
[
7]) tous
radionucléides confondus, un rejet de 5 millions de curies
(185000 TBq ) pour le seul strontium 90, ce radionucléide
représente 50 % des radionucléides rejetés, soit
une contamination initiale estimée à 10 millions de
curies (370000 TBq).
L'accident de référence exposé
par M. Henry en 1991 à Euratom envisageait une mise en
ébullition de 480 m3 de produits de fission d'une
activité moyenne de 79 TBq/l avec une teneur en strontium 90 de
21%, soit un terme source potentiel en strontium 90 de 7,96 millions de
TBq (pour 480 m3). Mais pour évaluer le rejet, la fiche de
calcul pondère ce terme source par 2 coefficients :
- un facteur d'entraînement sortie cuve de 3,3.10
-6
- un facteur de transfert cuves / cheminées de 4,4.10
-2
En tenant compte du stockage réel de 1162 m
3 de fin
2003, le rejet théorique potentiel de strontium 90 serait
de 2,79 TBq.
Comparé aux 185000 TBq de Kychtym, ce
rejet théorique de strontium 90 n'est guère
crédible : l'accident de Kychtym concernait
"quelques dizaines de m3"
de produits de fission issus du retraitement de combustibles
plutonigènes, donc à faible taux de combustion, alors que
l'accident potentiel des usines de la Hague concerne aujourd'hui de
l'ordre de 1200 m
3 de produits de fission issus de
combustibles à taux de combustion élevés, 37000
à 40000 MWj/t, taux moyens annuels de 2001 à 2003 [
8] (voir tableau de synthèse en
annexe).
Considérer un accident "hautement improbable"
dont on maîtrise totalement le rejet est difficilement recevable
: nous l'avons vu au § 3, une situation pré-accidentelle
s'est déjà produite au moins 2 fois sur le site de la
Hague.
La réduction d'un facteur 1,45.10
-7 du rejet par
rapport au terme source [
9] demande
à être justifiée, si l’on veut bien prendre en
compte le retour d’expérience de Kychtym.
Comme il l'a été envisagé avec
les piscines de stockage des combustibles usés après les
attentats du 11 septembre 2001 aux USA, qu'adviendrait-il si la cible
d'un attentat était les ateliers de stockage des produits de
fission concentrés au centre du site au sud de la
cheminée d'UP2-800, facilement localisables en
littérature ouverte ?
Dans l'attente des informations pouvant répondre à nos
interrogations, veuillez agréer Monsieur le Directeur
Général l'expression de nos sentiments respectueux.
Jean Claude AUTRET,
Président de l’ACRO