Les radiations ionisantes correspondent
à des rayonnements électromagnétiques ou
particulaires possédant une énergie associée
supérieure à 10 électron-volt (eV). En-dessous de
cette valeur en énergie, les radiations sont dites « non
ionisantes » et on y classe notamment les rayonnements
ultra-violets ou encore les champs électromagnétiques de
très basse fréquence. Ces derniers, bien que « non
ionisants », ne sont pas pour autant dépourvus d’effets
pathologiques chez l’homme ou l’animal.
Ce qualificatif de « ionisant » est important car il va
désigner le mécanisme initiateur (à
l’échelle moléculaire) qui sera à l’origine
même de la toxicité de cette classe de radiations. Sur son
parcours, une radiation créera en moyenne une paire d’ions pour
un dépôt d’énergie de 33 eV. Ainsi, une particule
alpha de 5,3 MeV (millions d’eV) générera plus de 150 000
paires d’ions sur un parcours de 40 µm dans les tissus. Si les
radiations ionisantes se classent en fonction de leur nature, leur
toxicité respective sera également une manière de
les distinguer. De façon résumée, cette
toxicité propre sera d’autant plus élevée que la
densité d’ionisation produite sera grande.
Les radiations ionisantes agissent suivant deux voies d’action dont la
contribution respective aux dégâts biologiques
radio-induits restent l’objet d’un débat scientifique. D’une
part, elles génèrent des cassures moléculaires
(c’est l’effet direct), d’autre part, elles provoquent la radiolyse de
l’eau (c’est l’effet indirect) conduisant à la formation de
radicaux libres qui constituent des espèces moléculaires
fortement toxiques.
La chronologie des événements qui surviennent
consécutivement à une irradiation souligne une
échelle de temps joignant les extrêmes. Le
phénomène d’ionisation est quasi-instantané (10-15
sec), de même que la production de radicaux libres (10-9 sec) et
les lésions sur le patrimoine génétique seront
instaurées dans la seconde voire la minute qui suit
l’irradiation. On comprend dès lors toute l’importance de la
prévention mise en avant dans l’exercice de la radioprotection.
Si ces lésions moléculaires peuvent être à
la cause d’effets pathologiques visibles dans les jours et les semaines
qui suivent (cas des fortes doses), elles seront aussi à
l’origine d’effets tardifs pouvant survenir des années (voir
plusieurs dizaines d’années) après l’exposition (en
particulier la radio-cancérogénèse) ou encore dans
la descendance (effets génétiques).
L’homme est exposé aux radiations selon différentes voies
d’atteinte. Les rayonnements pénétrants issus de sources
externes (corps radioactifs, appareils électriques
accélérant des particules) sont les contributeurs d’une
irradiation externe. Les substances radioactives présentes dans
l’environnement (ou dispersées dans l’environnement par l’homme)
participent à la contamination interne des personnes soit par
inhalation (gaz, aérosols..), soit par ingestion au travers de
la chaîne alimentaire (qui conduit souvent à des processus
de re-concentration des toxiques).
L’origine des expositions aux radiations ionisantes peut être
naturelle (cosmique et tellurique) ou artificielle (anthropologique).
Les sources d’exposition naturelle ainsi que les estimations de dose
annuelle qui leur sont actuellement attribuées [1] sont
présentées dans le tableau ci-dessous. On soulignera le
rôle prépondérant du radon, un gaz radioactif
(émetteur alpha) issu de la chaîne de l’uranium qui
contribue pour plus de 50% à l’ensemble de cette exposition
naturelle et qui pourrait constituer un problème de santé
publique. Le Comité BEIR de l’Académie des Sciences US a
récemment évalué entre 15.400 à 21.800 le
nombre de cancers du poumon dû, chaque année au sein de la
population américaine, au radon domestique [2]. Toujours selon
l’Académie américaine, il représenterait la
deuxième cause du cancer du poumon après le tabac. Les
radiations cosmiques quant à elles ont fait l’objet de multiples
investigations depuis le début des années 90. Leur
débit de dose, faible au niveau du sol (0,03 µSv/h), peut
être 150 à 200 fois plus élevé lors de vols
intercontinentaux (5 µSv/h). Certaines études [3] ont pu
mettre en évidence un excès d’anomalies chromosomiques
caractéristiques de l’action des radiations. De fait, les
personnels navigants devraient sans doute être
considérés comme « personnels exposés
» aux radiations ionisantes et classés comme les
salariés du nucléaire.
Sources
|
Dose moyenne
annuelle (mSv)
|
Domaine de
variation (mSv)
|
Exposition externe :
- rayonnement cosmique
- rayonnement tellurique
|
0,4
0,5
|
0,3 – 1,0
0,3 – 0,6
|
Exposition interne :
- inhalation (dont radon)
- ingestion
|
1,2
0,3
|
0,2 – 10
0,2 – 0,8
|
Total
|
2,4
|
1 - 10
|
[source : UNSCEAR, 2000]
Quant aux sources d’exposition artificielle, elles relèvent soit
de l’exposition médicale (environ 1,2 mSv/an mais avec un
domaine de variation très large) soit d’expositions d’origine
industrielle ou militaire. En affirmant le principe de justification
des actes radiologiques, la mise en application de la directive
européenne 97-43 [4] devrait permettre de réduire les
doses médicales, en particulier par la chasse aux examens
inutiles qui perdurent encore trop souvent dans un milieu où la
radioprotection a rarement été un souci majeur. Les
essais nucléaires nombreux (945 explosions
réalisées par les USA, 210 pour la France…) ont
dispersé à la surface de la planète
(principalement dans l’hémisphère nord) des
quantités importantes de radioactivité qui, aujourd’hui
encore, marquent notre environnement. Même s’ils
détiennent chacun des activités très modestes
comparativement à l’industrie nucléaire, on ne peut
ignorer les nombreux « détenteurs » de sources
radioactives utilisées en milieu hospitalier, dans les centres
de recherche ou au sein de petites entreprises. En France, ils sont
environ 5000 utilisateurs autorisés à détenir des
sources scellées et non scellées. Des millions de sources
radioactives sont ainsi dispersées dans le monde, dont plusieurs
dizaines de milliers présentent de fortes activités
(exprimées en terabecquerels, TBq). Régulièrement,
des pertes, vols, actes de sabotage sont enregistrés. Plus
grave, le trafic de ces matières s’est intensifié au
cours des années 90 (il a doublé entre 1996 et 1999). De
tels actes ont été confirmés dans plus de 40 pays,
et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Depuis le 11 septembre
2001, la menace d’actes terroristes radiologiques (les « bombes
sales »..) sont prises très au sérieux, y compris
par la France où une circulaire (circulaire 800) est venue
renforcer le dispositif en mai 2003. Le secteur de l’industrie
nucléaire, avec son talon d’Achille que constituent les
déchets nucléaires [voir
Les
déchets nucléaires], reste cependant l’objet
principal des craintes exprimées par une large fraction de la
population [5]. Issu du nucléaire militaire, il faut bien
reconnaître que le principe de justification ne s’est jamais
appliqué au programme nucléaire dont la France a fait son
cheval de bataille. L’apparition de batteries lance-missiles Crotale
déployées sur le plateau de la Hague (Nord Cotentin) en
réponse aux attentats du 11 septembre a souligné
brutalement l’extrême fragilité des systèmes de
protection existants [6]. En matière de risques externes, la
dimension de tels actes n’a jamais été prise en compte.
En regard de l’équation définissant le risque – le risque
est égal au produit du danger potentiel par une
probabilité d’occurrence d’un événement
donné et par l’intensité des conséquences
sanitaires et écologiques – le discours officiel ne s’est
toujours porté que sur le second terme de l’équation (la
probabilité d’occurrence) qu’il convenait de maintenir le plus
faible au possible. La présentation des rapports de
sûreté des installations nucléaires est de ce point
de vue éclairant (pour certaines installations,
l’exploitant est allé jusqu’à présenter le niveau
de risque de chute d’un petit avion de tourisme en «
probabilité d’impact par m2 » pour souligner son
caractère « négligeable »). On est
aujourd’hui légitimement en droit de se demander si la
société n’a pas le devoir de refuser (pour
elle-même et pour les générations futures) que
s’érigent des installations industrielles présentant des
niveaux de danger potentiel extrêmes et cela,
indépendamment des estimations probabilistes
présentées. Dans une certaine mesure, cette
démarche rejoint une approche très actuelle en
matière de maîtrise des risques industrielles qui vise
à « réduire le danger à la source ».
La radioprotection. Dans l’année même (1896) qui suivi la
découverte des Rayons X (1895) les premières
règles pratiques de protection sont recommandées.
Dès le tout début du siècle, les dangers de
rayonnements ionisants deviennent de plus en plus apparents et des
comités nationaux apparaissent en 1913 dans le but de les
étudier. Le premier congrès international de radiologie
(1925) reconnaît la nécessité d’évaluer et
de limiter l’exposition aux radiations. Pour répondre à
ce besoin, le Comité International de Protection contre les
Rayons X et le Radium est créé en 1928 et il
deviendra (en 1950) la Commission Internationale de Protection
Radiologique (CIPR). En 1934, les premières limites de dose sont
instituées tout en considérant l’existence de seuils
d’innocuité (reconnaissance des seuls effets
déterministes). Mais en 1955, le concept de seuil est
rejeté et les effets stochastiques considérés
comme « irréversibles et cumulatifs » sont
maintenant pris en compte. Durant les années 60 et 70, le
débat autour de l’acceptabilité du risque conduira
à l’élaboration du concept ALARA (maintenir les
expositions à un niveau aussi faible que raisonnablement
possible). Depuis, les recommandations de la CIPR conduiront à
des réductions successives des limites de dose (en 1977 puis en
1990) d’abord pour les travailleurs mais aussi, et c’est nouveau, pour
le public. Cette évolution est résumée dans le
tableau ci-contre.
Année
|
Travailleurs
|
Public
|
1934
|
env. 600 mSv/an (0,2
roentgen/jour)
|
|
1938
|
env. 500 mSv/an (1
roentgen/semaine)
|
|
1951
|
env. 150 mSv/an (0,3
roentgen/semaine)
|
|
1959 (et
1977)
|
50 mSv/an
|
5 mSv/an
|
1990
|
20 mSv/an
|
1 mSv/an
|
Les travaux de la CIPR conduiront à l’élaboration de
trois grands principes fondamentaux : le principe de justification (une
pratique doit faire plus de bien que de mal), dont nous avons
souligné le peu d’empressement à le mettre en application
; le principe d’optimisation de la radioprotection (qui s’appuie
largement sur le concept ALARA) ; le principe de limitation des
expositions (valeurs limites censées interdire l’apparition
d’effets déterministes et limiter le plus possible l’induction
d’effets stochastiques). Ces trois principes fondamentaux viennent
d’être intégrés au Code de la Santé Publique
pour la première fois en 2002, année qui sera
marquée en France par une réorganisation importante du
système de radioprotection et des dispositions
réglementaires correspondantes.
Le débat autour de la radioprotection est également
très animé. Il repose pour l’essentiel sur la nature de
la relation dose / effet. Depuis la fin des années 80, les
principales instances internationales admettent que cette relation est
de type « linéaire et sans seuil ». L’enjeu est
important car cela signifie que toute dose, même très
faible, est susceptible de produire un effet (induction de cancers ou
affection de la descendance) en terme probabiliste.
Pour autant, cette relation ne serait prouvée que dans un
domaine de dose plus élevé que celui de la
radioprotection (niveaux d’exposition des travailleurs ou du public)
car elle est déduite presque exclusivement de l’analyse des
données du suivi des survivants aux explosions nucléaires
de Hiroshima et Nagasaki. La poursuite de l’étude après
1985 a permis, d’une part, d’observer que les cancers continuent
à apparaître en excès plus de 40 ans après
et, d’autre part, d’affiner la limite inférieure de cette
relation étayée qui passe ainsi de 200 mSv à 50
mSv confortant l’hypothèse de la linéarité sans
seuil.
Les modes d’exposition étant très différents entre
les populations d’Hiroshima et Nagasaki (qui ont subi une dose forte et
aiguë) et les populations vivant autour d’installations
nucléaires (qui reçoivent des doses faibles et
chroniques), le modèle de la CIPR fait l’objet de critiques
fortes de la part de groupes scientifiques-citoyens [7]. De fait,
au-delà des modèles toujours critiquables, de nombreuses
questions restent en suspend : la susceptibilité
génétique (non prise en compte dans la
détermination du risque radio-induit),
l’hétérogénéité dans la distribution
de la dose, l’interaction avec d’autres agents toxiques de nature
différente (la cancérogenèse correspond
à un processus qui se déroule par étapes
successives), l’induction de pathologies non cancéreuses, les
maladies multi-factorielles…
A l’inverse, des partisans de l’existence d’un seuil d’innocuité
(en particulier dans le sérail de l’Académie de
médecine) ont fait pression sur la CIPR et les pouvoirs publics
pour tenter de s’opposer à la mise en application de la
réduction des limites de doses proposées par la CIPR en
1990 [8]. Là n’est d’ailleurs pas la seule inquiétude
puisque ces mêmes auteurs affirment que la radioprotection
« représente une activité essentiellement
médicale » et qu’il « apparaît indispensable
que la radioprotection soit supervisée par des médecins
et autres professions de santé »… Le discours est
étayé par l’existence des mécanismes de
réparation des lésions de l’ADN et s’appuie sur un
leitmotiv : l’absence de preuve.
Une démarche scientifique voudrait pourtant que l’on
considère que l’absence de preuve d’une relation causale ne
constitue pas pour autant la preuve de l’absence de cette même
relation. Ainsi, il peut suffire que des développements
scientifiques et technologiques permettent d’élaborer de
nouveaux outils d’investigation apportant des réponses
nouvelles. Et c’est peut-être ce qui est en passe
d’apparaître ces dix dernières années à
travers l’émergence de travaux originaux d’une part autour de
l’instabilité génétique et, plus récemment,
autour de l’effet bystander (ou effet non cible) [9]. Ce dernier
mécanisme d’action mérite que l’on y prête
attention car il remet en cause le dogme de la radiobiologie selon
lequel l’induction d’effets retardés (cancers, anomalies dans la
descendance) est le produit de l’action directe des radiations sur
l’ADN contenu dans le noyau de la cellule. De fait, des anomalies
moléculaires et cellulaires (caractéristiques de l’action
des radiations) s’expriment dans des cellules non atteintes par des
radiations mais simplement présentes au voisinage d’une cellule
irradiée (parfois même par une seule particule alpha). De
façon surprenante, ce phénomène ne semble pas
s’exprimer avec des doses fortes mais uniquement dans le domaine des
faibles doses (celles qui concernent la radioprotection) et les auteurs
s’accordent à démontrer l’existence, à ce niveau,
d’une relation dose / effet supra-linéaire suggérant que
le risque radio-induit serait actuellement sous-estimé dans le
domaine des faibles doses [10].
Enfin, très récemment [11], une équipe de
recherche est parvenue à établir la formation de
lésions radio-induites spécifiques sur l’ADN à des
niveaux de doses 1000 fois inférieurs à ceux
habituellement utilisés (de l’ordre du Gy) pour observer ces
dégâts. Plus intéressant encore, les auteurs notent
que plus ils réduisent les doses délivrées, moins
ces lésions génomiques sont réparables.
Si tous ces travaux devaient se confirmer, la relation linéaire
sans seuil dans le domaine des faibles doses cesserait d’être une
hypothèse (issue de l’extrapolation proposée par la CIPR)
pour devenir une donnée établie sur des faits
expérimentaux et peut-être même sous-estimée.
Beaucoup de choses seront alors à reconsidérer à
commencer par les fondements même de la radioprotection.
Références :
1. UNSCEAR. Sources and effects of ionizing radiations. Vol. I, 2000.
2. National Academy of Sciences : Health Effects of Exposure to Radon:
BEIR VI, Committee on Health Risks of Exposure to Radon (BEIR VI), 516
pages, 1999.
3. ROMANO Elena et al. Increase of chromosomal aberrations induced by
ionizing radiations in peripheral blood lymphocytes of civil aviation
pilots and crew members. Mutation Research, 9, 377, 89-93, 1997.
4. Directive 97/43 Euratom du Conseil de l’union européenne.
Protection sanitaire des personnes contre les rayonnements ionisants
lors d’expositions à des fins médicales. J.O.C.E., L180,
9 juillet 1997.
5. IPSN. Perception des risques et de la sécurité.
Préventique – Sécurité, n° 62, mars-avril 2002.
6. La Manche Libre du 03 novembre 2002.
7. Recommendations of the ECRR (European Committee on Radiation Risk):
The Health Effects of Ionising Radiation Exposure at Low Doses and Low
Dose Rates for Radiation Protection Purposes: Regulators’ Edition, 2003.
8. Avis de l’Académie Nationale de Médecine. Energie
nucléaire et santé. 22 juin 1999.
9. LITTLE John B. Radiation-induced genomic instability and bystander
effects : implications for radiation protection. Radioprotection. 37,
3, 261-282, 2002.
10. ZHOU Hongning et al. Radiation risk to low fluences of a particles
may be greater than we thought. Proceeding of National Academy of
Sciences. 98, 25, 14410-14415, 2001.
11. ROTHKAMM Kai et al. Evidence for a lack of DNA double-strand break
repair in human cells exposed to very low X-Ray doses. Proceeding of
National Academy of Sciences. A paraître en 2003.