"Il n'y a pas de place pour du
nucléaire supplémentaire avant 2020"
Editorial de l'ACROnique du nucléaire n°80, mars
2008
EdF construit à Flamanville dans
la Manche un réacteur EPR dit «
tête de série ». Combien de réacteurs
identiques vont suivre ? EdF ne le dit pas. Dans le dossier qui a servi
au débat national sur l’EPR, la compagnie explique que la
décision sera prise en 2015, après 3 années de
fonctionnement du prototype en cours de construction. Lors de ce
même débat, les administrations de l’Etat étaient
un peu plus loquaces. La réalisation de 4 réacteurs EPR
permettrait un équilibre de l’option nucléaire et les
études prospectives ont porté sur une série de 10
exemplaires…
Mais, dès que GdF-Suez veut à son tour construire un
réacteur EPR, le PDG d’EdF, Pierre Gadonneix estime qu’« il n'y a pas de place pour du
nucléaire supplémentaire avant 2020 ». Et
pour étayer sa démonstration, il s'appuie sur le dernier
bilan prévisionnel du RTE, le gestionnaire du Réseau de
Transport de l’Electricité, qui anticipe « une modération dans la
consommation électrique » à cause des
efforts d'économie d'énergie, tandis que quatre centrales
au gaz à cycle combiné entreront en service et que de
nouvelles éoliennes procureront 2000 mégawatts
supplémentaires [1]. Il oublie de dire qu’EdF produit aussi trop
d’électricité et exporte l’équivalent de la
production d’une dizaine de réacteurs sur 58. Ou
dénie-t-il à ses concurrents le droit d’exporter aussi ?
Si l’EPR allait nous sauver de la crise énergétique
et du péril climatique, comme ses promoteurs le laissent
entendre, ils devraient se réjouir que la concurrence fasse un
choix si sensé ! Malheureusement, l’appât du gain prime.
Tout le reste n’est que discours.
L’énergie est un bien public trop précieux pour en
laisser la responsabilité aux seuls industriels. La primeur
donnée aux profits va à l’encontre d’une politique
énergétique sobre, seule option viable à long
terme. La réduction drastique de la consommation de
l’énergie est l’affaire de tous, à tous les niveaux, du
simple citoyen au sommet de l’Etat. Une telle synergie n’est
réalisable qu’en faisant de la politique
énergétique un enjeu de démocratie participative
à tous les niveaux de la société et sur le long
terme. Un petit débat chaque fois que l’on veut construire un
nouveau réacteur ne suffit pas.
Mais, si elle n’est pas accompagnée par un contre-pouvoir
adéquat, la gouvernance délibérative a toutes les
chances d’échouer [2]. En effet, là où le
contre-pouvoir est faible ou inexistant, le processus a tendance
à favoriser les intérêts établis, car leurs
représentants auront plus de facilité à faire
prévaloir leur point de vue. Pire, en l’absence de
contre-pouvoirs et de capacités de contre-expertise, on peut
craindre que le passage d’une gouvernance verticale,
hiérarchique et conflictuelle à une gouvernance
délibérative revienne dans la pratique à une
réduction des compétences de l’Etat et une
déréglementation néfaste ayant une apparence
démocratique.
L’ACRO travaille depuis le début de son existence à
l’établissement d’un contre-pouvoir citoyen bien ancré
dans les territoires concernés par son action. Son travail n’est
pas spectaculaire, ni médiatique car il s’inscrit dans le long
terme, mais il a besoin de votre soutien et de votre engagement.
[1] Challenges, 6 décembre 2007
[2] Cette analyse sur le rôle des contre-pouvoirs est
tirée de Le contre-pouvoir dans la démocratie
participative et délibérative par Archon Fung et Erik
Olin Wright, in La démocratie participative, sous la direction
de Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey et Yves
Sintomer, éditions La Découverte 2004