Dans une interview au "Point" du 13 octobre 2005, Christian
Frémont, préfet de région chargé par le
premier ministre de coordonner l'action des pouvoirs publics pour
accueillir le projet de réacteur ITER, explique que :
« d'éventuelles oppositions
doivent être traitées le plus en amont possible ».
Comme on traiterait une maladie ou des parasites… Et en guise de
traitement pour ce qui concerne la route à grand gabarit
nécessaire à l’acheminement des pièces du
réacteur depuis le port de Fos,
« le gouvernement envisage une loi
permettant d'alléger certaines procédures. »
On ne s’attaque qu’aux symptômes en les rendant moins voyants,
mais avec un risque certain de radicalisation. Il faut plus qu’une
aspirine pour soigner le pays de la grippe contestataire.
Pour l’EPR, les autorités ont essayé de traiter les
oppositions bien en amont. Dès 2003, elles ont organisé
un
grand
débat
national sur l’énergie pour relancer le nucléaire. Un
traitement miracle pour Nicole Fontaine, alors ministre de l’industrie,
qui se félicitait dans son discours de clôture le 24 mai
à Paris, du
« grand
dialogue démocratique, inédit à ce jour sur un
sujet essentiel pour notre avenir commun » qu’elle avait
organisé. Et d’ajouter qu’elle se réjouissait
« que cette expérience de
démocratie participative ait tenu ses promesses ».
Mais les trois Sages chargés de piloter le Débat National
sur l’énergie ont conclu :
«
qu’il est difficile, […] de se faire une opinion claire sur son
degré de nécessité et d’urgence. [...] Il a
semblé que si le constructeur potentiel de l’EPR milite pour sa
réalisation immédiate, c’est avant tout pour des raisons
économiques et de stratégie industrielle. »
Et l’un des sages, le sociologue Edgar Morin, a dans ce même
rapport clairement tranché :
«
Les centrales actuelles ne devenant obsolètes qu’en 2020, il
semble inutile de décider d’une nouvelle centrale EPR avant 2010
[car rien] ne permet pas d’être assuré qu’EPR,
conçu dans les années quatre-vingt, serait la
filière d’avenir. » La maladie semble contagieuse
en atteignant même le soignant, malgré le boycott
d’associations anti-nucléaires.
Le 8 octobre 2003, le député du Rhône, Jean Besson,
chargé de relayer le Débat auprès de la
représentation nationale publie un
rapport
où il
estime que
« l’époque
où les décisions étaient prises dans un cercle
restreint sur la base de rapports d’experts est révolue ».
« Il faut prendre le temps
d’expliquer, d’écouter les arguments opposés et, si
possible, d’emporter l’adhésion. » S’exposer ainsi
à l’opposition est priori très risqué. Qu’on se
rassure, le député, prétendument
représentant de la population, n’a consulté, en dehors
des débats, que des élus, officiels et industriels
(à la seule exception de Greenpeace), pour finalement conclure
« qu’il est raisonnable d’envisager
le démarrage d’un démonstrateur ».
La population, toujours pas convaincue, a encore besoin d’un traitement
et donc un nouveau débat imposé par la loi est
organisé. Mais plus question de prendre des risques ! Le
gouvernement, soutenu par la majorité de la
représentation nationale, a déjà inscrit l’EPR
dans la loi sur l’énergie du 13 juillet 2005, tout comme ITER.
Pour que les choses soient claires, le Premier Ministre, Dominique de
Villepin, a déjà conclu, avant même que le
débat ne démarre :
«
Conformément à la
loi du 13 juillet dernier et au vu des conclusions du débat
public en cours, EDF construira le premier réacteur EPR à
Flamanville. »
Pourquoi débattre alors, si tout est décidé ? Pour
Bernard Bigot, Haut Commissaire à l’Energie Atomique, sur France
Culture le 22 octobre 2005, il s’agit de
« construire progressivement une
relation de confiance », après avoir
expliqué que pour les déchets nucléaires,
« il est légitime que
l’opinion publique nationale puisse prendre connaissance de ces
différentes options et éventuellement exprime sa faveur
en direction de l’une ou l’autre d’entre elles. » Aucune
place à l’opposition.
Lors des préparatifs, la Commission du Débat Public a su
se mettre à l’écoute des associations, même les
plus opposées au nucléaire en leur permettant de
s’exprimer équitablement. C’en était trop pour le
fonctionnaire de défense qui a censuré l’affirmation par
le Réseau Sortir du Nucléaire qu’il possède
« un document confidentiel
défense […] interne à EdF qui reconnaît que le
réacteur EPR est aussi vulnérable que les
réacteurs actuels à un crash suicide style 11 septembre
2001. » L’évocation même de ce document est
donc interdite. Le compromis proposé par la commission du
débat d’autoriser un panel d’experts indépendants
à accéder à l’ensemble des documents pouvant
permettre de répondre aux questions exprimées lors des
débats publics a reçu une fin de non-recevoir.
Conséquence logique, toutes les associations
indépendantes de l’industrie nucléaire se sont
retirées des débats en cours.
Est-ce par peur d’une épidémie d’opposition que le
gouvernement a bloqué un débat sans enjeu ? Il semble
vouloir affaiblir les débats publics et la Commission Nationale
chargée de les organiser.