« Ils disent que notre pays est civilisé et que l’énergie nucléaire en était la preuve »

[1]
ACROnique du nucléaire n°97 – juin 2012


Zéro. C’est le nombre de réacteur nucléaire en fonctionnement actuellement au Japon. Il y avait 54 réacteurs avant la catastrophe de Fukushima, qui fournissaient environ 30% de la production de l’électricité du pays. Les réacteurs doivent être arrêtés tous les 13 mois pour recharger une partie du combustible et faire des contrôles. Le dernier s’est arrêté le 5 mai, jour des enfants au Japon. Aucun n’est autorisé à redémarrer. Les populations et les élus locaux s’y opposent. L’autorité de sûreté japonaise, qui n’a pas su prévenir la catastrophe, est complètement discréditée.

Le gouvernement, les yeux fixés sur les finances du pays, pousse au redémarrage avant l’été, qui correspond à la période avec les plus fortes consommations, à cause de la climatisation. Officiellement, les énergies fossiles coûtent beaucoup plus cher que le nucléaire et le Japon ne peut pas se le permettre. Mais c’est le nucléaire arrêté qui coûte cher ! Outre les investissements énormes qui ne sont pas rentabilisés, il y a la main d’œuvre qu’il faut continuer à payer et l’électricité consommée.

Pour le premier ministre, le mode de vie des Japonais nécessite du nucléaire. Le Japon est donc face à un choix de société. Si le pays passe l’été sans nucléaire et sans incident majeur, il sera très difficile aux autorités de convaincre de la nécessité impérieuse de reprendre l’exploitation. Le gouvernement pousse donc au redémarrage rapide, même si toutes les leçons de la catastrophe de Fukushima n’ont pas été tirées.

Tous les pays nucléarisés sont face au même choix de société. La catastrophe en cours a montré combien un pays, même parmi les plus riches de la planète, pouvait être déstabilisé en cas d’accident. La France avec 80% de son électricité d’origine nucléaire, encore plus que les autres !


[1] Tamotsu Baba, maire de Namié, ville évacuée des environs immédiats de la centrale de Fukushima, ne se remettra probablement jamais d’avoir envoyé une partie de ses résidents dans une zone où ils étaient plus exposés aux retombées radioactives qu’en leur lieu d’origine. (Spiegel on line, 22 décembre 2011, http://www.spiegel.de/international/world/0,1518,805337,00.html)

Ancien lien

Imaginons l’imaginable

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°95


L’industrie nucléaire est la seule industrie qui nécessite une autorité de sûreté pour elle toute seule et un institut d’expertise entièrement dédié. Cette spécificité est due au danger qu’elle représente. La catastrophe de Fukushima est venue rappeler cruellement ce fait. Elle est le résultat d’un échec de l’exploitant, mais aussi du contrôle.

Une telle catastrophe est-elle possible chez nous ? La question taraude tout le monde, même les promoteurs de cette industrie. Comme on ne peut plus accuser le système soviétique, le directeur de l’IRSN explique qu’il lui faut « imaginer l’inimaginable » pour garantir la sûreté. Pourtant, les causes de la catastrophe de Fukushima étaient non seulement imaginables, mais bien connues. Le mot « tsunami » est d’origine japonaise…

L’industrie nucléaire est plutôt adepte de la devise shadok : « S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème ». C’est le cas en particulier pour les déchets. Maintenant, elle va devoir prendre en compte les questions et les problèmes qu’elle refusait d’imaginer : le canal plus haut de 15 mètres par rapport aux deux réacteurs de Fessenheim, un risque inimaginable ? L’oléoduc par dessus le canal d’amenée d’eau des 6 réacteurs de Gravelines, un risque inimaginable ?

Pour aider le directeur de l’IRSN, caution scientifique de ses mandants politiques, à penser l’« inimaginable », nous avons collecté un certain nombre d’interrogations terre à terre, qui sont soumises par écrit via un groupe de travail mis en place par les trois CLI du Nord-Cotentin. Elles forment le dossier principal de ce numéro de l’ACROnique du nucléaire.

Inlassablement, nous continuons à actionner la pompe à idées, car pour paraphraser les shadoks, « il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. »

Ancien lien

De la fuite dans les idées

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°94


A 3 heures du matin, le mardi 15 mars, 3 jours et demi après le séisme et le tsunami qui ont enclenché la catastrophe nucléaire de Fukushima, le ministre de l’industrie alerte le premier ministre : TEPCo veut évacuer complètement la centrale et l’abandonner[1]. Si TEPCo était passée à l’acte, une grande partie du Japon serait définitivement inhabitable.

C’est une révélation effroyable. Qu’en serait-il chez-nous dans une situation similaire ? L’exploitant aurait-il la force de rester ? Trouverait-il des employés prêts à risquer leur vie pour éviter le pire ?

Ce n’est pas la première fois que TEPCo fuit devant ses responsabilités. Par le passé, elle a falsifié des rapports de sûreté au lieu d’engager les travaux nécessaires. Les autorités ont aussi fui leurs responsabilités et n’ont pas su imposer un contrôle plus strict et efficace de leurs installations nucléaires. Le Japon le paye au prix fort.

Les populations originaires des territoires fortement contaminés par les retombées radioactives de Fukushima n’ont pas eu d’autre choix que la fuite pour sauver leur peau. Certains sont restés malgré tout. Surtout des éleveurs qui n’ont pas voulu abandonner leurs animaux.

La limite de dose fixée par les autorités pour aider les gens à partir est trop élevée. Certains sont partis quand même ou ont éloigné les enfants. D’autres n’ont pas le choix et restent. Et TEPCo continue à promettre un retour prochain alors que l’on sait qu’il y a des zones où les gens ne retourneront jamais.

Quel que soit le lieu de vie, les Japonais, comme tous les citoyens de la planète n’ont pas d’autre choix que de repenser individuellement et collectivement leur société.


[1] Grave accusation confirmée par le premier ministre Naoto Kan dans une interview parue dans le Asahi du 7 septembre 2011 (version anglaise).

Ancien lien

La catastrophe nucléaire n’existe pas

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°93


La catastrophe nucléaire n’existe pas. Pour les gens bien-pensants, Tchernobyl est une catastrophe « soviétique ». Cela ne pouvait pas se produire en Occident : à Three Miles Island en 1979, l’enceinte de confinement avait permis d’éviter le pire. En France, au Blayais en 1999, on avait fait la preuve que l’on était les meilleurs au monde.

Et pourtant, dans le pays le mieux préparé à faire face aux catastrophes naturelles, qui est un des leaders technologiques de la planète, quatre accidents nucléaires simultanés ont lieu en ce moment. Les promoteurs du nucléaire ont bien tenté d’expliquer que cet accident était une catastrophe naturelle, ils n’ont convaincu personne.

Le Japon doit faire face à une catastrophe nucléaire de grande ampleur dont il n’a pas fini de panser les blessures. Il est évident que ni l’exploitant, ni les autorités n’ont les moyens d’y faire face. A l’heure d’Internet, toute la planète est au courant.

Durant les deux premiers mois de la catastrophe, TEPCo, l’exploitant, s’est complètement trompé sur l’ampleur des dégâts. Aucun expert institutionnel n’a rien trouvé à y redire. Il est fort probable qu’aucun pays n’aurait fait mieux dans une situation similaire.

Dès les premières heures de la catastrophe, l’ACRO a tout mis en œuvre pour s’informer et informer en continu de l’évolution des évènements. Notre site Internet est devenu une référence.

Depuis, presque toute notre énergie est consacrée à cette catastrophe et à ses conséquences. Les permanents et les bénévoles ne comptent plus leurs week-ends et leurs soirées sacrifiés. Les outils que nous avons développés depuis plusieurs années se sont révélés pertinents : dès l’arrivée du « nuage » radioactif en provenance de Fukushima, nous avons étendu notre Observatoire Citoyen de la Radioactivité à tout le territoire national, puis à la Suisse et au Luxembourg. La conjonction d’un laboratoire performant et d’un réseau de préleveurs volontaires a permis d’être très réactif.

Mais notre priorité a été de venir en aide aux populations japonaises exposées aux radiations. Dans l’urgence, nous avons étendu notre Observatoire au Japon et nous analysons gratuitement des prélèvements envoyés par un nouveau réseau de « préleveurs volontaires » sur place.

Cette solution n’est pas viable à long terme : nous nous efforçons d’accompagner la création d’un laboratoire indépendant similaire au nôtre au Japon. Le matériel de détection performant étant très onéreux, nous n’avons pas encore réuni toute la somme nécessaire, mais la générosité citoyenne qui s’est déjà manifestée nous permet d’espérer que notre projet aboutisse.

Ancien lien

La douce odeur du jasmin

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°91


L’histoire racontée dans le dossier de cet ACROnique est malheureusement banale : un industriel, peu scrupuleux pour l’environnement et ses employés, quitte un site pollué en essayant d’en transférer la charge aux pouvoirs publics. Sans la ténacité d’associations locales de protection de l’environnement et sans un relais politique au niveau du conseil régional, la Région Aquitaine aurait acheté, fort cher, un terrain contaminé aux résidus radioactifs de broyats de terre rares et recouvert d’une pudique couche de tout-venant. Cette affaire, qui a fait du bruit localement, n’est que la petite partie émergée de l’iceberg.

La demande en terres rares a explosé car elles servent dans toute l’électronique, pour les énergies renouvelables, etc… La Chine, qui ne détient qu’une part des réserves mondiales, contrôle maintenant 95% de la production car elle a accepté de sacrifier son environnement sur l’autel du profit. A Baotou, en Mongolie intérieure, c’est un paysage de désolation qui résulte de plusieurs années d’exploitation intensive de terres rares, rapporte novethic.fr (2 février 2011) : « les mineurs travaillent le plus souvent sans aucune protection, un simple masque leur barre le visage alors que l’air est saturé de poussières métalliques. Le raffinage se passe loin des regards extérieurs. Mais l’on peut voir les boues noires s’échapper des bâtiments et se déverser dans le grand lac du nord de la ville. […] Les digues construites à la hâte sont censées éviter les débordements de ces boues polluantes, mais rien contre les poussières radioactives. Les autorités locales refusent de commenter officiellement ces problèmes environnementaux, mais les habitants et les ouvriers sur place se plaignent de problèmes de santé avec des taux de cancer importants et des difficultés respiratoires. » Et d’ajouter que « des mines sauvages ont vu le jour notamment dans le sud du pays. […]Les terres rares représentent beaucoup d’argent ».

Comme les industriels ont organisé l’obsolescence programmée de leurs produits pour vendre plus, les pays du tiers-monde récupèrent des tonnes de déchets électroniques « gérés » sans contraintes environnementales et sanitaires.

Les pays occidentaux se complaisent donc des régimes dictatoriaux qui leur donnent accès à bon prix aux matières premières et énergétiques et récupèrent ensuite sans rechigner les déchets toxiques. La révolution de jasmin qui vient de se dérouler en Tunisie et Egypte et qui, espérons-le, continuera à se propager, va changer la donne. Avec un régime démocratique, après un meilleur partage des richesses, les populations locales vont pouvoir imposer les mêmes normes sanitaires et environnementales que dans les pays riches.

Le mode de vie occidental n’est plus tenable pour la planète et les personnes les plus exposées aux nuisances vont nous le faire savoir. Il est donc indispensable de changer nous-mêmes nos modes de consommation afin de pouvoir conserver tout ce qu’il y a de positif dans nos sociétés.

Ancien lien

De l’énergie à gogo !

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°91


Combien de mails par jour recevons nous, nous proposant d’aider au transfert de fonds acquis plus ou moins illégalement moyennant un pourcentage mirobolant ? Pour les gogos plus scrupuleux, il y a la version de la « loterie Bill Gates » ou du mourant sans héritier qui veut faire un don colossal à une œuvre humanitaire. Cela doit marcher de temps en temps puisque les propositions perdurent.

Ayant pignon sur rue, les banques sont apparues plus crédibles : aux Etats-Unis, elles ont fait croire aux classes sociales les plus défavorisées qu’elles pouvaient s’offrir à crédit la maison de leurs rêves, moyennant un taux d’usure énorme. Prises à leur propre piège, elles ont elles-mêmes cru pouvoir s’enrichir sans limites, avec les conséquences que l’on connaît. Les élites financières, alléchées par un taux d’intérêt de 17% par an, se sont aussi fait prendre par Bernard Madoff et un trivial système de vente pyramidal.

En promettant une énergie illimitée grâce à ITER ou 5 000 ans d’électricité et un recyclage quasi-complet grâce aux réacteurs de génération IV, l’industrie nucléaire utilise les mêmes grosses ficelles pour tenter de séduire et obtenir des fonds publics. Et ça marche ! Le CEA vient de signer un contrat de 652 millions d’euros dans le cadre du Grand Emprunt pour étudier la faisabilité d’un prototype de réacteur de nouvelle génération et proposer un avant-projet détaillé en 2017. Pour ITER, la crise économique aidant, l’Union européenne a du mal à suivre l’explosion des coûts du projet. Cet été, elle envisageait sérieusement de couper dans les autres budgets de recherche pour ce projet unique.

Les hommes politiques, élus sur la promesse d’un monde meilleur, n’ont pas trop le choix. Ils ont tout intérêt à croire et à faire croire à l’avènement d’une énergie illimitée. Paul Valéry[1] remarquait dès 1931 que « le temps du monde fini commence ». Et d’ajouter que « nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ». En vain. Presque un siècle plus tard, le monde a rétréci et continue de rétrécir : selon le WWF, l’Empreinte Ecologique de la Terre a dépassé sa biocapacité de 50%. Sans surprise, ce sont les pays de l’OCDE qui sont les principaux responsables. Et comme l’épuisement des ressources naturelles ne suffit pas à nos sociétés, elles augmentent aussi tous les ans leur dette financière.

Certes, s’endetter pour un investissement qui profitera aux générations futures, est nécessaire. Mais les projets doivent être évalués et leur pertinence parfaitement justifiée. Alors que les projets de recherche du Grand Emprunt vont faire l’objet d’une évaluation et d’une compétition, le nucléaire a été servi à part. Comment les arbitrages ont-ils été faits ? Comment les projets ont-ils été évalués ? Par qui ? Nous n’en savons rien.

EdF l’a bien compris : elle consacre une partie de son budget de recherche à faire des calculs prospectifs sur l’enfouissement des déchets nucléaires, pour s’assurer que le futur centre de stockage prévu par l’ANDRA à Bures, qu’elle doit financer à 80%, « ne soit pas une Rolls-Royce ». Et elle a déjà contesté le coût du projet. Inversement, EdF et Areva se plaignent d’une Autorité de Sûreté Nucléaire qui serait trop exigeante, et par là même responsable des surcoûts de l’EPR. Argument fallacieux, puisque les autres autorités européennes n’ont pas été plus tendres.

Alors, l’avis du public… Le mépris était flagrant lors du débat EPR. Il a juste le droit de consommer en se taisant.


[1] Regards sur le monde actuel et autres essais

Ancien lien

« La vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite »

[1]

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°90


Qui est le plus anti-nucléaire des anti-nucléaires ? La question a secoué le réseau Sortir du Nucléaire. Et le vainqueur est… celui qui a proclamé les résultats ! Que gagne-t-il ? Le droit de juger les autres et de classer les anti-nucléaires en vrais anti-nucléaires purs et durs, anti-nucléaires mous, faux anti-nucléaires… L’ACRO avait fait les frais de cette attitude, il y a quelques années : parce que nous participons à de nombreux groupes de travail institutionnels où nous côtoyons les autorités et des représentants de l’industrie nucléaire, nous sommes forcément suspects, accusés d’être un faux nez du lobby. Toute opinion divergeant à la ligne dure étant forcément un dévoiement, la chasse aux sorcières était devenue une mission quotidienne pour arriver à un monde pur et cela a fini par faire quasiment exploser le réseau Sortir du Nucléaire.

Au-delà de ces querelles stériles, il y a le choix difficile, auquel nous sommes régulièrement confrontés, de la participation aux débats et aux concertations officiels. Le débat sur l’EPR à Penly illustre bien ce dilemme. Pour l’observatoire du nucléaire, « la CNDP (Commission Nationale de Débat Public) se comporte comme un organisme au service des projets nucléaires d’EDF et n’hésitant pas à cet effet à tromper les citoyens. Si elles participent à ce « débat », les associations antinucléaires cautionneront involontairement la tromperie orchestrée par EDF et la CNDP ». Alors que pour les anti-nucléaires locaux, c’est une citation de Bertold Brecht qui est mise en exergue pour justifier leur présence à toutes les séances du débat : « Les gens qui se battent peuvent perdre. Les gens qui ne se battent pas ont déjà perdu. » Paul Virilio résume la situation ainsi : « Dans la crise écologique, domaine extrême s’il en est, la tentation est grande de vouloir vaincre plutôt que convaincre[2]. »

Il est important de ne pas laisser le monopole de la parole à l’industrie nucléaire et d’être présent devant les décideurs pour pousser les exploitants dans leurs retranchements et leurs contradictions. Pour l’ACRO, les sollicitations à débattre vont, a priori, dans le sens de la Charte de l’environnement adossée à la constitution et de la convention d’Aarhus, mais elles demandent toujours un gros investissement pour un retour souvent bien maigre. Nous ne nous faisons jamais beaucoup d’illusions et essayons de grappiller quelque chose à chaque fois. Et parfois, il y a de bonnes surprises. Ce fût le cas à Brennilis (voir ACROnique précédent)

Le directeur de l’usine Areva de La Hague, qui veut chauffer son usine au bois, défend mordicus son choix : « Lors du Grenelle de l’environnement, il a été prouvé que l’électricité n’est pas la bonne filière pour produire de la vapeur. Le rendement n’est que de 33%, alors que nous aurons un rendement de 98% avec notre chaudière au bois. Au passage, ce meilleur rendement explique d’ailleurs que la solution retenue génère des économies. Et EDF, qui nous demande de baisser le coût du recyclage, sera donc satisfait[3]. » Qui aurait cru que le Grenelle de l’environnement, qui avait d’emblée écarté le nucléaire, puisse faire découvrir à Areva les lois de la thermodynamique établies au 19ième siècle ?

Pour les déchets nucléaires qui sont en attente de reconditionnement depuis 20 ans à La Hague, espérons qu’il faudra moins de temps. L’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) s’est fâchée : « Au début des années 90, Areva parlait de démarrer les travaux en 1997. Aujourd’hui, rien de significatif n’a été fait. Or, plus le temps passe, plus le reconditionnement sera difficile. […] C’est un peu comme pour la vaisselle, il est plus facile de la faire juste après le repas que plusieurs jours après[4]».

L’étape suivante va consister à faire comprendre à Areva que l’on ne doit pas jeter l’eau de la vaisselle dans la mer…


[1] proverbe vietnamien tiré de Ru de Kim Thuy (Liana Levi, 2010)

[2] Libération, 3 juillet 2010

[3] Presse de la Manche, 9 juin 2010

[4] AFP, 10 juin 2010


Ancien lien

Haro sur le principe de précaution !

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°89


La suspension de tous les vols sur le territoire européen pendant près d’une semaine ou la campagne démesurée de vaccination contre la grippe H1N1 seraient dues à un nouveau mal de nos sociétés : le principe de précaution. Lemonde.fr va jusqu’à proposer à ses abonnés en ligne une contre-enquête intitulée, « principe de précaution : un danger ? » (8/5/2010). Les adversaires du principe de précaution, soutenus par tous ceux pour qui son application représente un enjeu financier en ont profité pour tirer à boulets rouges. « Le principe de précaution mène à la régression économique » peut-on lire dans une tribune [1].

Pourtant, un petit tour sur Wikipedia aurait permis à tout journaliste de comprendre que ce n’est pas le principe de précaution qui est en cause : « La précaution vise les risques probables, non encore confirmés scientifiquement, mais dont la possibilité peut être identifiée à partir de connaissances empiriques et scientifiques. » Pour la grippe et les cendres du volcan, il s’agit de « prévention [qui] vise les risques avérés, ceux dont l’existence est démontrée ou connue empiriquement sans toutefois qu’on puisse en estimer la fréquence d’occurrence. » Peu de média ont pris la peine de faire la différence qui est de taille. Les critiques se sont bien abstenus d’évoquer la tempête Xynthia et la construction de maisons en zone inondable pour lesquelles le principe de prévention a été oublié.

Certes, les politiques, échaudés par les affaires du sang contaminé, de la vache folle, de l’amiante, ont tendance à trop en faire et cherchent surtout à se protéger eux-mêmes. Dans le cas de la grippe, les laboratoires pharmaceutiques ont poussé à l’excès. Les moutons ont eu moins de chance : la vaccination obligatoire contre la langue bleue a fait plus de mal que la maladie.

Bref, la prévention contre les risques n’est acceptable que lorsqu’elle permet de faire des profits financiers.

Pendant ce temps, le principe de précaution, le vrai, peine à entrer dans les mœurs. Les demandes d’augmentation des autorisations de rejets en tritium des installations nucléaires continuent à être accordées bien que leur impact sanitaire et environnemental ne soit pas encore bien connu.


[1] marianne2.fr : 24 avril 2010

Ancien lien

La grenouille et le singe à Copenhague

Editorial de l’ACROnique du nucléaire n°88


Il paraît que quand on met une grenouille dans l’eau chaude, elle se débat, alors que si on la met dans l’eau froide et que l’on chauffe progressivement, elle ne réagit pas et se laisse cuire. Ce « syndrome de la grenouille » est souvent utilisé pour illustrer notre attitude face au réchauffement climatique[1]. Mais l’homme est plus intelligent que la grenouille : il a la science et la technologie qui lui permettent de se rendre compte que la planète chauffe. Toutes les personnes présentes au sommet de Copenhague savaient. Pourtant…

La France, autoproclamée bonne élève, a tout misé sur le nucléaire. Mais en 2009, le pays a dû importer beaucoup d’électricité au moment où la demande était la plus forte. Elle est alors produite par des centrales qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre. « En forçant le trait, c’est comme si le programme nucléaire français n’avait servi à rien. Ou pas grand-chose. L’année dernière, le solde commercial de l’électricité est retombé à son niveau des années 1980 » notent les Echos[2], malgré une baisse de la demande due à la crise économique.

 Les victimes à venir du réchauffement sont connues, ce sont les populations les plus pauvres, comme pour toutes les catastrophes. C’est l’Etat habituellement vilipendé – et donc les contribuables – qui est venu au secours des banques au moment de la crise économique. Ce sont les citoyens qui doivent se prendre en charge dans les territoires contaminés par l’accident de Tchernobyl. Il appartient donc aux populations d’anticiper les catastrophes en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour éviter leur survenue et en s’y préparant. Même sans accord à Copenhague, il est donc important que chacun agisse au quotidien pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

 Contrairement à la crise économique ou à l’accident de Tchernobyl, il n’est pas facile de désigner un responsable, nous sommes tous coupables. Certes, certaines personnes émettent plus de gaz à effet de serre que d’autres, mais, en Occident, nous sommes presque tous au-dessus des quotas. On ne peut donc pas « lutter contre l’effet de serre » car cela revient à lutter contre soi-même. Ceux qui utilisent cette expression reportent implicitement la responsabilité sur les autres et s’exonèrent eux-mêmes. Comme si la démarche entreprise, parfois affichée à grand renfort de publicité, était optionnelle.

 La nécessité de protéger l’environnement est une idée largement partagée et c’est devenu un argument vendeur, tant au niveau politique que commercial. Face au « greenwashing », c’est-à-dire au verdissement des activités polluantes, il est donc impératif d’avoir des quotas d’émission de gaz à effet de serre contraignants, sinon, le mouvement sera trop lent. C’est pourquoi un accord international est impératif et Copenhague une belle occasion manquée qui coûtera cher aux générations à venir.

 Les changements de société nécessaires sont énormes. Edgar Morin parle de métamorphose ; « Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. […] Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose. » Peu y sont prêts. Luis Sepúlveda raconte[3] que pour attraper des singes, les Shuars mettent quelques cailloux dans une noix de coco qu’ils attachent à un arbre. Les singes, curieux, finissent par y plonger la main pour essayer de les retirer. Et quand ils en ont attrapé un, ils ne veulent plus le lâcher.

Si le singe ne met en péril que sa vie en refusant de lâcher le caillou, l’Homme met en péril l’humanité en refusant de lâcher son mode de vie. Il doit donc se situer entre la grenouille et le singe.

PS : La conférence de révision du Traité de Non Prolifération (TNP) aura lieu en mai 2010. Il ne faut pas être grand devin pour prédire que les puissances nucléaires et ceux qui rêvent de le devenir ne lâcheront pas leurs bombinettes…


[1]          Le syndrome de la grenouille : Changement climatique : ce que disent les scientifiques, de Philippe-Jacques Dubois, éd. Delachaux et Niestlé 2008

[2]        15 janvier 2010

[3]          Le Vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepúlveda, éd. Points Seuil (1997)

Ancien lien

La relance du vieux nucléaire, en toute sûreté ?

Editorial ACROnique du nucléaire n° 87 (décembre 2009)


Fini le traumatisme de Tchernobyl, notre survie face au défi climatique passerait par la relance du nucléaire. La France, leader mondial, allait rafler la mise grâce à sa technologie de pointe. Et c’est ainsi qu’à Flamanville, dans la Manche, la vitrine du savoir faire national est en construction. Et puis, on a vu ce qu’on a vu : la France a vendu un deuxième EPR à… la France malgré les problèmes à répétition sur les deux premiers chantiers.

La Belgique, quant à elle, vient de décider de prolonger de dix ans la durée de vie de ses centrales nucléaires, alors que la loi actuelle prévoit l’arrêt des 7 réacteurs à l’âge de 40 ans[1]. Ce sont les trois plus anciens, Doel 1 et 2 et Tihange 1, fonctionnant depuis 1974-75, qui sont concernés. Et le ministre de l’énergie d’indiquer que ce report renforce la décision de la Belgique de sortir du nucléaire et de ne pas construire de nouvelle centrale. Parmi les cinq conditions requises, « le prélèvement d’une part significative de la marge nucléaire, au profit du budget de l’État, via un mécanisme structurel. »[2] La sûreté des centrales vieillissantes n’en fait pas partie. Ce n’est pas un enjeu important ?

La contrainte actuelle est la garantie que la sûreté du système soit au moins aussi élevée que celle du système d’origine. Les réacteurs font l’objet, tous les dix ans, d’une révision en profondeur. Et si « l’opérateur décide d’arrêter les frais d’une centrale trop coûteuse à sécuriser et ferme tout simplement le réacteur. Le gouvernement sera alors pris au piège, sans solution de rechange, » dit-on chez Ecolo.

La nouvelle coalition au pouvoir en Allemagne a annoncé qu’elle allait faire de même, en repoussant au-delà de 2020 la fermeture programmée. En France, EdF rêve tout haut de prolonger la vie de ses centrales jusqu’à 60 ans. Pourtant l’autorité de sûreté nucléaire est catégorique sur ce sujet, les autorisations de prolongement d’exploitation seront données par période de 10 ans. En Russie, les deux premiers réacteurs de Koursk, du même type que ceux de Tchernobyl, viennent d’être autorisés pour quinze ans de plus. Les numéros 3 et 4 devraient suivre[3].

Le matériel vieillit, surtout si la maintenance est réduite à son strict minimum pour faire baisser les coûts de production. Le personnel aussi doit être remplacé et les jeunes ingénieurs et techniciens qui n’ont pas été formés aux technologies développées dans les années 60 rechignent à travailler sur du matériel ancien. Le parc nucléaire vieillissant n’est donc pas à l’abri de pannes qui peuvent mettre en péril la sécurité de l’approvisionnement dans un pays qui a tout misé sur le nucléaire. Cette année, à l’entrée de l’hiver, jusqu’à 18 réacteurs sur 58 – près d’un tiers – ont été arrêtés simultanément en France et RTE craint des coupures d’électricité en cas de vague de froid.

Mais, le plus inquiétant est, bien entendu, l’accident grave, qui n’a pas de frontière. Les autorités belges, qui ont un intérêt financier direct dans le fonctionnement des centrales, seront-elles assez sévères en cas d’anomalie ou d’incident ? La vigilance citoyenne est indispensable pour renforcer la sûreté, mais n’est pas suffisante. Les autorités de sûreté nucléaire nationales en Europe devraient avoir un droit de regard sur le fonctionnement des installations nucléaires des autres pays, avec un pouvoir coercitif en cas de manquement grave à la sûreté. Plus particulièrement, leur avis serait le bienvenu pour toute nouvelle installation et lors des visites décennales.

L’exemple de l’EPR est là pour soutenir cette idée : lors du débat public sur la « tête de série » à Flamanville, toutes les administrations de l’Etat étaient unanimes sur les qualités du réacteur. Pas le moindre défaut, la moindre critique ou le moindre doute. Puis, le désastre du chantier finlandais a fissuré l’image digne d’un calendrier suisse. Sans les exigences de l’autorité de sûreté finlandaise, l’armature métallique de l’EPR de Flamanville, construit par EdF, aurait-elle été renforcée de 25% pour renforcer sa solidité en cas de chute d’avion ?

Areva n’est pas en reste. Le combustible MOx, que la France a envoyé au Japon dernièrement, est, pour un quart, inutilisable selon le client, pour des problèmes de qualité. Et à Cadarache, où le CEA s’est trompé d’une trentaine de kilogrammes sur les stocks de plutonium – quantité suffisante pour faire plusieurs bombes -, il a fallu attendre les travaux de démantèlement de l’installation pour s’en rendre compte. Le problème est-il le même dans l’usine Mélox qui a pris le relais ? Comment aurait réagi la France, si cela était arrivé en Corée du Nord ou en Iran ? Elle aurait réclamé un droit de regard ! Il est donc urgent de contrôler les activités du haut fonctionnaire à la défense chargé de la comptabilité des matières proliférantes. Il est fort probable que nous n’aurons jamais les réponses à toutes ces questions, malgré la transparence proclamée par la loi.

Les prédécesseurs de l’EPR construits à Civaux et à Chooz – le palier N4 pour les intimes – ont eu plusieurs années de retard, en partie à cause du nouveau système de contrôle commande numérique, le « cerveau » du réacteur. EdF et Areva viennent à nouveau se faire retoquer leur système de contrôle commande pour l’EPR par les trois autorités de sûreté nucléaire européennes concernées. Il est assez effarant que les compagnies ne se soient pas rendu compte par elles-mêmes que leur système n’était pas sûr. Sont-elles à ce point irresponsables ? La garantie de la sûreté semble donc reposer entièrement sur la qualité contrôle. Inquiétant. Et si le réacteur finlandais avait été fini dans les temps, il serait actuellement en fonctionnement, avec un système de contrôle commande peu sûr ?

La Grande-Bretagne, qui a donné la première l’alerte sur les défauts du système de contrôle commande de l’EPR, a commencé par expertiser cet aspect essentiel du réacteur avant de donner un avis, à l’inverse de la France. Si, à l’époque de la prise de décision, il avait été transparent que le projet présenté ne tenait pas la route et qu’il faudrait renforcer de nombreux aspects cruciaux pour sa sûreté, que cela aurait un coût qui pourrait conduire à doubler la facture et le temps du chantier, la décision aurait-elle été la même ? La population, consultée lors du débat public, a le sentiment de s’être fait bernée.

Les centrales vieillissent plus vite que la démocratie et la qualité du contrôle ne progressent. Le sujet du vieillissement et du contrôle afférant mériterait un débat national.


[1] Ainsi, on fermera Doel 1 le 15 février 2015, Tihange 1 le 1er octobre 2015, Doel 2 le 1er décembre 2015, Doel 3 le 1er octobre 2022, Tihange 2 le 1er février 2023, Doel 4 le 1er juillet 2025 et Tihange 3 le 1er septembre 2025.

[2] Le Soir, 2 octobre 2009.

[3] Le Monde, 19 octobre 2009.

Ancien lien