La solution de facilité dans la
gestion d’un déchet radioactif (ici le Tritium), qui consiste
à le traiter par un simple rejet banalisé dans
l’environnement, est justifiée par les exploitants
nucléaires qui insistent sur sa « très faible
radiotoxicité ».
Des études de plus en plus nombreuses soulignent cette
sous-estimation du risque.
Il y a d’abord l’approche biophysique. Les radiations émises par
le tritium sont traitées comme le sont les rayonnements
pénétrants (radiations gamma) alors que le
dépôt d’énergie s’effectue sous forme de traces
courtes (où le dépôt d’énergie est plus
grand) et très hétérogènes à
l’échelle cellulaire (problème de microdosimétrie
qui favorise la formation de site de liaisons multiples plus
difficilement réparables).
Il y a ensuite l’approche radiobiologique. Des effets sont
insuffisamment pris en compte. C’est d’abord « l’effet isotopique
» où il apparaît dans certaines
expérimentations que le tritium serait intégré de
façon privilégiée par rapport à
l’hydrogène et ceci en raison de sa masse. Le rôle
joué par les molécules d’eau en interaction
étroite avec l’ADN, où un enrichissement en Tritium est
maintenant démontré, suggère que les effets sur le
patrimoine génétique seraient plus importants que
prévu.
En radioprotection, on utilise des paramètres qui permettent
d’estimer le risque radio-induit (par exemple l’induction de cancers)
en corrélation avec la dose d’exposition. Parmi ceux-ci figurent
un paramètre important, le coefficient d’efficacité
biologique relatif (EBR). Pour les radiations émises par le
Tritium, l’EBR est toujours pris égal à 1. Pourtant, dans
de nombreux travaux concernant des altérations graves du
patrimoine génétique (atteinte biologique importante
quand on s’intéresse au cancer radio-induit), l’EBR est le plus
souvent calculé entre 2 à 3, et jusqu’à 8 dans
certaines études. Cela signifie concrètement que, pour ce
seul aspect du problème, le risque lié au Tritium est
déjà sous-estimé par un facteur 2 à 3.
Enfin, il faut également retenir que lorsqu’un atome de Tritium
se désintègre, il se transforme en hélium ce qui
conduit à la perte d’un hydrogène au sein d’une
molécule. Ce phénomène, appelé «
transmutation nucléaire », a des conséquences
biologiques dans la cellule qui sont encore mal
appréciées (en particulier les mutations
générées).
Enfin, s’agissant des rejets dans l’environnement et de l’exposition
des populations, un autre élément dans
l’évaluation des risques apparaît aujourd’hui
sous-estimé ; c’est la question des transferts du Tritium dans
les milieux aquatiques. Toutes les études d’impact sanitaire qui
sont menées considèrent qu’il n’y a pas concentration du
Tritium au travers de la chaîne alimentaire. Techniquement, les
auteurs retiennent un facteur de concentration égal à 1
(cela signifie que la teneur en Tritium dans une espèce
biologique est égale à sa teneur dans l’eau). Or depuis
le début des années 2000, des études en
radioécologie décrivent très clairement ce que les
auteurs appellent un phénomène de « bioaccumulation
». De même, la surveillance menée par les
autorités anglaises dans la zone maritime proche de Sellafield
(usine de retraitement des combustibles usés) souligne des
teneurs en Tritium dans les poissons les mollusques et les
crustacés 10 fois supérieures à celles de l’eau de
mer. En outre, lorsque le Tritium est incorporé (par processus
biologique) dans des molécules organiques, ce
phénomène est considérablement accentué
comme le montrent les concentrations en Tritium dans les poissons de la
baie de Cardiff (où les teneurs en Tritium dans les poissons
sont de 1000 à 10000 fois supérieures à celles de
l’eau de mer).
Toutes ces considérations
prises globalement vont dans un même sens : il y a une
réelle sous-estimation du risque lié au Tritium.
Certes, même après réajustement, le Tritium restera
moins radio-toxique que d’autres radioéléments (tels le
Strontium-90 ou le Plutonium-239), mais il faut rappeler que ce
radioélément est produit par l’industrie nucléaire
en quantités considérables, sans cesse croissantes et que
d’autres apports dans l’environnement sont attendus (ITER…).
Actuellement, le Canada lance une enquête publique
spécifiquement consacrée au Tritium et à la
révision de sa norme dans les eaux potables. Sur le plan
international, des groupes d’experts revisitent le risque
associé à ce radioélément. C’est donc bien
un enjeu réel.
Notre association, l’ACRO, souhaite que plusieurs orientations soient
prises sans délai par les entités et autorités
compétentes :
- il est essentiel que la Commission Internationale de Protection
Radiologique (CIPR) procède très vite à un
réexamen de son modèle biocinétique relatif au
Tritium par une démarche qui aille dans le sens du principe de
précaution ;
- des travaux de recherche doivent être engagés pour
renforcer rapidement les connaissances dans les différents
domaines (précédemment évoqués) portant sur
les volets biophysique et radiobiologique mais également sur les
transferts dans l’environnement ;
- la surveillance de l’environnement autour des sites
nucléaires doit être améliorée (en
particulier par le mesure du tritium organiques dans les
différentes matrices de l’environnement ;
- à terme, les exploitants nucléaires, tenant compte
des nouvelles données de la littérature et des
réexamens par les groupes d’experts, doivent reprendre leurs
évaluations d’impact sanitaire concernant les risques
liés au Tritium.