Déchets nucléaires
Texte initalement écrit pour le Dictionnaire
des risques (Armand Colin 2003) et paru dans l'ACROnique du
nucléaire n°63, décembre 2003. Cette version a
été remise à jour pour l'édition 2007 du
dictionnaire et est parues dans l'ACROnique du nucléaire
n°79, décembre 2007.
Aucun pays, à ce jour, n'a
trouvé de solution pour le devenir de ces déchets qui,
pour certains d'entre eux, demeureront toxiques pendant des millions
d'années, et dont la gestion pose d'énormes
problèmes à l'industrie nucléaire. L'enjeu est
double : épurer le passif - des déchets sont parfois
entreposés dans de mauvaises conditions et portent atteinte
à l'environnement - et proposer une filière
d'évacuation dès la source pour tous les déchets
à venir, avec traçabilité.
De la mine à la centrale électrique ou l'usine de
retraitement, chaque étape de la chaîne du combustible
fournit son lot de déchets, généralement
classés selon leur radioactivité et leur durée de
vie. Seuls ceux faiblement radioactifs et de période courte
(inférieure à trente ans) ont trouvé un site
d'accueil définitif : ils sont stockés en surface, dans
l'Aube, à Soulaines-Dhuys. Ce centre a pris le relais de celui
de la Manche, qui a reçu son dernier colis en 1994 et ne
satisfait pas aux règles de sûreté des stockages
actuels. Pâtissant d'une gestion passée empirique, il
contient des radioéléments à vie longue et des
fuites portent atteinte à l'environnement. Le centre de l'Aube,
huit fois plus grand pour deux fois plus de déchets, sert de
vitrine à l'Agence Nationale des Déchets Radioactifs
(ANDRA). Le stockage dans des tumuli bétonnés n'y est
prévu que pour trois cents ans.
Dans d'autres pays - Suède, Finlande, Allemagne -, ces
mêmes déchets sont parfois stockés en profondeur.
Cette solution est cependant trop onéreuse et inadaptée
pour les 50 millions de tonnes de résidus miniers
accumulées pendant les quarante années d'extraction de
minerai en France. En Allemagne, les seuls sites de Helmsdorf et de
Culmitzsch contiennent respectivement 50 et 86 millions de tonnes et,
au niveau mondial, quelque 6 milliards de tonnes sont ainsi
accumulées. Si ces résidus sont très faiblement
radioactifs, ils ont l'inconvénient de contenir des
radioéléments à vie longue : 75 380 ans de
période pour le thorium 230. Par ailleurs, l'un des descendants
de l'uranium - le radon - est un gaz toxique, ce qui rend le stockage
ou l'entreposage difficile. Ces types de déchets sont
généralement entreposés dans d'anciennes mines
à ciel ouvert ou dans des bassins fermés par une digue,
en attendant une meilleure solution qui éviterait les risques de
dispersion des radioéléments par érosion ou
suintement. Ce problème est maintenant déplacé
dans les pays producteurs puisque l'uranium est entièrement
importé. Au Gabon, les résidus ont été
déversés directement dans le lit de la rivière
Ngamaboungou jusqu'en 1975 par la Comuf, filiale de la Cogema.
D'autres déchets très faiblement radioactifs, issus du
démantèlement des installations nucléaires, vont
aussi poser un problème d'envergure. Ainsi, en France, il va
falloir trouver une solution à moindre coût pour les 15
millions de tonnes attendues. Pour une partie de ce volume, un «
recyclage » est possible, des seuils de libération
introduits par la législation d'origine européenne
permettant alors de les considérer légalement comme des
déchets non radioactifs. Pour les déchets
dépassant les seuils, le centre de stockage en surface de
Morvilliers dans l'Aube vient d'entrer en exploitation.
En ce qui concerne les déchets les plus toxiques et à vie
longue, dont les volumes sont beaucoup plus faibles, un consensus
international semble se dégager en faveur de leur enfouissement,
même si l'avancement des recherches dépend beaucoup de
considérations politiques locales. En France, outre le stockage
en profondeur, la loi du 30 décembre 1991 relative aux
recherches sur la gestion des déchets radioactifs a
imposé l'étude de la séparation des
éléments radioactifs les plus nocifs à long terme,
celle de leur transmutation, ainsi que « l'étude de
procédés de conditionnement et d'entreposage de longue
durée en surface de ces déchets ». Une commission
nationale d'évaluation (CNE) relative aux recherches sur la
gestion des déchets radioactifs a été mise en
place pour rédiger, chaque année, un rapport sur
l'avancement des travaux menés dans le cadre de la loi pendant
une période de quinze ans. Cette loi d'origine parlementaire
constitue une véritable avancée démocratique, mais
était malheureusement limitée aux déchets les plus
radioactifs. Elle a eu surtout le mérite de faire sortir les
déchets nucléaires du champ purement technique pour leur
reconnaître un caractère politique.
Une nouvelle loi votée en 2006 prolonge ces axes de recherche.
Elle va aussi plus loin en prenant en compte toutes les matières
radioactives. Certaines, qualifiées de valorisables, n’ont pas
le statut légal de déchet, même si elles ne sont
pas valorisées et ne le seront probablement jamais. Suite
à de longues procédures judiciaires allant jusqu’en
cassation, la jurisprudence française, quant à elle, tend
à considérer toute matière radioactive non
valorisée comme un déchet.
La séparation et la transmutation proposées par la loi
sont parfois présentées comme un recyclage des
déchets radioactifs pouvant constituer une solution de rechange
au stockage définitif. Elles concernent plutôt les
combustibles irradiés issus d'une éventuelle prochaine
génération de réacteurs, mais pas les
déchets accumulés actuellement. La séparation de
certains radioéléments du combustible irradié
nécessite des opérations chimiques complexes. Les
recherches en cours visent essentiellement à améliorer
les capacités de retraitement de l'usine de la Hague. La
transmutation, quant à elle, nécessite l'utilisation d'un
parc complet de réacteurs nucléaires innovants ; d'autres
pays se sont aussi lancés dans ce type de recherches dont
certains résultats ne sont pas sans intérêts
militaires.
C'est donc un système nucléaire vaste et complexe qui
serait à créer pour remplacer des isotopes peu
radioactifs à vie longue par des isotopes très
radioactifs à vie courte. Faut-il exposer les travailleurs du
nucléaire et les populations du présent siècle
à un détriment certain sans être sûr de
protéger les populations futures dans 100.000 à des
millions d'années ? Sans compter le risque d'accident beaucoup
plus grand sur un site industriel que dans un centre de stockage.
L'industrie nucléaire peine déjà à recycler
le plutonium et l'uranium extraits des combustibles usés. Le
retraitement, technologie d'origine militaire, est aussi une
opération très polluante et onéreuse. Un
retraitement poussé ne ferait qu'augmenter ces coûts,
d'autant plus que la convention internationale OSPAR impose de faire
tendre vers zéro les rejets dans l'Atlantique Nord d'ici 2020.
L'exposition aux rayonnements ionisants engendrée par cette
pratique n'a jamais été justifiée par les
avantages économiques, sociaux ou autres, par rapport au
détriment qu'ils sont susceptibles de provoquer, comme l'impose
pourtant la réglementation. Comment alors justifier des
opérations plus complexes ? De plus, dans la mesure où il
conduit à vitrifier les résidus, le retraitement rend
difficile la reprise ultérieure des déchets soit parce
qu'une matrice meilleure aura été trouvée, soit
pour une séparation plus poussée. Le choix du
retraitement, jamais débattu, ferme des options de gestion aux
générations futures.
Pour les déchets actuels, ne restent donc que le stockage
souterrain ou un entreposage en surface à plus ou moins long
terme. Dans tous les pays, l'industrie nucléaire semble pencher
vers une « évacuation géologique »,
même si l'on n’en est qu'au stade des études. Le Waste
Isolation Pilot Plant (WIPP) dans une formation saline du
Nouveau-Mexique aux Etats-Unis fait figure de pionnier avec son premier
colis de déchets reçu en mars 1999. Il est destiné
aux déchets transuraniens issus de la recherche et production
d'armes nucléaires. Cette stratégie est basée sur
l’oubli, dans la continuité de la gestion mise en œuvre pour les
stockages en surface. Le pari est fait que des barrières
bétonnées ou géologiques retiendront les
radioéléments sans intervention humaine, le temps
nécessaire à leur décroissance. L’argument
généralement avancé est la protection des
générations futures. Cette interprétation suppose
une certaine défiance envers la capacité de nos
successeurs à faire face aux dangers provoqués par les
déchets nucléaires. Mais ces centres de stockage sont
conçus pour que l’exposition théorique des
générations futures satisfasse aux normes de
radioprotection actuelles, normes qui seront fort probablement
modifiées dans l’avenir. En cas d’erreur ou de problème,
il est difficile de revenir en arrière sans travaux
coûteux et risqués pour les travailleurs et
l’environnement. La réversibilité du stockage profond,
rendue obligatoire par la loi de 2006, est limitée à la
phase d’exploitation et ne fait que différer
l’échéance de la solution définitive. A la
fermeture, l'étanchéité du site impose de fermer
l'accès définitivement, les éventuels colis
défectueux ne pouvant alors être repris qu'à
l'issue de travaux miniers lourds.
La notion de réversibilité, qui découle du
principe de précaution, est récurrente dans le
débat sur les déchets. Elle est surtout
présentée comme un argument d’acceptabilité pour
l’enfouissement par les partisans du nucléaire qui se gardent
bien de l’appliquer au retraitement. L’entreposage provisoire est,
quant à lui, par essence réversible puisque au bout d’une
certaine période estimée à une centaine
d’années, il devra être entièrement
renouvelé pour garantir le confinement ou pour s’orienter vers
une autre option. Lors du débat national organisé fin
2005, cette notion d’entreposage pérennisé a eu les
faveurs du public, preuve de sa confiance en la capacité des
générations futures à faire face aux
problèmes. Mais, elle est ignorée par la nouvelle loi de
2006 car elle est perçue comme une solution menaçante
pour les opérateurs du nucléaire dans la mesure où
elle érige la réversibilité en principe absolu et
non plus relatif, obligeant ainsi à explorer d’autres possibles
et corrélativement remettre en question des choix actuels. De
plus, cette démarche, basée sur une mémoire active
transmise de génération en génération,
impose de démocratiser la gestion des déchets
nucléaires car seule une information honnête et redondante
permettra de faire face aux aléas. La prise en compte des
générations futures commence par la
génération actuelle…
La réversibilité implique aussi de garder plusieurs
options ouvertes afin de pouvoir revenir sur certains choix. Pour
limiter le coût humain et financier lié à la
multiplication des options – « l'énergie nucléaire
doit rester compétitive ! » - une hiérarchisation
s'impose entre les options a priori prometteuses pour lesquelles des
développements technologiques lourds sont nécessaires et
celles pour lesquelles un effort modéré de Recherche et
Développement devrait suffire à maintenir l'option
ouverte. Avec le risque de rendre tout retour en arrière plus
difficile par les investissements déjà consentis. Il a
fallu, par exemple, beaucoup de courage politique aux autorités
pour arrêter le surgénérateur Superphénix
pour lequel la commission Castaing (1996), chargée
d'évaluer ses capacités en tant qu'incinérateur,
avait regretté « la maigreur du programme envisagé
» pour la destruction des déchets, mais avait
préconisé son maintien en activité à cause
des investissements réalisés.
L'hypothèse d'un stockage à l'étranger dans des
pays moins regardants séduit les autorités qui doivent
faire face à une forte contestation de leurs populations. Une
société britannique de droit suisse a pour but de
convaincre l'Australie d'accepter ce rôle. La Russie a
modifié sa législation pour accepter des déchets
étrangers. Taiwan ou le Japon lorgnent du côté de
la Chine populaire. Des arguments techniques fallacieux sur la
densité de population ou la qualité des roches sont
utilisés pour rassurer les personnes gênées par le
caractère immoral de cette option. En France, l'article 3 de la
loi de décembre 1991 stipule que « le stockage en France
de déchets radioactifs importés, même si leur
retraitement a été effectué sur le territoire
national, est interdit au-delà des délais techniques
imposés par le retraitement ». Mais des déchets
étrangers, issus du retraitement, auraient dû être
renvoyés dans leur pays d'origine depuis longtemps. Et les
contrats allemands, qui prévoient l'hypothèse d'un
non-retraitement sans pénalité, transforment de fait
l'usine de La Hague en centre d'entreposage international.
La gestion des déchets radioactifs nécessite des choix
collectifs problématiques impliquant une perspective temporelle
inhabituelle : comment prendre des décisions pour les
générations et sociétés lointaines ?
Contrairement aux problèmes posés par l'introduction de
nouvelles technologies comme celles des OGM, pour lesquelles un
moratoire pourrait être utile pour nourrir la réflexion,
trop reporter les décisions pourrait être
préjudiciable. Les déchets existent et demandent une
gestion rigoureuse dès leur production. Mais des
considérations à court terme concernant par exemple la
poursuite ou non du programme nucléaire viennent
interférer et risquent d'emporter les décisions. En
effet, pour pouvoir obtenir l'assentiment de la population, il faut
absolument pouvoir prétendre avoir une solution pour les
déchets. Un compromis prudent pourrait être
réalisé à travers une approche séquentielle
de la décision, avec des échéances
régulières sans que soit fixée a priori une limite
temporelle à ce processus afin de garantir la liberté de
choix de nos descendants.
David Boilley
Bibliographie :
- ACRO (2006), Gestion des déchets nucléaires : les
leçons du Centre de Stockage de la Manche, http://acro.eu.org
- ANCLI (2006), Livre blanc : Matières et déchets
radioactifs – territoires, http://www.ancli.fr
- BARRILLOT Bruno et DAVIS Mary (1994), Les déchets
nucléaires militaires, éd. du CRDPC
- CHARPIN Jean-Michel, DESSUS Benjamin, PELLAT René (2000),
Etude économique prospective de la filière
nucléaire : rapport au Premier ministre, La Documentation
française
- CNRS (2006), Recherche et déchets nucléaires : une
réflexion interdisciplinaire, Cahiers risques collectifs et
situations de crise n°5, MSH-Alpes
- FAUSSAT Armand (1997), Les déchets
nucléaires, Stock
- HERIARD-DUBREUIL Gilles (2000), Comment mener une politique
à long terme ? le cas des déchets nucléaires,
Esprit
- Rapports de l'Office parlementaire des choix scientifiques et
technologiques
- Rapports et documents de la Commission Nationale de Débat
Public, http://www.debatpublic-dechets-radioactifs.org/
- Rapports de la Commission Nationale d'Evaluation, La
documentation française.

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