L’EPR n’est pas justifié
Contribution de l'ACRO au débat public sur l'EPR, octobre 2005
• Télécharger le document
officiel
• Contribution de l'ACRO au débat
sur les déchets nucléaires de haute activité et
à vie longue
• Débat sur
l'EPR : le secret est inacceptable, communiqués de presse du
17 octobre 2005
Pour une autre politique énergétique
Nous sommes convaincus, comme beaucoup, que le défi
énergétique sera un des défis majeurs du
21ième siècle avec l’épuisement des
ressources en pétrole et la menace du réchauffement
climatique. En ne produisant que de l’électricité, le
nucléaire ne peut avoir qu’un impact mineur sur ces
problèmes. Tant que les autorités se limiteront à
penser en moyens de production réduits à une «
alternative infernale » - nucléaire ou effet de serre- et
non en utilisation de l’énergie, elles seront incapables de
répondre au défi. La priorité de toute politique
énergétique doit être la réduction de la
consommation. Cela est proclamé par les pouvoirs publics et
soutenu par les associations de protection de l’environnement, mais
sans effets notables. Nous aurions donc préféré un
large débat sur les économies d’énergie avec,
à la clé, des mesures concrètes et des mesures
réglementaires qui ne sont pas forcément populaires. Cela
aurait été l’occasion de mettre en œuvre une
expérimentation d’un véritable processus de
démocratie participative beaucoup plus ambitieux que le
débat actuel, afin de trouver une synergie entre les moyens
techniques, individuels et collectifs à mettre en œuvre pour une
meilleure utilisation de l’énergie qui ne soit pas source de
conflit. Malheureusement, il n’y en a que pour l’EPR qui, en
servant d’alibi, va à l’encontre de la nécessité
de réduire notre consommation. Il va aussi renforcer la
dépendance de la production électrique à une
mono-industrie, alors qu’il est plus sûr stratégiquement
et économiquement de diversifier les sources.
Le débat proposé n’est pas un débat
énergétique, mais plutôt d’ordre industriel sur la
pertinence de construire un « démonstrateur » d’EPR
à Flamanville. C’était déjà une des
conclusions des trois Sages chargés de piloter le Débat
National sur l’énergie en 2003 : « il est difficile, […]
de se faire une opinion claire sur son degré de
nécessité et d’urgence. [...] Il a semblé que si
le constructeur potentiel de l’EPR milite pour sa réalisation
immédiate, c’est avant tout pour des raisons économiques
et de stratégie industrielle. ». Et l’un des sages, le
sociologue Edgar Morin, a dans ce même rapport clairement
tranché : « Les centrales actuelles ne devenant
obsolètes qu’en 2020, il semble inutile de décider d’une
nouvelle centrale EPR avant 2010 [car rien] ne permet pas d’être
assuré qu’EPR, conçu dans les années quatre-vingt,
serait la filière d’avenir. » En effet, s’il y avait une
urgence à produire de l’électricité, EdF aurait
proposé un réacteur éprouvé du «
palier N4 », comme il en existe déjà 4 en France et
non un « démonstrateur » à tester.
Chantage à l’emploi
Les industriels veulent une « vitrine à l’exportation
». Le projet finlandais devrait être suffisant. Pour AREVA,
« en l’absence de nouvelles commandes, l’ingénierie
française serait privée de la taille critique, des moyens
et des motivations nécessaires pour maintenir notre
supériorité technologique ». Alors pourquoi
sous-traiter au Japon la construction des éléments les
plus techniques du réacteur EPR finlandais, si « les
équipes se dispersent, les savoir-faire s’estompent, les
expériences acquises se diluent » comme le proclame la
SFEN ? Le manque de travail n’est-il pas entretenu artificiellement
pour faire du chantage à l’emploi ? La région n’est pas
en reste en proclamant que « d’une durée de 6 ans et d’un
coût de 3 milliards d’euros, [le chantier de l’EPR] devrait
générer près de 2000 emplois sur la période
». Comme 2000 personnes à 2000€/mois pendant six ans
coûtent (en multipliant par 2 pour tenir compte des charges)
environ 500 millions d’euros, soit moins de 20% de que ce devrait
coûter la construction de l’EPR, il doit sûrement y avoir
une meilleure façon de créer des emplois avec 3 milliards
d’euros. Et, une fois en service, ce prototype n’emploierait plus que
400 personnes.
C’est malheureusement un classique dans nos sociétés de
surabondance que d’entretenir le sentiment de rareté et de
guerre, maintenant économique, pour maintenir un statu quo
social et des aides publiques. Il n’est question que de « parts
de marché à conquérir », « retard
français » ou « maintien de notre avance dans la
compétition internationale » entraînant une
surproduction et un gaspillage. Alors que la richesse atteinte
permettrait à tous de mener une vie harmonieuse avec une
organisation sociale différente, les défis
écologiques imposent de mener une vie plus sobre, mais plus
épanouie, car libérée de nombreuses peurs.
Là où de nombreuses associations de protection de
l’environnement raisonnent en service public de l’énergie pour
satisfaire les besoins primordiaux de l’humanité, les
industriels ne rêvent qu’à produire plus en externalisant
leurs nuisances. L’incompréhension est totale.
Pour le respect des principes fondamentaux
Mais un réacteur nucléaire n’est pas un produit
industriel banal, c’est une installation à risques. Outre la
possibilité d’un accident majeur, y compris suite à un
attentat, l’EPR émettra des rejets radioactifs dans
l’environnement, contribuera à l’irradiation des travailleurs du
nucléaire et produira des déchets pour lesquels aucune
solution n’est proposée. A tout cela, s’ajoute la nouvelle ligne
à très haute tension et ses nuisances. L’EPR a beau
être plus sûr, plus performant, plus… que ses
prédécesseurs, ses risques viennent s’ajouter à
ceux du parc nucléaire existant et pèseront sur les
générations futures.
Ethiquement, nos sociétés ne devraient engager des
processus industriels à risques que dans la mesure où
ceux-ci n’affectent que ceux qui en ont fait le choix - en admettant
qu’il y ait eu acceptabilité sociétale - mais aucunement
les générations futurs sur le très long terme,
afin d’inscrire dans les faits le principe
de responsabilité
introduit par le philosophe Hans Jonas. Même si elle n’est pas la
seule, l’industrie nucléaire est antinomique avec ce principe
à cause des déchets dangereux qu’elle lègue
à nos descendants pour des siècles, voire des
millénaires. Face aux risques, d’autres principes
fondamentaux ont maintenant un cadre légal naissant en France
qu’il nous paraît important d’appliquer.
La Charte de l’environnement, adossée à la constitution,
stipule dans son article 5 le principe
de précaution : «
Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en
l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de
manière grave et irréversible l’environnement, les
autorités publiques veillent, par application du principe de
précaution, à l’adoption de mesures provisoires et
proportionnées afin d’éviter la réalisation du
dommage ainsi qu’à la mise en œuvre de procédures
d’évaluation des risques encourus. » Puisque les
déchets nucléaires pourraient affecter de manière
grave et irréversible l’environnement, est-il raisonnable d’en
produire plus ? Le principe de précaution impose plutôt
d’attendre d’avoir une solution pour ces déchets avant de se
lancer dans la construction d’un nouveau réacteur. De plus, les
accords de Sintra de la convention OSPAR pour la protection de
l’Atlantique Nord imposent que les rejets radioactifs en mer tendent
vers zéro. Les rejets de l’EPR vont venir s’ajouter à
ceux des autres installations nucléaires.
Les risques spécifiques liés aux radiations ionisantes,
pour lesquelles il est reconnu internationalement qu’il n’y a pas de
seuil d’innocuité, ont aussi un nouveau cadre
réglementaire. Le Code de la Santé Publique - Partie
Législative [première partie.- Protection
générale de la santé - livre III.- Protection de
la santé et environnement - titre III.- Prévention des
risques sanitaires liés aux milieux - chapitre III . -
Rayonnements ionisants] dans son 1er article, stipule le principe
de justification institué par la CIPR : « 1°
Une
activité nucléaire ou une intervention ne peut être
entreprise ou exercée que si elle est justifiée par les
avantages qu'elle procure, notamment en matière sanitaire,
sociale, économique ou scientifique, rapportés aux
risques inhérents à l'exposition aux rayonnements
ionisants auxquels elle est susceptible de soumettre les personnes.
» Nous demandons donc que la loi soit appliquée et que
l’on justifie l’EPR par rapport à une autre politique
énergétique axée sur la sobriété.
Nous avons la conviction qu’augmenter la surcapacité de
production d’EdF dans un monde où l’ouverture à la
concurrence ne va que contribuer à réduire ses
parts de marché en France, ne peut se faire qu’au
préjudice d’une véritable politique de maîtrise de
la consommation de l’énergie.
C’est pour ces raisons que l’ACRO a pris position contre la
construction du réacteur EPR à Flamanville ou ailleurs.
ACRO
http://acro.eu.org
L'ACRO a été
créée à la suite de la catastrophe de Tchernobyl
pour permettre au citoyen de s'approprier la surveillance de son
environnement, mais aussi de pouvoir peser sur les choix
technoscientifiques. Dotée d'un laboratoire financé par
le soutien des adhérents, la vente d'analyses et des subventions
publiques, l'ACRO effectue
des mesures de radioactivité gamma et bêta, ainsi que des
mesures de radon. L'ACRO siège aussi dans de nombreuses
commissions officielles. L'association publie une revue trimestrielle
d'information, l'ACROnique du nucléaire, organise des
conférences publiques et tente de répondre à de
nombreuses demandes de renseignements.