Le nouveau visage de la dissuasion, 10 ans après la fin des
essais nucléaires
Editorial de l'ACROnique du nucléaire n°72, mars 2006
Le 19 janvier 2006, dans un discours
à l’Ile Longue, le président de la république a
étendu les «
intérêts vitaux » de la France qui devaient
être défendus par l’arme nucléaire : « L'intégrité de notre
territoire, la protection de notre population, le libre exercice de
notre souveraineté constitueront toujours le coeur de nos
intérêts vitaux. Mais ils ne s'y limitent pas. […] Par
exemple, la garantie de nos approvisionnements stratégiques…
». L’arme nucléaire pour garantir l’accès au
pétrole ? Avec une telle logique, chaque pays va
légitimement vouloir se doter de cette arme. Mais le
président veut aussi utiliser l'arme nucléaire pour
convaincre les autres pays de s’en passer. Sont aussi visés, les
« Etats qui auraient recours
à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui
envisageraient d'utiliser, d'une manière ou d'une autre, des
armes de destruction massive ».
De plus, l’arme nucléaire passe du statut d’arme absolue
à celui d’arme ultime. «
L'ultime avertissement restaure le principe de la dissuasion,
indique-t-on de source militaire. On
ne peut pas offrir le choix au chef de l'Etat entre l'apocalypse et
rien du tout. [1] » Ce changement vise à
rendre crédible la détermination et signifie des armes
plus petites, avec un pouvoir de destruction plus limité. Devant
les députés de la Commission de la défense,
Michèle Alliot-Marie expliquait, le 25 janvier, qu'«un adversaire potentiel pourrait
penser que la France, compte tenu de ses principes, hésiterait
à utiliser l'entière puissance de son arsenal
nucléaire contre des populations civiles. Notre pays a assoupli
ses capacités d'action et a désormais la
possibilité de cibler les centres de décision d'un
éventuel agresseur». En cas d’utilisation en Iran
par exemple, pays implicitement visé, la riposte terroriste
serait telle que cette option est difficilement envisageable.
La nouvelle doctrine vient de donner raison a posteriori à tous
ceux qui dénonçaient le programme de recherche
lancé en 1991 : sous couvert d’étude du vieillissement
des armes nucléaires, il s’agissait bien de mettre au point de
nouvelles armes nucléaires en violation du traité de
non-prolifération [2]. Selon Libération du 9
février 2006, « il
s'agit de rechercher une «amélioration dans le domaine des
frappes», indique-t-on de source militaire. De deux façons : des bombes
pourraient être tirées à haute altitude pour
créer une «impulsion
électromagnétique» et détruire les
systèmes de communication et les ordinateurs de l'adversaire ;
et le nombre des têtes nucléaires à bord des
missiles a été réduit pour augmenter leur
portée et leur précision. ».
Certes, le président a réaffirmé qu’« en aucun cas, il ne saurait
être question d'utiliser des moyens nucléaires à
des fins militaires lors d'un conflit », mais
l’évolution de notre doctrine tend à légitimer
celle des Etats-Unis et l’accès à la bombe de pays
sentant leurs intérêts vitaux menacés comme l’Iran.
Au lieu de concourir à la réduction des arsenaux
nucléaires, en accord avec le traité de
non-prolifération, la France vient de donner des arguments
à tous les pays proliférants.
Avec la fin de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fait
son temps : les scénarios de crise sont essentiellement d’ordre
économique et les terroristes hors d’atteinte. La principale
menace militaire est la prolifération. Et cela prolifère
partout ! Les grandes puissances soucieuses d'interdire le
nucléaire des autres ne seront légitimes à le
faire qu'après avoir abandonné leur propre
nucléaire.
Depuis la fin de la guerre froide, les occasions n’ont pas
manqué de parvenir à un programme de désarmement
nucléaire, mais les grandes puissances ont manqué le
coche. Il est temps de retirer ce dossier des seules mains du
président de la république.
[1] Libération, 9 février 2006
[2] Voir à ce sujet le dossier l’ACROnique du nucléaire
n°46, de septembre 1999 : «
Vers une quatrième génération d’armes
nucléaires ? »