Feuilleton EPR
Parce que le gouvernement met plus
d’ardeur à imposer le réacteur nucléaire connu
sous le sigle « EPR » qu’à sortir des limbes le
projets de loi sur la transparence nucléaire, parce que son
implantation à Flamanville dans la Manche doit faire l’objet de
deux consultations, nous vous proposons, sous forme de feuilleton, des
informations sur ce projet. De plus, la réglementation
française imposant que toute nouvelle pratique induisant une
exposition aux rayonnements ionisants soit justifiée par son
intérêt économique et social, nous allons tenter de
rechercher l’utilité de l’EPR.
Ensemble Pour le Réacteur
ACROnique du nucléaire n°68,
mars 2005
AU NOM DE L’E.P.R., DU FRIC
ET DE L’ESPRIT SAIN ?
Tombé du ciel
Le choix de Flamanville qui a finalement été retenu pour
l’implantation de l’E.P.R. (European Pressurized Reactor) a fait
déborder d’enthousiasme et de frénésie une marmite
d’élus en effervescence depuis quelques temps. L’unité
artificielle des élus de tous bords, excepté des Verts
(cf. « la Manche Libre et la tête de J-F. Legrand »
du 01/10/04) a été déterminante pour faire pencher
le fléau de la balance vers la pointe de la Hague sud. C’est un
argument de façade et nous découvrirons peut-être
plus tard d’autres raisons qui ne sont pas présentables
actuellement.
En tout état de cause, le choix s’est fait sans débat
autour d’un argumentaire solide et contradictoire. Il n’y a pas eu de
consultation publique à l’échelle nationale. La Ministre
de l’Industrie de l’époque, Nicole Fontaine annonce le choix de
l’E.P.R. en plein débat sur l’avenir énergétique,
ce qui décrédibilise ce dernier ainsi que ceux qui l’ont
initié. La dissimulation aux parlementaires d’un rapport de la
DGSNR (Direction Générale de la Sûreté
Nucléaire et de la Radioprotection) sur l’E.P.R. (cf. journal
« le Monde » du 21/10/01) est encore un acte de cette
comédie dont le vrai scénario s’écrit et se joue
en dehors de la scène publique.
Au niveau local, tout le monde politique en appelle à l’E.P.R.
sans présenter le moindre argument technique. Ce n’est
absolument pas cela qui est avancé, on ne s’embarrasse pas du
dossier. Les consultations locales se résument à quelques
micro trottoirs : « c’est bien pour les jeunes » dit le
boucher sur le marché. « C’est positif pour la
région, par les temps qui courent… » ajoute un maire d’une
commune limitrophe (cf. « la Presse de la Manche » du
21/10/04). Les avis donnés ne concernent que l’emploi.
En effet, la nouvelle arrive comme un ballon d’oxygène dans un
climat social assez plombé. De nombreuses entreprises ont
fermé leurs grilles ou sont parties sous d’autres cieux. On en
est là vingt ans seulement après les grands chantiers
porteurs pareillement de tous les espoirs. Il y a depuis, une
avancée du désert industriel dans la région (cf.
le film documentaire de T. Dunand et D. Guillemois : « Cotentin
1960-2000, une histoire industrielle »). L’E.P.R., à n’en
pas douter, n’est qu’un point d’eau dans ce désert, point qui se
tarira vite selon des sources prenant naissance à la
Cogéma. Les responsables des offices de tourisme vont devoir
encore faire appel à toute leur imagination et « ramer dur
» pour donner une bonne image de la région. La photo va
être de plus en plus difficile à prendre si l’on veut
éviter de cadrer les sites nucléaires.
L’image d’une région et d’une population très
hospitalières avec les installations nucléaires sous
toutes ses formes n’est pas bien assumée quoiqu’en montrent les
reportages de la presse locale. La violence avec laquelle on brise les
miroirs qui renvoient les images lorsqu’elles pointent les risques
potentiels liés à ces activités sont là
pour nous le rappeler. Que ce soit Greenpeace et le tuyau des
Moulinets, le Pr. Viel et ses hypothèses sur la santé, F.
Zonabend et ses études sur la presqu’île qu’elle attribue
au nucléaire … entre autres exemples. Il reste donc à
prouver que les habitants du Nord-Cotentin, dans leur conviction
silencieuse, soient très fiers de cette couche que l’on rajoute
à l’aire nucléaire locale.
(Re)Tombées du ciel !
Ah, les retombées financières !!! On va gagner des
millions … Il va y avoir de quoi générer du rêve,
comme au loto. Mais « tout c’qui vyint d’fllot, s’en r’va
d’marée » (tout ce qui vient avec le flot, repart avec la
marée – expression normande). Là aussi, il y aura du
désappointement. Il y a, en effet, fort à parier que
l’argent ira à l’argent. Des communes riches qui ne savent pas
quoi faire de leurs rentes (mais qui rechignent à la partager)
vont être encore plus riches. D’autres nouveaux riches ont
dépensé sans compter, comme des enfants
gâtés et les retombées seront alors bienvenues et
tomberont pile dans les trous creusés ou à venir.
Socialement, les conséquences seront aussi incertaines et
l’espoir créé autour de ces emplois risque de
n’être qu’illusion. Les entreprises chargées de la
construction, avec l’ouverture des marchés européens
seront, pour une bonne part, étrangères à la
région. Une partie de l’EPR finlandais est construite au Japon.
Qu’en sera-t-il pour le réacteur normand ? L’emploi technique
spécifique au domaine nucléaire sera, lui, fourni par
AREVA et Siemens en régulant en interne ces emplois. Au
delà des dividendes escomptées, il y a déjà
les 55 millions envolés pour le Conseil Général
qui en a fait don par l’exonération de la taxe professionnelle.
Faire ce geste gracieux pour que l’on installe des lignes et des
pylônes à travers la campagne du département, merci
du cadeau. « EDF vous doit plus que la lumière », il
y a aussi les fils et les poteaux !
Tombés sur la tête
Si l’on aborde le sujet de l’environnement et de sa
préservation, il est intéressant d’introduire les
éoliennes dans le débat. Les paradoxes et les contrastes
que l’on observe alors dans les discours nous laissent pantois et cois
! On constate, d’une part, un engouement frénétique des
élus pour l’EPR et sa lignée à haute tension, un
silence de la grande majorité de la population sur ce sujet et
par ailleurs une levée de boucliers de ces mêmes
élus bien souvent et d’une partie importante des riverains
contre l’implantation de parcs éoliens en mer ou sur la
côte. Les nuisances sont mises en avant pour refuser les moulins
à vent. Une éolienne ça fait du bruit et ça
gâche la vue. Une usine nucléaire, les pylônes et
les câbles sur des centaines de kilomètres, ça ne
se voit pas, ça ne s’entend pas … dans les discours. Lorsque
l’on fait part de cet oubli, il est parfois répondu « ah
oui, mais ça, c’est utile. Il en faut ».
Le parc éolien en mer, les pêcheurs n’en veulent pas. Une
délégation d’élus et de professionnels monte au
ministère pour protester et des dizaines de manifestants
à chaque réunion font part de leur refus. Soit. Mais les
rejets en mer de la canalisation de la Hague, les rejets aériens
que l’on retrouve dans les ruisseaux et sur la côte, le tritium
renvoyé devant Flamanville ? ? ? Ni vu, ni connu. Silence sur
les V.H.F. ! Le milieu maritime fait le dos rond et les dauphins se
réchauffent dans les eaux du cap, dans le meilleur des mondes.
Il est difficile de comprendre ce refus. L’acceptation des
installations nucléaires est assez bien cernée. Lorsque
l’on pose le problème du danger, la réponse est toujours
décalée. On entend emploi, argent, économie. B.
Cazeneuve, maire de Cherbourg dit dans le film « Silence sur
l’atome » de S. Tézé : « les gens acceptent
et n’ont pas peur car ils savent ce que c’est … ils vivent tous les
jours avec ». Les visites jusqu’en 2001 de l’usine Cogéma
par les familles a certes ouvert un univers qui leur était
inconnu. Lorsqu’ils racontent cette découverte, les visiteurs
sont éblouis par cette vitrine qui en met plein la vue. Mais
trop de lumière aveugle et les connaissances réelles sont
réduites. La réalité du travail et des relations
sociales est méconnue. J. Aubert, dans le même film
souligne que les personnels de l’usine de la Hague ont deux vies
distinctes : le travail et la vie domestique et qu’il y a très
peu d’interférences. Hors usine, ils ne parlent pas du travail.
Je pense qu’il y a donc plutôt un déni du risque et un
refoulé nécessaire pour vivre près des
installations, comme le montre un paysan voisin des sites de la Hague
interrogé par le réalisateur de « Silence sur
l’atome » … « on n’y pense pas tous les jours au danger,
sinon on s’en irait ». Le rejet des éoliennes est
difficile à saisir car il est sous-tendu certainement par
plusieurs motivations. Il y a bien sûr le refus classique des
riverains. Mais il trouve là une amplification qui les
dépasse. Le terrain se prête à ce refus. Les
éoliennes, production énergétique alternative,
sont peut-être ressenties comme l’illustration d’une menace qui
pèse sur le programme nucléaire, en particulier le
retraitement. Cela trouve une résonance spécifique pour
bon nombre du personnel de la Cogéma. Il n’y avait qu’à
voir, lors d’un débat à l’IUT de Cherbourg en 2004,
quelle virulence - voire plus - déployaient les
représentants syndicaux de la Cogéma à l’encontre
des programmes éoliens et solaires. Les éoliennes,
à leur vue, symbolisent « l’écolo » et sont
alors perçues comme une provocation sur les hauteurs d’une
presqu’île qui doit être vouée au nucléaire
exclusivement.
Ces manifestations de refus sont aussi relayées par les
élus, trop heureux d’enfourcher ce cheval de bataille
anti-écologiste. A la tête de l’escadrille, on trouve le
plus zélé d’entre tous : C. Gatignol,
député de Valognes. L’E.P.R. sous le bras, il pourfend,
jusque dans les ministères, les commissions à
l’assemblée et les manifestations locales, ces éoliennes
sources de tous les maux et inutiles (cf. Ouest-France du 27/12/04).
Selon lui, l’ADEME (Agence de Maîtrise de l’énergie)
« trompe les gens, propage de fausses informations ». Il
conclut « la France a-t-elle besoin d’énergie
éolienne ? sans conteste non ! ». M. Gatignol en fait
beaucoup. Ses revers électoraux successifs ne semblent pas le
faire douter… alors laissons-le en faire trop.
Ces prises de position contradictoires, de bonne et surtout de mauvaise
foi, sont l’illustration de ce qui se joue dans le Nord-Cotentin. Il
serait peut-être utile que des chercheurs étrangers
à ce champ de bataille viennent lucidement l’observer et essayer
de comprendre car, sur place, nous sommes comme (des) hagards,
déboussolés, à la recherche du Nord.
Pierre PARIS
Antenne ACRO Nord-Cotentin
Encore Plus Rassurant
ACROnique du
nucléaire N°69 de juin 2005
Les ministres successifs nous l’ont assuré, l’EPR est dix fois
plus sûr que les réacteurs actuels. Est-ce à dire
que les réacteurs actuels ne sont pas si sûrs ?
« Même si la
sûreté des réacteurs aujourd’hui en exploitation en
France est jugée satisfaisante, l’ASN considère que tout
projet de nouvelle génération de réacteur
électronucléaire doit atteindre un niveau de
sûreté supérieur ». Pourquoi ? Dans sa
fiche de présentation du projet, dont est tirée cette
citation, l’Autorité de Sûreté Nucléaire
(ASN) ne l’explique pas. Son Directeur, dans une lettre du 28 septembre
2004 adressée au PDG d’EdF, exige que
« le risque de fusion du cœur [soit]
réduit de manière significative ». Pas
simplement
«
amélioré ». Pourquoi une telle exigence si
les réacteurs actuels sont satisfaisants ? Ces documents,
disponibles sur le site Internet de l’
ASN,
ne contiennent pas la réponse.
L’explication vient de calculs faits dans les années 90 par
l’IPSN (Institut de Protection et de Sûreté
Nucléaire, l’ancêtre de l’IRSN) sur la probabilité
de l’occurrence d’un accident grave comme à Tchernobyl ou Three
Miles Island. Ces études ont abouti à l’évaluation
qu’il y a une chance sur 100.000 environ qu’un accident de fusion du
cœur dû à des défaillances internes ait lieu. Ce
chiffre est par réacteur et par an. Si on multiplie par 50
réacteurs fonctionnant pendant 40 ans, on arrive à
quelques pourcents de chance, ce qui n’est pas anodin. Evidemment, ce
chiffre évolue avec l’âge du réacteur et l’on ne
peut pas multiplier par le nombre d’années aussi simplement.
Mais, les corrections apportées par EdF pour réduire
cette probabilité n’ont pas réussi à contrecarrer
la prise en compte d’autres scénarios d’accident et le
vieillissement des installations. Ainsi, la probabilité
d’occurrence d’une fusion du cœur n’aurait pas baissé autant que
l’on aurait pu l’espérer, selon la confidence d'un expert de
l’IRSN. Mais impossible d’avoir des chiffres plus précis, l’ASN
ne souhaitant pas communiquer sur un sujet pouvant « effrayer
» les populations. Ainsi, la règle fondamentale de
sûreté impose les calculs probabilistes sans donner de
chiffres !
L’EPR 10 fois plus sûr signifie que la probabilité
de l’occurrence d’une fusion du cœur ne doit pas dépasser une
chance sur 1.000.000 par réacteur et par an. Il est louable de
vouloir faire beaucoup mieux, mais la sûreté des
populations nécessite de considérer le parc
nucléaire dans son ensemble. Pour que la construction de l’EPR,
complètement inutile d’un point de vue énergétique
car EdF est en surcapacité de production, contribue à une
amélioration de la sûreté des populations, il
faudrait qu’elle s’accompagne de l’arrêt des réacteurs les
plus dangereux.
Il est regrettable de réduire à un simple slogan la
sûreté des réacteurs. Si les promoteurs de l’EPR
veulent convaincre de l’intérêt de leur réacteur
comme l’impose le principe de justification*, il faut qu’ils nous
proposent des scénarios globaux avec la publication de tous les
chiffres concernant la sûreté. C’est seulement dans ces
conditions qu’un débat pourra avoir lieu.
De même, le fait que l'EPR ait un rendement supérieur au
parc actuel et donc produise relativement moins de déchets
nucléaires n'a un intérêt que si les
réacteurs les plus anciens sont arrêtés. Dans la
configuration actuellement prévue, l'EPR ne fera qu'augmenter la
production totale de ces déchets pour lesquels aucune solution
satisfaisante n'existe.
* Le principe de justification : La réglementation
française impose que toute nouvelle pratique induisant une
exposition aux rayonnements ionisants soit justifiée par son
intérêt économique et social. Dit autrement, toute
nouvelle exposition n'est acceptable que si elle procure un
bénéfice aux personnes exposée ou à la
société.
Electeurs Parfaitement Représentés
ACROnique du
nucléaire N°69 de juin 2005
Pour justifier la construction de l’EPR, comme l’impose la
réglementation, le gouvernement a organisé un
Débat National sur les énergies. Mais, contrairement aux
attentes, les trois sages chargés de piloter le Débat
avaient conclu :
« qu’il est
difficile, […] de se faire une opinion claire sur son degré de
nécessité et d’urgence. [...] Il a semblé que si
le constructeur potentiel de l’EPR milite pour sa réalisation
immédiate, c’est avant tout pour des raisons économiques
et de stratégie industrielle. » Depuis, il n’y a
pas eu de débat sur la politique industrielle de la France. Et
l’EPR est devenu officiellement un
«
démonstrateur » pour pouvoir maintenir un savoir
faire et
« l’option
nucléaire ouverte » quand les centrales actuelles
seront arrivées en bout de course. Deuxième manque de
chance pour la stratégie de communication des autorités,
la Finlande a commandé en décembre 2003 un
réacteur EPR prétendument fiable qui va
précéder le « démonstrateur ». Bien
qu'aucun argument justificatif supplémentaire n'ait
été apporté, les Députés ont
voté, en première lecture en juin 2004, la loi sur
l’énergie préconisant la construction du réacteur.
De plus, selon
Le
Monde du 21 octobre 2004,
«
Alain Schmitt, directeur adjoint à la DGSNR (direction
générale de la sûreté nucléaire et de
la radioprotection, le service du ministère de l'industrie qui
joue le rôle de gendarme du nucléaire), l'indique
clairement : "Le gouvernement voulait que l'examen de la loi au
Parlement ait lieu avant que nous publiions notre prise de position."
Ainsi, la position prise par la DGSNR sur la sûreté d'un
nouveau réacteur EPR a été cachée aux
députés qui examinaient, au printemps [2004], le projet
de loi sur l'énergie. Un des principaux sujets de cette loi
était le lancement du réacteur EPR. » Et
d’ajouter que
« la discussion
parlementaire s'est déroulée en mai sans que les
députés aient d'autres éléments techniques
sur le réacteur que des éléments
généraux et tous favorables. Le "débat sur
l'énergie", qu'avait lancé en 2003 la ministre de
l'industrie d'alors, Nicole Fontaine, avait été
mené sans dossier précis sur l'EPR. Or le document que
publie la DGSRN avait été établi en octobre 2000
lors de l'assemblée plénière du groupe permanent
d'experts sur les réacteurs. »
C’est en octobre 2004 qu’EdF annonce avoir choisi la Normandie d’en Bas
contre la Normandie d’en Haut pour l’implantation du réacteur.
Elle a par ailleurs, saisi la Commission Nationale de Débat
Public (CNDP) qui a, dans son avis du 1er décembre 2004,
décidé qu’elle organisera un débat,
«
considérant que le débat national sur les énergies
organisé par le Gouvernement au 1er semestre 2003 et les avis du
Comités des Sages qui l’ont conclu ont fait apparaître une
controverse sur le projet de réacteur de type EPR ; que le
débat public a précisément pour but, non de
trancher une controverse, mais d’approfondir et d’en éclairer
les termes, après avoir assuré l’information et
l’expression du public ». (Voir
http://www.debatpublic.fr/)
Elle
a de plus considéré
«
certes que la loi
d’orientation sur l’énergie, votée en première
lecture en juin 2004 arrête les principes fondamentaux en la
matière ; que cependant elle renvoie pour leur mise en œuvre
à une programmation pluriannuelle des investissements dont la
date d’approbation est à la discrétion du Gouvernement ;
qu’ainsi le débat public est en mesure d’éclairer
préalablement la décision d’investissement. »
Dans la nuit du 29 au 30 mars, les députés ont
voté en deuxième lecture le projet de loi sur
l’énergie qui, selon l’AFP,
«
donne le feu vert au
lancement du réacteur nucléaire de 3e
génération, EPR ». L’article 1er ter stipule
que
« le deuxième axe de la
politique
énergétique est de diversifier le futur bouquet
énergétique de la France. […] L'Etat se fixe donc trois
priorités. La première est de maintenir l'option
nucléaire ouverte à l'horizon 2020. […] L'Etat appuie
donc les démarches d'Electricité de France visant
à construire un réacteur européen à eau
pressurisée : l'EPR. » Les députés n’ont
donc pas besoin d’être « éclairés » par
le débat supposé avoir assuré « l’expression
du public ». Leur dévotion au projet va jusqu’au soutien
public. En effet, l’article 1er quater stipule que « la politique
de recherche doit permettre à la France d'ici 2015, d'une part,
de conserver sa position de premier plan dans le domaine de
l'énergie nucléaire et du pétrole et, d'autre
part, d'en acquérir une dans de nouveaux domaines en poursuivant
les objectifs suivants : […]
- le soutien
à l'industrie nucléaire
nationale pour la mise au point et le perfectionnement du
démonstrateur EPR, en particulier dans le domaine des
combustibles nucléaires innovants. »
Ce texte a été remanié depuis par le Sénat,
sans rien changé sur le fond pour l'EPR. Pendant ce
temps, le projet de loi sur la transparence nucléaire s’est
perdu dans les méandres du pouvoir.
Emplois Pour la Région
ACROnique du
nucléaire N°69 de juin 2005
Dans « Reflets » n°51 daté de mars-avril 2005,
le magazine de la région Basse-Normandie, il est écrit
sous le titre évocateur
« Méga chantier » :
« EDF choisit le site de Flamanville
pour la construction, à partir de 2007, du premier EPR (European
Pressurized water reactor), réacteur nucléaire de
3ième génération destiné à remplacer
les 58 autres actuellement en production en France. D’une durée
de 6 ans et d’un coût de 3 milliards d’euros, ce chantier devrait
générer près de 2000 emplois sur la période
». Notre épisode sur la sûreté aurait
fait mouche et EDF s’apprêterait-elle à fermer ses 58
réacteurs ? Non ! C’est plutôt que les élus locaux
rêvent déjà d’autres tranches dans l’avenir, en
remplacement des réacteurs actuels, avec l’emploi comme dernier
argument. Mais, en service, ce prototype nucléaire n’emploierait
plus que près de 400 personnes.
Ce qui se passe en Finlande est instructif car l’on a en quelque sorte
un « démonstrateur de démonstrateur » ! Or,
le conglomérat japonais, Mitsubishi Heavy Industries, a
annoncé le 18 mars 2004 qu’il fournirait la cuve du
réacteur (Genshiryoku Sangyou Shimbun, 25 mars 2004). Les
travaux ont commencé à Kobé au Japon et la cuve
devrait être livrée fin 2006. Quant aux
générateurs de vapeur, ils sont aussi en cours de
construction… au Japon par Japan Steel Works ! (
Nucleonics
Week, 18.11.2004) Ainsi les éléments clés du
fleuron de la technologie française seront fabriqués au
Japon car il n’y a plus la capacité industrielle en France.
Dommage qu’un débat sur la politique industrielle n’ait pas eu
lieu ! En sera-t-il de même pour l'EPR normand s'il est
onfirmé ? Selon l'usine nouvelle (26 mai 2005), il faudra
plusieurs années de recherche pour mettre au point les
capacités de production en France, car les concepteurs du projet
EPR ne se sont pas attardés sur les questions de
faisabilité industrielle. Un tel investissement ne peut
être rentable que si le carnet de commande était plein, ce
qui n'est pas le cas, même si les industriels rèvent tout
haut de s'équiper pour contruire 50 réacteurs de par le
monde avec le soutien de l'Etat.
Ce n’est donc pas très glorieux en termes d’emplois. Comme 2000
personnes à 2000€/mois pendant six ans coûtent (en
multipliant par 2 pour tenir compte des charges) environ 500 millions
d’euros, soit moins de 20% de que ce devrait coûter la
construction de l’EPR, il doit sûrement y avoir une meilleure
façon de créer des emplois avec 3 milliards d’euros. A
titre de comparaison, le dossier de candidature de Paris au JO fait
apparaître 43000 emplois pérennes créés pour
4,2 millions d’euros d’investissement supplémentaires à
ceux déjà prévus de toutes façons par la
mairie ! (Capital, avril 2005) Dans l’étude commandée par
Greenpeace, « Eole ou pluton », le cabinet d’étude
« Détente » étudie le cas d’école
où cette somme était investie entièrement dans
l’éolien et montre que cela produirait beaucoup plus d’emplois
et d’énergie ! Bien entendu, un scénario plus
intéressant serait d’investir cette somme dans des actions
variées incluant les économies d’énergie pour
lesquelles il y a un potentiel immense. En Allemagne, c’est l’emploi
qui a été l’argument décisif pour ne pas
renouveler le parc nucléaire…
Evitons le Péril du
Réchauffement
ACROnique du
nucléaire N°70 de septembre 2005
C’est une ritournelle classique : nous n’aurions le choix qu’entre les
risques associés au nucléaire et le péril du
réchauffement climatique. C’est en tout cas la conclusion que
Nicole Fontaine, alors Ministre de l’Industrie, a tirée du
débat sur l’énergie qu’elle a organisé en 2003 :
« c’est bien entre [ces] deux
inconvénients qu’il nous faudra choisir ».
Les chiffres donnés par Benjamin Dessus et Hélène
Gassin dans leur livre
« So
Watt ? » paru cette année aux éditions de
l’Aube permettent de se sortir de cette
« alternative infernale » :
« Le secteur de la production mondiale
d’électricité repose aujourd’hui à 65% sur les
énergies fossiles (en particulier le charbon), 17% sur le
nucléaire et 18% sur les énergies renouvelables. Il
contribue à 40% des émissions de gaz carbonique (CO2) du
système énergétique et autour de 20% des
émissions totales de gaz à effet de serre mondiales
». Le
« recours
systématique au nucléaire pour toute installation
nouvelle ou pour le renouvellement des centrales à charbon ou au
gaz en fin de vie conduirait, compte tenu des prévisions
d’augmentation des besoins d’électricité (un doublement
d’ici 2030 selon l’Agence internationale de l’énergie), à
construire chaque année l’équivalent du parc
nucléaire mondial actuel, 400 centrales environ, plus d’une par
jour. » Il apparaît donc que le développement
du nucléaire ne permet pas d’échapper à une
politique volontariste de réduction des gaz à effet de
serre. Serions-nous donc condamnés au nucléaire et
à l’effet de serre ?
Un débat sur l’énergie ne peut pas être
limité aux moyens de production. En effet, avant de choisir
entre deux « inconvénients », une réflexion
s’impose sur l’utilisation de cette énergie. Et là, un
consensus apparaît sur la nécessité de limiter
notre consommation. Le premier des trois axes principaux de la
politique énergétique présentée dans le
livre blanc sur les énergies du Ministère de l’Industrie
(7 novembre 2003) précise que
«
la politique de l’énergie doit d’abord s’appuyer sur la relance
d’une véritable politique de maîtrise et
d’efficacité énergétiques ». Mais,
cette politique se limite actuellement à des incitations
fiscales totalement insuffisantes devant l’enjeu. Le scénario
Négawatt pour un avenir énergétique sobre,
efficace et renouvelable (
http://www.negawatt.org/)
montre, sur la base des technologies actuelles, qu’il serait possible
de diviser par 2 environ la demande d’ici 2050 par rapport à un
scénario qui prolonge la tendance actuelle. Cela revient
à stabiliser la consommation au niveau de 1994. En Europe,
d’autres études similaires sont arrivées à des
conclusions proches. Mais il y a urgence à agir de façon
énergique ! Certains choix structurels, comme l’EPR, pourraient
tuer cette volonté de réduire notre consommation
d’énergie en servant d’alibi.
L’argument « EPR=Evitons la Pénurie des Ressources »
d’hydrocarbure n’a jamais été évoqué par
les promoteurs du réacteur. C’est symptomatique d’une
volonté de donner une image d’abondance et d’énergie
« propre » au
nucléaire, à l’encontre d’une
politique efficace d’économie d’énergie. Rassurés,
les consommateurs peuvent continuer à consommer sans vergogne
pour soutenir la croissance. Combien de fois avons-nous entendu que
grâce à ses 80% d’électricité d’origine
nucléaire, la France était
« vertueuse » ? La
construction de l’EPR constitue donc un frein à une
véritable politique énergétique. De plus,
l’investissement colossal qu’il représente pourrait faire
économiser beaucoup plus d’énergie que sa production, si
cet argent était investi dans des mesures d’économie,
qui, elles, créeraient des emplois…
Le réchauffement climatique est une aubaine pour l’industrie
nucléaire qui a trouvé là un moyen de
« verdir » l’image
d’une activité à risque. Dans le cahier collectif
d’acteurs du débat public, les administrations expliquent que
« grâce à la part
prédominante du nucléaire, filière non
émettrice en CO2, le contenu en CO2 de
l’électricité produite en France est d’environ 20 g de
carbone émis par kWh, à comparer à 134 g pour
l’Allemagne, 115 g pour l’Espagne ou 82 g pour la Belgique ».
Soit, mais l’électricité nucléaire ne
représente que 17% de l’énergie finale, comme le rappelle
Global Chance dans ce même cahier. Ce sont les transports qui y
contribuent le plus. Il est donc réducteur, voire
malhonnête de la part des administrations, de ne
considérer que l’électricité. D’un point de vue
éthique, ce sont les émissions de CO2 par habitant qui
sont à comparer entre pays. Le protocole de Kyoto sur les
changements climatiques, impose que les émissions globales ne
dépassent pas un niveau donné. On attend donc d’une
administration qu’elle présente des chiffres globaux avec un
scénario avec EPR et un sans EPR et en prenant en compte la
pénurie de pétrole bon marché.
Exportons la Production du Réacteur
ACROnique du
nucléaire N°70 de septembre 2005
Toutes les citations et les chiffres
de cet épisode sont tirés du cahier collectif d’acteurs
publié pour le débat sur l’EPR. Et disponible sur son
site Internet.
Selon les chiffres officiels de l’administration, en 2004, 78% de
l’électricité produite en France était d’origine
nucléaire. 11,3% de cette électricité a
été exportée. D’un point de vue
énergétique, il est inutile de construire un nouveau
réacteur dont la production sera exportée, mais pas les
déchets. D’autant plus que la France s’est engagée
à produire 21% de son électricité à partir
d’énergies renouvelables d’ici 2010 et à promouvoir les
économies d’énergie. Et, dans un contexte de
libéralisation du marché de l’électricité,
la part produite par EdF pour le marché national ne peut que
diminuer.
L’enjeu est plutôt d’ordre industriel, car dans une logique
purement énergétique, il serait plus économique de
construire un réacteur éprouvé du « palier
N4 », comme il en existe déjà 4 en France, donnant
officiellement
« satisfaction
». L’EPR à Flamanville
a donc pour but officiel de tester ses capacités pour pouvoir,
en 2015, décider du renouvellement du parc actuel et aussi
offrir une vitrine à l’exportation. Pour faire ses calculs de
coûts, l’administration se base sur une série de 10
réacteurs EPR, d’où le terme
« tête de
série » donné au réacteur et certains
promoteurs rêvent tout haut dans la presse d’en exporter 50…
Notons qu’historiquement les exportations françaises de
réacteurs sont inférieures à 10 unités car
les pays hôtes préfèrent développer une
compétence nationale. Si le contexte était si favorable,
comment expliquer que BNFL, le concurrent britannique d’AREVA veuille
vendre sa filiale Westinghouse ? Pour la SFEN (Société
Française d’Energie Nucléaire),
« cela renforcera
les chances de la France de nouer des partenariats commerciaux sur ce
marché concurrentiel et confortera sa position de leader dans un
des rares secteurs de haute technologie où elle fait la course
en tête ». Cocorico. Aller chercher le nationalisme,
c’est
bien la preuve que l’EPR manque d’arguments convaincants.
Le ministère de l’industrie admet que le nucléaire est
« le plus compétitif
pour une production en base,
c’est-à-dire une production constante tout au long de
l’année ». Soit de l’ordre de 50% de la
consommation
d’électricité, et donc moins que les 78% actuels. Selon
Global Chance,
« l’analyse
d’une large fourchette de
scénarios d’évolution des besoins
d’électricité en France montre que
l’échéance raisonnable d’introduction de moyens de
production de base ou de semi-base dans le parc de production
électrique se situe dans la période 2026-2033 et non pas
2015-2020 comme l’affirment les partisans de l’EPR. » Et
donc, il
n’y a aucune urgence à construire l’EPR. C’est confirmé
par l’association « Sauvons le Climat », animée par
des physiciens nucléaires, pour qui
« la
réalisation de l’EPR permettrait d’arrêter, avec un peu
d’avance, un ou deux des plus anciens réacteurs français
ou, plus probablement, de ne les faire produire qu’en hiver ».
Etant donné le coût d’une telle hypothèse, il est
peu probable qu’EdF la retienne. La production électrique de
l’EPR est donc pour l’exportation.
L’EPR servirait de
« vitrine
à l’exportation », mais
il n’y a pas eu besoin de vitrine pour en vendre un à la
Finlande. Face au coût exorbitant du
« prototype » et
aux risques encourus, il devrait être possible de monter une
collaboration poussée avec la Finlande pour profiter de son
retour d’expérience. Pour AREVA,
« en l’absence de
nouvelles commandes, l’ingénierie française serait
privée de la taille critique, des moyens et des motivations
nécessaires pour maintenir notre supériorité
technologique ». Alors pourquoi sous-traiter au Japon la
construction des éléments les plus techniques du
réacteur finlandais, si
«
les équipes se
dispersent, les savoir-faire s’estompent, les expériences
acquises se diluent » comme le proclame la SFEN ? Les
arguments
avancés sont peu convaincants. Ce qui est sûr, c’est que
l’EPR à Flamanville va renforcer la dépendance d’une
région à une quasi mono-industrie et va à
l’encontre de la volonté affichée par les
autorités de diversifier les moyens de production de
l’électricité.
Erigeons des Pylônes Remarquables
ACROnique du
nucléaire N°70 de septembre 2005
« Accepteriez-vous de vivre
dans une maison sous une ligne Très Haute Tension ? »
Voilà la question de confiance posée à Jean Bizet,
sénateur de la Manche, par un participant au colloque
« Quels impacts des lignes
électriques Très Haute Tension ? »
organisé à St-Lô le 28 mai dernier par la
Confédération Paysanne.
«
Oui, si ma maison est survolée »
a répondu le sénateur. On aura compris que la maison de
Jean Bizet doit actuellement être épargnée par les
couloirs de lignes et c’est tant mieux pour la famille Bizet et
éventuellement ses animaux. En Effet, même
dévoué à la cause nucléaire, comment nier
plus longtemps les effets des lignes Très Haute Tension (THT)
et, plus largement, des champs électromagnétiques ?
Construire un EPR à Flamanville, soit, mais comme la
consommation d’électricité n’est pas locale,
il faut bien évacuer le courant produit. C’est la
tâche du Réseau de Transport d’Electricité
(RTE). Pour cela, il sera nécessaire de construire un couloir de
lignes THT sur une longueur de 150 à 200 kilomètres. Un
pylône tous les 500 m environ, 80 m d’emprise au sol [1].
Quand on sait qu’à 500 m d’une THT des effets
peuvent être induits, c’est entre 15 000 et 20 000 hectares
qui peuvent être touchés par ce couloir de ligne
supplémentaire. D’un coût estimé entre 180 et
220 millions d’euros (estimation basse car on évoque
déjà une majoration de 20 à 30 %), ce projet doit
faire l’objet d’un débat public…
ultérieur à la décision gouvernementale. Oublions
un instant ces curiosités chronologiques et l’impact de
300 ou 400 pylônes dans le paysage pour s’intéresser
à la partie la moins visible, à savoir les champs
électromagnétiques.
Tant qu’on reste faiblement exposé à des champs
électromagnétiques, il est assez aisé d’en
parler avec distance, voire même un certain détachement.
Les choses se gâtent lorsqu’une ligne THT bien
réelle survole votre ferme et vos animaux.
1989 – St-Laurent de Terregatte, sud Manche : Serge Provost [2]
et son fils sont producteurs de lait avec 70 vaches laitières.
Leur exploitation est survolée par une ligne THT (2 x 400 000
volts depuis 1992) qui transporte le courant produit à la
centrale de Flamanville (120 kilomètres au nord) vers les
départements voisins. 4 mois après la mise sous tension
de la ligne, M. Provost rencontre des problèmes avec ses animaux
: induration des mamelles, taux de leucocytes élevés, 12
avortements spontanés, sans cause apparentes survenus entre 4 et
6 mois de gestation. Les analyses sanguines des animaux
révèlent un excès d’urée ou de
phosphore et un manque de cuivre. Débute alors un marathon
judiciaire qui durera plus de 10 ans pour aboutir à ce que M.
Provost et son fils abandonnent leur métier et leur troupeau.
Dans l’entre-fait, Serge Provost aura beaucoup appris sur les
champs électromagnétiques et sur les méthodes
d’EDF qui n’hésita pas à couper le courant
dans la ligne le jour d’une expertise judiciaire !
Le cas des Provost n’est hélas pas un cas isolé.
Les géobiologues qui interviennent sur des exploitations
agricoles d’élevage en savent quelque chose [3]. Les
animaux sont beaucoup plus sensibles que les êtres humains
à l’exposition aux champs électrique et
magnétique (voir encadré en fin d'article).
Le développement de l’électricité a
engendré un quadrillage du territoire. Outre les pertes du
réseau, la mise à la terre des différentes
installations (lignes MT, THT, transformateurs, antenne de
téléphonie mobile…) peut générer des
courants vagabonds. Suivant la configuration du terrain qu’ils
traversent (fissures ou failles géologiques, cours d’eau
souterrains…), ces courants vont être
potentialisés. Si une habitation ou des bâtiments
d’élevage se trouvent sur leur parcours, des
répercussions peuvent avoir lieu. La mise à la terre des
installations agricoles chère au Sénateur Bizet ne
règle pas tous les problèmes. Des études
géobiologiques au cas par cas sont nécessaires. A
proximité d’une THT (jusqu’à 500 m), des
courants peuvent être induits [4] dans les tubulures d’une
salle de traite par exemple. A partir de 6 milliampères, des
baisses de production et des pathologies apparaissent chez les bovins
et ovins [5]. Les effets des champs électromagnétiques ne
sont pas réservés aux seuls animaux
d’élevage mais peuvent affecter les êtres humains
agriculteurs ou pas (maux de tête à
répétition, perte de sommeil, dépression,
cancer du sein, leucémie…).
« Toutes les choses sont dites ». Pour Pierre Le Ruz,
docteur en physiologie, directeur de recherches et expert
européen des champs électromagnétiques, et son
confrère Roger Santini, les effets des champs
électromagnétiques sont connus et ne peuvent être
tus plus longtemps. Ces chercheurs alertent, avec d’autres
scientifiques depuis 1992 [6], sur la dangerosité des champs
électromagnétiques d’Extrêmement Basse
Fréquence (EBF [7]), en particulier sur l’augmentation du
risque de leucémie chez l’enfant exposé à
ces champs. Mais… tout le monde n’est pas de cet avis.
Le lecteur un peu familier des sujets traitant du nucléaire et
de la santé des populations aura sans doute noté la
ressemblance des termes
«
champs d’Extrêmement Basse Fréquence » et les
« faibles doses des
rayonnements ionisants ».
Nous allons le voir, la ressemblance ne s’arrête pas
là. Dans le milieu nucléaire, si les effets des faibles
doses et le principe de linéarité sans seuil [8] sont
admis par la plupart des instances internationales, ils demeurent des
sujets controversés. Quelques professeurs de haut vol, membres
des académies de Médecine ou des Sciences de
surcroît, remettent en cause ce principe de
linéarité sans seuil. Georges Charpak, Maurice Tubiana,
André Aurengo sont de ceux-là. Si seulement nous pouvions
admettre que les faibles doses radioactives sont absolument sans effet,
l’avenir serait radieux à l’ombre des installations
nucléaires ! Pour les exploitants tout d’abord. Mais ce
n’est pas le cas. Président de la commission qui
porte son nom, chargée de faire la lumière sur les
conséquences des retombées du nuage de Tchernobyl en
France, André Aurengo fait également partie d’un
groupe d’experts [9] rattaché au Conseil Supérieur
d’Hygiène de Publique de France qui a remis le 8 novembre
2004 à la Direction Générale de la Santé
(DGS) un rapport sur les extrêmement basses fréquences
(EBF).
Dans leur rapport à la DGS, le groupe d’experts indique
que l’implication des champs électriques EBF dans le
risque de cancer a été écartée car, selon
eux :
« les champs
électriques EBF sont atténués par les parois des
habitations et par la peau. Ils ont été peu
étudiés. La quasi totalité des études les
concernant sont négatives ». Pierre Le Ruz et
Roger Santini [10] n’ont pas manqué de réagir en
soulignant
« l’existence
d’incohérences, d’insuffisances et d’omissions »
du rapport remis à la DGS. Outre le fait, omis par les auteurs
du rapport, que les enfants sont exposés à des champs
présents dans leur environnement (électroménagers,
appareils électriques…), des études scientifiques
montrent que dès 10 V/m, le champ électrique EBF
augmente significativement le risque de leucémie chez
l’enfant. Chez l’adulte, le champ électrique EBF
augmente aussi de façon significative le risque de
leucémie, dès une moyenne annuelle, de 345 V/m et le
risque de tumeur du cerveau chez les travailleurs d’EDF
dès une moyenne annuelle de 387 V/m. De plus, dans les
études citées par R. Santini et P. Le Ruz,
l’existence d’une relation de type dose-effet [11],
établie ou probable, est rapportée pour le champ
électrique EBF. Il serait trop long ici de détailler le
manque de rigueur du rapport à la DGS. On peut toutefois
préciser que, contrairement à ce que le rapport affirme,
des études présentent les mécanismes permettant
d’expliquer les effets cancérogènes des
extrêmement basses fréquences. Forts du résultat de
ces études, Santini et Le Ruz affirment qu’il n’est
plus acceptable que des enfants et des adultes continuent
d’être exposés à des champs
électriques d’Extrêmement Basse Fréquence
supérieurs à 10V/m et ou à des champs
d’induction magnétique EBF supérieurs à 0,2
microTesla.
Qu’en est-il des normes actuelles ? En l’absence de la
preuve de l’innocuité des champs
électromagnétiques, on pourrait imaginer que le principe
de précaution s’applique et que le parlementaire
légifère en ce sens en prenant en compte les effets
à long terme. Imaginons…
La recommandation du Conseil de l’Europe indique une valeur de
100 microTeslas [12] pour le public afin d’éviter tout
effet nocif pour le système nerveux central [13]. C’est
celle retenue par les parlementaires français. Les normes
européennes et françaises sont plus sévères
pour la protection des matériels (de l’ordre de 0,5
microTesla pour un ordinateur). Sans doute davantage pétris de
précaution, les parlementaires européens avaient
décidé d’une limite à 0,25 microTesla pour
le public. En juillet 2001, l’OMS a classé les champs
magnétiques 50/60Hz dans le groupe 2b
« cancérogènes
possible pour l’homme »
en raison du risque statistique de leucémie pour l’enfant
exposé à un champ supérieur à 0,4
microTesla.
On aimerait volontiers afficher l’absence
d’hésitation du sénateur Bizet à la question
de vivre ou non sous une ligne très haute tension. Cependant,
trop d’éléments invitent à relativiser les
propos les plus optimistes. Du côté des experts et des
académies, les errements du passé (amiante, dioxines) ou
les approximations du présent (OGM) invitent là encore
à prendre leur avis et leur indépendance avec
précaution. Pour imposer l’EPR, il aura d’abord
fallu enterrer les conclusions du Débat National sur les
énergies sensé donner de la pluralité et de
l’ouverture à un sujet qui en manque. Le corollaire de
l’EPR - le couloir de lignes THT- présente lui aussi des
risques qui ne peuvent rester cantonnés éternellement
hors du champ des préoccupations de santé publique.
Grégory Grisel
Antenne Nord-Cotentin
(1) …et 2874 euros par pylône et par an
de taxe versée aux communes. Quant aux postes électriques
(zone de séparation ou de regroupement des lignes), c’est
environ 250 000 euros que se partageront la commune, la
communauté de communes, le département et la
région qui les « supportent ». De quoi aiguiser les
appétits.
(2) Serge Provost est par ailleurs cofondateur de
l’association « Animaux sous tension » (Animaux sous
tension, Kerangoarec, 29300 ARZANO).
(3) Voir en particulier le chapitre «
Géobiologie et élevages » rédigé par
Luc Leroy, géobiologue, dans l’ouvrage collectif «
la géobiologie et vous – guide pratique –
Apprendre à gérer l’harmonie ! », Editions
Mosaïque.
(4) La fréquence des courants dont il est fait
état ici est de 50Hz. Les champs électriques et
magnétiques à de fréquence plus
élevée (ordinateurs, téléphones
portables…) sont également à considérer
avec attention en ce qui concerne leurs effets sur la santé.
(5) Certains pays (Québec, Canada) imposent
des zones d’exclusion d’exploitation agricoles sous les
couloirs de lignes.
(6) La connaissance des effets des champs
électromagnétiques n’est pas nouvelle. Dès
1965, J-P. Maschi lance l’alerte d’un lien possible entre
sclérose en plaques et contrainte
électromagnétique. Il fût radié de
l’Ordre des Médecins.
(7) Les EBF sont des fréquences
inférieures à 1kiloHz (kHz) soit 1000 Hz. Le courant
électrique 50Hz entre dans cette catégorie.
(8) Le principe de linéarité sans seuil
signifie que pour toute dose absorbée, aussi petite soit-elle,
il y a un effet biologique. Quoique décriée, cette
hypothèse pourrait être sous-estimée comme
l’indiquent de récents travaux portant sur l’effet
« bystander ou non-cible ». Voir le dossier
« l’impact des faibles doses de
radioactivité sur l’organisme humain » ACROnique du
Nucléaire n°69, juin 2005.
(9) Rapport à la DGS : A. Aurengo, J. Clavel,
R. de Sèze, P. Guénel, J. Joussot-Dubien, B. Veyret
– « champs magnétiques d’extrêmement
basse fréquence et santé » - 8 novembre 2004, 61
pages.
(10) Extrêmement Basses Fréquences :
commentaires sur le rapport à la DGS d’un groupe
d’experts rattachés au Conseil Supérieur
d’Hygiène Publique de France par Roger Santini et Pierre
Le Ruz, 21 mai 2005.
(11) Relation dose-effet : plus l’exposition
(la dose, les champs électromagnétiques dans le cas
présent) augmente, plus les effets augmentent (risque de cancer
pas exemple). Cette relation peut être linéaire ou pas,
avec ou sans seuil.
(12) Recommandation du Conseil de l’Europe 12 juillet
1999 cité par P. Le Ruz.
(13) Guère mieux loti, le monde du travail
voit s’appliquer des valeurs de 10 kV/m pour le champ
électrique et 500 microTeslas pour le champ magnétique.
Le
champ électrique :
il est lié à la tension, c’est-à-dire aux
charges électriques. Il se mesure en volt par mètre
(V/m). Il diminue avec la distance. Toutes sortes d’obstacles
(arbres, cloisons…) peuvent le réduire, voire
l’arrêter. Sous une ligne THT, le champ électrique
peut atteindre 3000 V/m.
Le champ magnétique :
il est lié au mouvement des charges électriques,
c’est-à-dire au passage d’un courant. Lui aussi
diminue rapidement en fonction de la distance, mais aucun écran
efficace et peu coûteux ne peut agir comme protection. Il se
mesure en Tesla (T) et généralement en microTesla
(µT). Une autre unité, le Gauss (G) est également
employée ; 1 milliGauss (mG) = 0.1 µT
La combinaison de ces deux champs conduit à parler de champ
« électromagnétique ». Tous les champs se
caractérisent également par une fréquence,
c’est-à-dire un nombre d’oscillations dans un temps
donné. Cette fréquence se mesure en Hertz (Hz). Le
réseau électrique fonctionne à la fréquence
de 50Hz.
Source : colloque « Quels
impacts des lignes électriques très haute tension ?
» Confédération Paysanne, St-lô, 28
mai 2005
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Epilogue : notre Position sur le
Réacteur