"On va faire la guerre une bonne
dernière fois pour ne plus avoir à la faire. Ce fut
l'alibi bien-aimé [...] des conquérants de toutes
tailles. [...] Par malheur, ça n'a jamais marché" note
Jean Bacon. En effet, la "civilisation" ou la "démocratie",
selon les époques, prétendument apportées au bout
du fusil, n'ont jamais supprimé les conflits. Avec l'arme
nucléaire, en exposant l'ennemi potentiel au risque d'une
riposte massivement destructrice, a-t-on enfin trouvé
définitivement le chemin de la paix ? L'équilibre de la
terreur entre les deux grandes puissances aurait ainsi
évité une troisième guerre mondiale, mais pas les
nombreux petits conflits qui ont ensanglanté la planète.
On comprend alors l'attrait que suscite cette arme radicalement
nouvelle pour de nombreux pays se sentant menacés : comment
oserions-nous la refuser aux pays en voie de développement alors
qu'elle est indispensable à notre survie, et ceci d'autant plus,
que cela représente de juteux marchés pour le fleuron de
notre industrie ? Evidemment, le transfert de technologie sera
"pacifique", les technologies civile et militaire pour se procurer la
matière première étant identiques. Tout comme les
armes exportées sont qualifiées de "défensives".
Les motivations pour partager son savoir sont multiples :
échange de technologies entre la Corée du Nord et le
Pakistan, accès au pétrole irakien ou iranien pour la
France, développer en secret des technologies militaires dans un
pays tiers pour l'Allemagne ou tout simplement renforcer son camp.
Malheureusement, cette prolifération, dite horizontale, ne fait
qu'augmenter le risque de voir un conflit régional
dégénérer en guerre nucléaire. En effet,
aucun pays, pas même les démocraties, n'est à
l'abri de l'accession au pouvoir d'une équipe dirigeante peu
scrupuleuse.
De fait, pas un pays ne s'est doté d'infrastructures
nucléaires sans une arrière-pensée militaire,
même si certains, comme la Suisse, le Brésil ou l'Afrique
du Sud par exemple, ont officiellement renoncé à l'arme
nucléaire. Quarante-quatre pays sont actuellement
recensés par le traité d'interdiction des essais
nucléaires comme possédant une technologie suffisante
pour accéder à l'arme suprême. Personne ne met en
doute qu'il suffirait d'un délai de quelques mois à un
pays très industrialisé pour disposer, s'il le
souhaitait, de l'arme atomique et des moyens de la déployer.
L'acharnement du Japon, par exemple, à vouloir développer
une filière plutonium et des lanceurs de satellites en
dépit de nombreux déboires est lourd de sens à cet
égard.
Conceptuellement, il est facile de fabriquer une arme rudimentaire, la
difficulté étant d'ordre technologique pour
accéder à la matière fissible. Le plutonium issu
des réacteurs civils peut faire l'affaire, avec des performances
moindres. Les Etats-Unis l'ont testé. Pour un groupe terroriste,
qui recherche davantage un impact psychologique et médiatique,
c'est suffisant. Mais dans une situation d'équilibre de la
terreur, il faut des armes fiables qui n'explosent pas accidentellement
et qui, en cas d'attaque, détruisent bien toutes les
capacités ennemies à réagir. De telles armes
nécessitent de la matière fissile dite de qualité
militaire et des développements technologiques poussés.
Le risque est déjà grand, avec des armes plus ou moins
rudimentaires, de voir des équilibres régionaux se
transformer en catastrophe, sans pour autant apporter la paix. Par
exemple, le conflit au Cachemire n'a pas cessé avec l'accession
de l'Inde et du Pakistan au statut de puissances nucléaires.
Dès 1946, l'Assemblée générale des Nations
unies vote la création d'une commission atomique chargée
d'éliminer les armes nucléaires et de destruction
massive. Depuis, on ne compte plus les tentatives officielles et vœux
pieux pour parvenir à un désarmement
général. "L'homme se trouve placé devant
l'alternative suivante : mettre fin à la course aux armements ou
périr" prévient même l'ONU en 1977. Rien n'y fait.
La diminution des arsenaux nucléaires des grandes puissances ne
doit pas faire illusion. Ce sont des armes qui étaient devenues
stratégiquement obsolètes qui ont été
démantelées.
Les grandes puissances prennent comme prétexte la menace
liée à la prolifération horizontale pour garder
des arsenaux conséquents et développer de nouvelles
armes, provoquant ainsi une prolifération dite verticale. Mais
le tollé mondial provoqué par la reprise des essais
nucléaires occidentaux en France en 1995 impose une certaine
discrétion. Les programmes nucléaires "civils" permettent
d'entretenir une infrastructure industrielle et un savoir faire ; sous
couvert d'entretien du stock d'armes, les grandes puissances se sont
engagées dans la course à une arme de quatrième
génération miniaturisée, utilisable sur le champ
de bataille. Elles s'appuient sur la recherche fondamentale qui leur
sert d'alibi. Ainsi, par exemple, le laser mégajoule en France
met en avant son intérêt pour l'astrophysique : la
population se laisse berner et les concurrents avertis peuvent mesurer
les progrès réalisés. Mais, le partage de
certaines connaissances avec une communauté scientifique
non-militaire, nécessaire pour attirer des chercheurs, facilite
la prolifération horizontale.
Le développement de ces nouvelles armes est lié à
un changement stratégique : avec la fin de la guerre froide, les
territoires nationaux ne sont plus directement menacés ; c'est
l'accès aux matières premières et ressources
énergétiques qui devient primordial. Mais en cas
d'utilisation, la frontière qui existe entre les armes
classiques et celles de destruction massive risque d'être
brouillée et d'entraîner une escalade dans la riposte. Les
idéalistes voient là une violation de l'article 6 du
traité de non-prolifération : "Chacune des Parties au
Traité s'engage à poursuivre de bonne foi des
négociations sur des mesures efficaces relatives à la
cessation de la course aux armements nucléaires à une
date rapprochée et au désarmement nucléaire et sur
un traité de désarmement général et complet
sous un contrôle international strict et efficace." Alors que
chaque pays jure de sa bonne foi.
Un désarmement complet n'est réalisable que par
étapes ; le plus urgent semble être de sortir de
l'état d'alerte. Comme au temps de la guerre froide, des
milliers d'armes nucléaires américaines et russes peuvent
être déclenchées en quelques dizaines de minutes.
Un déclenchement accidentel ou suite à une erreur de
jugement, entraînant une riposte immédiate, aurait des
conséquences effroyables. Cependant, un désarmement
complet et sûr impliquerait un renoncement à de nombreuses
activités industrielles et de recherche, telles celles qui ont
été interdites à l'Irak par le conseil de
sécurité de l'ONU après la première guerre
du Golfe. Se priver de recherches sur l'atome, surtout quand on a
accumulé des déchets nucléaires dont on ne sait
que faire, est-ce vraiment souhaitable ? Placer les activités
proliférantes sous contrôle international est
nécessaire, mais pas suffisant. Les institutions et
traités ad hoc ayant montré leur inefficacité
depuis la seconde guerre mondiale, de nouveaux mécanismes sont
à inventer, parmi lesquels un contrôle citoyen avec la
mise en place d'une protection internationale pour les lanceurs
d'alerte.
Il n'est pas besoin, comme on le sait, d'armement nucléaire pour
tuer massivement. Mais l'attrait pour ces armes de destruction massive
est tel qu'il semble impossible d'en freiner la prolifération,
malgré le lourd tribut déjà payé par les
pays engagés dans la course folle. Outre le coût financier
et humain qui aurait pu trouver des utilisations plus pacifiques, la
fascination pour cette arme a fait que tout était permis.
Partout, des populations - souvent des minorités ethniques et
des appelés du contingent - ont été
exposées sciemment aux essais nucléaires
atmosphériques. Aux Etats-Unis, près 9.000 cobayes
humains ont été, à leur insu, victimes
d'expérimentations médicales visant à
étudier l'influence des radioéléments. Nombre
d'entre eux étaient des enfants. En URSS, l'infrastructure
nucléaire était construite par des prisonniers des camps
de détention spéciaux. L'environnement a aussi
été sacrifié et certains sites ne peuvent plus
être réhabilités. C'est bien là l'ironie
suprême de la course à l'arme nucléaire, qui sous
couvert d'apporter la sécurité absolue à chacun,
n'aura conduit qu'à réduire la sécurité de
tous.
David Boilley
Bibliographie :
- Dominique Lorentz, Affaires atomiques, Les arènes, 2001
- Jean Bacon, Les Saigneurs de la guerre : Du commerce des armes,
et de leur usage, Les Presses d'aujourd'hui, 1981 et Phébus 2003.
- Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort ; Histoire des bombes,
Serpent à plumes 2002
- Conférences Pugwash sur la science et les affaires
mondiales, Eliminer les armes nucléaires ; Est-ce souhaitable ?
Est-ce réalisable ?, Transition, 1997
- André Gsponer et Jean-Pierre Hurni, Fourth generation of
nuclear weapons, Technical Report, INESAP, c/o IANUS, Darmstadt
University of Technology, D-64289 Darmstadt (mai 1998)
- Bruno Barrillot, Audit atomique, éd. du CRDPC, 1999.
- Bruno Barrillot, L'héritage de la bombe, éd. du
CRDPC, 2002.
- Stephen I. Schwartz et al, Atomic audit, Brookings Institution
Press mai 1998
- Eileen Welsome, The Plutonium Files: America's Secret Medical
Experiments in the Cold War, Dial Press 1999
- Kenzaburô Oé, Notes sur Hiroshima, Gallimard 1996