Le tiers-secteur scientifique englobe
l'ensemble des associations et des initiatives qui produisent des
savoirs en dehors des institutions étatiques ou des firmes
privées, d'où le terme de "tiers secteur". Les
recherches, études, expertises… qu’il réalise sont
gouvernées par d'autres logiques que le désir de
puissance ou la soif de profits. Que ce soient des laboratoires
associatifs, des associations de malades, des agriculteurs et
jardiniers sauvegardant la biodiversité, le mouvement du
logiciel libre… les savoirs sont construits selon un mode participatif,
au sens où l’élaboration division du travail entre
experts et "profanes" (usagers des savoirs) et le rapport de
délégation cèdent la place à un dialogue et
à la co-production des connaissances et des innovations. Le
public du tiers-secteur scientifique se distingue donc du public passif
de la vulgarisation scientifique. Des clubs d’astronomie, des groupes
ornithologiques ou autres sociétés naturalistes ont aussi
montré la fertilité d’une alliance entre
spécialistes et profanes. Mais, nous ne nous
intéresserons ici qu’aux dynamiques d’apprentissage en prise
avec une problématique sociétale particulière qui,
malgré une grande diversité de méthodes et
pratiques, partagent, non pas une théorie ou un dogme, mais
plutôt une vision qu’un autre monde – plus solidaire, plus
paisible et plus écologiquement et socialement juste - est
possible. Le tiers secteur scientifique a pour ambition
d’expérimenter et d'établir l'espace public comme un
espace de négociations démocratiques des choix
scientifiques et des innovations et s'inscrit donc pleinement, par ses
valeurs, ses pratiques et ses résultats cognitifs, dans la
mouvance plus large de l'économie sociale et solidaire (aussi
dénommée tiers secteur), dont il est un pilier cognitif.
Les grands défis environnementaux, de santé publique ou
de société nécessitent une synergie entre des
progrès technologiques et des changements comportementaux de la
part des usagers. Il suffit de songer à la réduction des
gaz à effet de serre par exemple ou aux épidémies
pour s’en convaincre. Un monde vivable et vivant ne peut être
obtenu que par la construction d’un monde commun. Comme le notent
justement M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthes, « l’enjeu, pour
les acteurs, n’est pas seulement de s’exprimer ou d’échanger, ou
encore de passer des compromis ; il n’est pas seulement de
réagir, mais de construire. » C’est là que des
structures, où experts et profanes sont sur un pied
d’égalité, ont un rôle clé à jouer.
Ces expériences sont encore rares, mais innovantes et porteuses
d’espoir car leur démarche ne consiste pas simplement à
dénoncer, mais à penser, argumenter et construire un
savoir alternatif pour dépasser les simples slogans et les
« alternatives infernales » : OGM ou faim dans le monde,
déchets nucléaires ou effet de serre, … Ainsi, il ne
s’agit pas non plus d’affirmer de façon symétrique qu’il
y a danger là où les industriels ou pouvoirs publics
jurent, paroles d’expert, qu’il n’y a aucun danger, mais plutôt
de rendre publiques et expliquer les méthodes qui conduisent
à l’évaluation différente de l’activité
à risque. Même s’il est beaucoup plus facile de
dénoncer un mensonge que de construire une vérité
impliquant un apprentissage avec une certaine humilité. Pour
répondre aux besoins de la société civile, du
développement humain et durable, l’enjeu est donc de
s’approprier les problèmes, sans subir les termes dans lesquels
ils sont généralement posés, et de parvenir
à les formuler autrement en les transformant en enjeu politique
et citoyen.
Le tiers secteur scientifique ne peut se réduire à un
club de « purs et durs » fiers de leur radicalité ou
de leur indépendance, considérés comme objectifs
en soi et il n'a pas non plus vocation à demeurer dans les
marges des secteurs étatiques et marchands pour combler leurs
lacunes ou réparer leurs dégâts. Son
développement vise à l'émergence d'une
société civile mature, aspirant non seulement à se
doter de capacités propres de recherche et d'expertise mais
aussi à transformer ses rapports avec la recherche publique,
à l’image de que certaines associations de malades ont obtenu et
apporté. Pour la Fondation Sciences Citoyennes, le tiers secteur
scientifique s'inscrit alors dans un mouvement plus
général de recherche d'un nouveau pacte social entre
science et société, de maîtrise sociale et de
démocratisation de la science, qui comprend aussi bien de
nouveaux dispositifs d'élaboration démocratiques des
orientations techno-scientifiques, que des espaces où se
déroulent des activités de contrôle citoyen de la
recherche et des technologies. De ce nouveau pacte social, la recherche
publique devrait sortir transformée dans ses priorités et
sa gouvernance, mais aussi relégitimée et
renforcée face aux intérêts marchands et militaires
et à l'actuelle tendance à la privatisation des savoirs.
Mais la science officielle et les pouvoirs publics ne le voient pas du
même œil ! Généralement, politiques et savants
s’accordent avec Gorgias et Socrate pour estimer qu’il est du ressort
des seuls « hommes compétents » « de
savoir choisir parmi les choses agréables quelles sont celles
qui sont bonnes et quelles sont celles qui sont mauvaises ».
Traditionnellement, les scientifiques détiennent « la
vérité » puis les hommes politiques en tirent
« les conclusions qui s’imposent ». « Ce que les
sciences ont donné à ceux qui les nourrissaient n’est pas
seulement la possibilité de nouveaux pouvoirs de faire, »
comme l’expliquent Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, « mais
aussi, et parfois surtout, le pouvoir de faire taire, de supprimer les
objections, au nom d’une rationalité scientifique apolitique.
» Les craintes des citoyens ne seraient liées qu’à
des comportements pathologiques dus à l’irrationalité ou
à un déficit de communication, voire les deux. Un tel
jugement fait fi du fait que la population est de plus en plus
éduquée et que le tiers secteur scientifique a souvent
atteint un degré de connaissance qui dépasse largement
celui des décideurs. Quant à l’industrie, elle tire une
partie de ses profits de l’externalisation de ses nuisances et n’est
pas prête à remettre en cause cet acquis. Les quelques
exemples de tentative d’auto-régulation que sont les agences
d’évaluation, comités de sages, etc, ont rarement
réussi à répondre aux attentes des usagers. Au
contraire, elles contribuent à renforcer la démocratie
délégative là où plus de démocratie
participative est nécessaire.
La convention d’Aarhus, ratifiée en 2002 par la France, et la
charte de l’environnement, adossée à la constitution
depuis mars 2005, devraient marquer un tournant dans la
démocratisation des décisions touchant à
l’environnement. Mais ces textes sont encore trop récents pour
avoir un effet sur les pratiques. Pour pouvoir avoir voix au chapitre,
la société civile doit donc batailler pendant des
années et des modes de contestation radicaux sont souvent
indispensables pour faire avancer le débat public. Là
où l’expert officiel capitule devant la complexité du
problème à résoudre, le citoyen directement
concerné n’a pas d’autre choix que le déni, se penser en
victime ou chercher à comprendre avec obstination. «
L’expérience de la différence se faisant entre subir et
créer, entre accepter sur le mode du « il faut bien
» anonyme et découvrir/explorer/fabriquer le degré
d’autonomie créatrice qui peut être reconquis. » Et
I. Stengers et P. Pignarre d’ajouter : « nous dirons que cette
expérience est ce qu’il arrive lorsqu’une situation a
reçu ce qui ne lui appartient jamais en droit, ou jamais «
naturellement » : le pouvoir d’obliger à penser ».
Un discours basé sur un état de conscience, une intuition
ou même le simple bon sens ne suffisant
généralement pas pour être entendu, le tiers
secteur scientifique doit s’immiscer dans le débat en
s’appropriant souvent les mêmes outils et la rigueur scientifique
que la techno-science officielle, mais il le fait avec d’autres
méthodes et dans un autre esprit. Les quelques exemples
où la controverse scientifique a débouché sur un
véritable dialogue, montrent un enrichissement mutuel, car
chacune des catégories d’acteurs possède des savoirs
spécifiques. Une culture du risque mieux partagée ne peut
que conduire à l’amélioration de la vigilance, de la
précaution en situation d’incertitude, de la prévention
en cas de danger avéré, voire de la survie dans des
situations post-catastrophiques. Mais cela peut aussi conduire à
la remise en cause de l’activité à risque ! C’est ce que
craint le plus le pouvoir technoscientifique qui n’est prêt
à accepter des concessions sur son fonctionnement que si cela
conduit à l’acceptabilité de ses activités.
D’où la réticence à partager la connaissance, car,
comme le note La Boétie, « les gens asservis, outre ce
courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la
vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapable de toutes
choses grandes. »
Parce que le chemin n’est pas balisé, c’est par la pratique que
les associations du tiers secteur scientifique construisent une
démarche originale et diverse qui doit s’inscrire dans la
durée. Il n’est pas sûr que les recettes qui ont fait le
succès des unes fonctionnent pour d’autres
problématiques. Ses membres consacrent parfois plus de temps et
d’énergie à bâtir et pérenniser l’outil
qu’à militer pour la cause qu’ils défendent. La survie
financière passe souvent par un soutien public, car la
production du tiers secteur scientifique, comme les logiciels ou les
semences, est naturellement libre et les résultats d’expertise
publics. Comme en France, les fonds dédiés à la
communication de la technoscience dépassent largement ceux
dédiés à un fonctionnement plus
démocratique, il est tentant de simplifier le discours pour
satisfaire au format imposé par les médias et attirer des
dons du public. Seule une forte implication bénévole,
sans laquelle la structure ne serait pas viable, permet de maintenir le
cap entre les écueils de l’audimat et le risque d’enlisement
institutionnel. Pour de nombreux militants, l’effort consenti n’a
d’autres buts que de les aider à vivre dans la
société du risque. « Et il se pourrait, en outre,
» pour M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe, « que les
solutions proposées [...] soient transposables, transportables,
dans d’autres champs, là où les sciences et les
techniques ne sont pas nécessairement centrales, et qu’elles
contribuent ainsi au mouvement plus général de
démocratisation de la démocratie ».
David Boilley et Claudia Neubauer
- BONNEUIL Christophe et GAUDILLIERE Jean-Paul (2001), «
Faire entrer les sciences en démocratie – pour un tiers secteur
scientifique », EcoRev’ – Revue critique d’écologie
politique, n° 5, http://ecorev.org.
- IRWIN Alan (1995), Citizen Science: A Study of People, Expertise,
and Sustainable Development, Routledge.
- CALLON Michel, LASCOUMES Pierre, BARTHE Yannick (2001), Agir dans
un monde incertain , essai sur la démocratie technique, Paris,
Seuil.
- L'expertise et la recherche associative et citoyenne en France,
Fondation Sciences citoyennes, 18 mars 2004
(http://sciencescitoyennes.org).
- PIGNARRE Philippe et STENGERS Isabelle (2005), La sorcellerie
capitaliste - Pratiques de désenvoûtement, Paris, La
Découverte.
- LA BOETIE Etienne de, Discours de la servitude
volontaire, réédité par Flammarion (1993)