Depuis
plus d’un an, l’ACRO s’est engagée, avec d’autres partenaires,
aux côtés des habitants des territoires contaminés
biélorusses. L’objectif est d’accompagner des projets visant
à améliorer les moyens de surveillance et d’information
sur le volet radiologique et d’y apporter notre expérience de
laboratoire citoyen, en travaillant « avec » la population
locale.
La situation en Biélorussie
La Biélorussie est le territoire qui a subi la plus grande
partie des retombées radioactives de l’accident de Tchernobyl
(70 % du terme source). Cette contamination concerne un quart de son
territoire et près de 2 millions de personnes. Les territoires
contaminés sont classés suivant 4 niveaux en fonction des
densités de contamination des sols. La gestion nationale des
conséquences de l’accident de Tchernobyl (aide
financière, politique de relogement, etc.) dépend ensuite
du statut d’appartenance du territoire considéré.
Tableau
1 : Définition des zones de contamination (loi
Biélorusse de 1991)
Zones
|
Densité
de
contamination des sols en Ci/km2
|
Cs-137
|
Sr-90
|
Pu-238,
239,
240
|
Zone 1 : contrôle
radiologique périodique
|
1 - 5
|
0,15 – 0,5
|
0,01 – 0,02
|
Zone 2 : droit de migration
|
5 - 15
|
0,5 – 2
|
0,02 – 0,05
|
Zone 3 : droit au relogement
|
15 -
40
|
2 – 3
|
0,05 – 0,1
|
Zone 4 : relogement obligatoire
et immédiat
|
> 40
|
> 3
|
> 0,1
|
Note : 1 Ci / km
2 (1 Curie par kilomètre
carré) = 37 109 Bq / km
2 (37 Milliards de Becquerels
par kilomètre carré)
L’évolution de la
situation radiologique des sols dépend de la nature des
radionucléides présents, de leurs périodes de
décroissance radioactive, de leur mobilité dans
l’écosystème et des caractéristiques du sol.
Actuellement, sur l’ensemble des radionucléides rejetés
par la centrale de Tchernobyl, le césium 137 (Cs-137) est
l’élément radioactif majoritairement présent sur
le territoire biélorusse. Le strontium 90 (Sr-90),
également rejeté, reste plus localisé dans
la zone proche de la centrale de Tchernobyl, au sud de la
Biélorussie (région de Gomel). Présent en plus
faible quantité que le césium, cet isotope radioactif
pose cependant des problèmes du fait de sa radiotoxicité
élevée et de la difficulté à le mesurer.
|
Note: le
strontium 90 est un élément radioactif, émetteur
de rayonnement Bêta pur. Sa période radioactive est de
28,5 ans. Sa mesure est plus difficile que pour le césium et
nécessite une séparation chimique préalable et un
appareillage adapté. Compte tenu de ses caractéristiques
chimiques et physiques, le strontium est un contribuant majeur de
l’impact sanitaire. Proche du calcium, le strontium se fixe
préférentiellement sur les os.
|
Les isotopes du plutonium
(Pu-238, 239 et 240) ont été localisés
essentiellement dans la zone proche de la centrale de Tchernobyl. Ces
isotopes fortement toxiques chimiquement et radiologiquement sont
heureusement peu mobiles et entrent peu dans la chaîne
alimentaire. Leur mesure est encore plus difficile que celle du
strontium et nécessite de posséder des appareillages
sophistiqués.
Les principales zones de contamination touchent les régions du
sud du pays (régions de Gomel et Brest) et l’est du pays
(région de Mogilev). Les forêts, très nombreuses en
Biélorussie, sont fortement contaminées du fait de leur
propriété à concentrer les polluants
déposés sur le sol. La caractéristique des sols,
les événements climatiques (inondations,
sécheresse …) sont autant d’éléments qui peuvent
faire fluctuer les cartes de contamination d’un secteur. Du fait de la
particularité physique des polluants radioactifs,
l’échelle de temps apporte également des changements sur
la répartition des éléments radioactifs sur le
territoire. Ainsi, l’iode 131 majoritairement présent dans les
premiers jours qui ont suivi l’accident, et responsable des maladies de
la thyroïde, a-t-il maintenant quasiment disparu compte tenu de sa
période de décroissance radioactive relativement courte
(8 jours). A l’inverse, de nouveaux radioéléments
apparaissent. C’est le cas de l’américium 241 issu de la
désintégration du Plutonium 240 ; sa présence
maximale est prévue pour 2060.
Même si l’on ne doit pas négliger l’irradiation externe
dans certains endroits, ou l’inhalation de poussières dans les
zones les plus touchées, l’impact sur les hommes se fait
essentiellement au travers des produits d’alimentation.
La Biélorussie, comme ses pays voisins (Russie et Ukraine), a
mis en place une surveillance et des normes concernant les circuits
officiels de commercialisation (cf tableau 2).
Tableau
2 : Exemples des concentrations maximales admissibles pour le
Cs137 établies en Biélorussie pour les produits
alimentaires et l’eau de boisson
(norme RDU-99 de 1999, en cours
actuellement).
Produits
|
Concentration
maximale
admissible
pour le Cs-137 (Bq/Kg)
|
Eau de boisson
|
10
|
Lait et produits laitiers
|
100
|
Viande de bœuf et de mouton
|
500
|
Viande de porc
|
180
|
Poisson
|
180
|
Pommes de terre
|
80
|
Fruits
|
40
|
Champignons frais / secs
|
370/2500
|
Pain
|
40
|
Note : Bq/kg = becquerel par kilogramme
Mais l’essentiel des produits consommés dans les régions
rurales est issu de l’autoproduction et échappe donc au
contrôle officiel. A cela, s’ajoute les produits de la
cueillette, de la pêche ou de la chasse qui contribuent fortement
à l’ingestion de radioactivité. En effet, les produits
« sauvages » sont souvent fortement contaminés.
Même si ces habitudes traditionnelles sont
déconseillées ou même interdites dans le pays, les
consignes ne sont bien souvent pas respectées par
nécessité (il faut bien se nourrir), par lassitude
(comment rester vigilant après deux décennies ?), par
fatalisme et enfin tout simplement par goût (la soupe aux
champignons est un plat traditionnel).
Les zones d’exclusion (> 40 Ci/km2) sont, en principe, interdites
à la population. Dans le périmètre interdit des 30
Km autour de la centrale de Tchernobyl, 119 villages ont ainsi
été évacués. Une fois par an, une
autorisation est donnée pour retourner au village
abandonné afin de pouvoir fleurir les tombes de ses proches. Une
politique de relogement permet encore à des familles
installées avant 1986 de quitter les zones contaminées
(statut des zones 3) ; On note par contre l’arrivée dans les
territoires de nouveaux occupants (issus des républiques de
l’ex-URSS, Kazakhstan, Azerbaïdjan, etc.). Ainsi le village de
Strevitchi (statut entre 15 et 40 Ci/Km
2) dans le district
de Khoyniki compte actuellement plus de 13 nationalités
différentes. Après 1986, les deux tiers de la population
sont partis et maintenant seul un quart de sa population actuelle est
originaire du village.
La situation du district de Bragin
La région où nous intervenons se trouve à
l’extrême sud-est du pays, auprès de la frontière
ukrainienne. La population du district est actuellement de 17 000
habitants ; plus de la moitié (56%) ont quitté le
district après la catastrophe de Tchernobyl. Le district est
bordé au sud et à l’ouest par les limites de la zone
d’exclusion ; après la catastrophe, 18% du territoire a
été relégué en zone interdite (zone > 40
Ci/km
2).
La population, essentiellement rurale, vit majoritairement dans des
territoires contaminés de 5 à 15 Ci/km
2. Les
ressources économiques du district sont faibles, avec peu
d’entreprises locales et une agriculture d’état (kolkhozes)
terriblement marquée par la contamination (Cs-137, Sr-90).
L’exploitation des forêts pose également des
problèmes, du fait de la contamination du bois ; les chaufferies
collectives des villages ont ainsi dû renoncer à cette
ressource énergétique peu onéreuse et abondante,
les alternatives restant faibles dans une région où les
hivers sont rudes et longs. La peur des incendies de forêt, dont
les conséquences radiologiques peuvent être très
graves, oblige cependant un entretien des zones sylvestres à
l’intérieur et à l’extérieur de la zone
d’exclusion. De nombreux villages connaissent des problèmes en
eau potable avec des taux importants en fer, issus, en partie, des
canalisations mises en place après l’accident alors que les
puits collectifs n’étaient plus exploitables car
contaminés. Sur le volet sanitaire, les taux de morbidité
sont en hausse chez les enfants et on note un « rajeunissement
» de certaines maladies, comme par exemple des cas de cataracte
chez des jeunes. Les services médicaux souffrent d’un manque de
personnel compétent et d’infrastructures adaptées pour le
soin et la prévention. Comme dans les autres districts des
territoires contaminés, les enfants scolarisés sont
envoyés un mois en sanatorium deux fois par an. Une aide
économique pour le transport est attribuée aux familles
en fonction du statut du village (en fonction de la densité de
contamination établie par l’administration).
Les objectifs du projet
Le projet a pour but de mettre en place une surveillance radiologique
au service de la population et de favoriser l’accès à la
mesure et à l’information sur la situation locale au niveau des
villages.
Concrètement, il s’agit d’ouvrir ou de remettre en service des
postes de mesures dans les principaux villages du district, de lancer
des campagnes de mesures de la contamination interne des enfants
scolarisés (anthropogammamétrie), de mettre en place un
observatoire de la situation radiologique au niveau des villages, de
favoriser l’organisation de lieux d’échanges (réunions
publiques, cercles de rencontre), et d’information (affichage
public des résultats des mesures) et de développer des
actions pédagogiques dans les écoles.
Dans quatre écoles du district la mise en place d’ateliers
permet aux élèves d’acquérir, par la pratique, les
connaissances nécessaires pour développer une culture
pratique de protection radiologique, exploitable au quotidien.
Au-delà de l’acquisition de connaissances et de savoir faire, la
question de la transmission d’une « mémoire » de
l’accident est également abordée.
La particularité de ce projet est de confier la coordination aux
habitants eux mêmes, via l’association « Rastok Gesni
» (Pousse de Vie), créée récemment et qui
regroupe maintenant une vingtaine de bénévoles actifs :
mères de famille, personnel de santé, enseignants.
Cette initiative se développe dans le cadre du programme
international, CORE qui fédère les projets menés
sur 4 des districts les plus contaminés de Biélorussie
(voir la présentation du programme en fin d’article).
Participent à ce projet :
Rastok Gesni (ONG Biélorusse locale), BELRAD (Institut
Biélorusse de mesure radiologique indépendant), BB-RIR
(Institut National Radiologique Biélorusse, filiale de Brest,
basée a Pinsk), Hôpital de Bragin, CEPN (Centre d’Etude
sur l’évaluation de la Protection dans le domaine
Nucléaire) qui a travaillé pendant plusieurs
années dans le cadre du projet ETHOS en Biélorussie sur
le district de Stolyn, PSF (Patrimoine Sans Frontière) qui
travaille sur le volet « mémoire » de l’accident
(projets « villages perdus », « contes : raconte moi
ton nuage »), le LASAR (Laboratoire d’Analyse
Socio-Anthropologique du Risque) laboratoire universitaire de Caen, qui
mène depuis plusieurs années des travaux sur la
Biélorussie, coordinateur de l’ouvrage « les silences de
Tchernobyl » et organisateur de la première
université d’été sur Tchernobyl à Kiev.
Les financeurs :
Le volet « mise en place d’une surveillance radiologique sur le
district de Bragin » est financé par le Ministère
des Affaires Etrangères Suisse, via le SDC (Agence Suisse pour
le Dévelopement et la Coopération, financeur du projet)
qui travaille depuis plus de deux ans maintenant dans les territoires
contaminés de Biélorussie sur le volet essentiellement
sanitaire (www.chernobyl.info). Le financement, ici, est destiné
à la dotation de matériel, mise à niveau des
locaux, formation et salaire des dosimétristes, campagnes de
mesures anthropogammamétriques, soutien de l’association locale
et coût des missions.
Le volet « éducatif » sur le district de Bragin est
financé par le Ministère des Affaires Etrangères
français, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le
Développement) et l’IRSN (Institut de Radioprotection et de
Sûreté Nucléaire). Les financements sont
destinés à l’achat de matériel et de fournitures
pour les écoles, matériel de détection, salaire
des animatrices locales, et coût des missions.
Etat d’avancement des actions
Mise en place de centres locaux de
mesures ouverts à la population
Le projet a concrètement débuté en février
2004 avec l’organisation d’une table ronde réunissant les
partenaires du projet, les professionnels locaux de la santé et
de l’enseignement ainsi que les autorités du district.
Les centres locaux de mesures ont été installés ou
rénovés à partir d’avril 2004 jusqu'à
novembre 2004 dans les localités de : Bragin (au centre
épidémiologique), Krasnoye (au dispensaire du
village), Mikoulitchi (dans la maison du conseil de village),
Dublin (dans l’école), Krakovitchi (dans l’école)
et à Komaryn (au centre vétérinaire).
L’équipement comprend un spectromètre gamma qui permet le
dosage rapide du césium 137 dans les produits, des
dosimètres pour la mesure du rayonnement gamma et bêta
ambiant, et un ordinateur avec imprimante. Le personnel affecté
à ces centres, choisi localement, a suivi une formation
spécialisée à l’institut BELRAD au cours des
premiers mois du lancement du projet. Afin de se conformer à la
législation nationale, une demande d’accréditation a
été déposée et obtenue au mois d’avril 2005
pour chacun des centres. Certains problèmes d’ordre «
technique » (sécurisation des locaux, délai
d’arrivée du matériel) ont retardé l’avancement du
travail. Malgré cela, plus de 200 mesures ont déjà
été réalisées dans les localités de
Krasnoye et Komaryn.
Comment fonctionnent les centres de
mesures ? Il est important que les centres soient facilement
accessibles à l’ensemble de la population du village. Les gens
apportent leur produit (pommes de terre, lait, baies, gibier, etc.) au
radiamétriste qui effectue aussitôt la mesure. Le
résultat rendu est toujours accompagné d’explications sur
sa signification en termes de contamination interne si le produit est
consommé, le danger sanitaire potentiel, en apportant une
comparaison avec les valeurs habituellement observées au niveau
du village ou du district. Les produits « sensibles »
nécessitant un contrôle régulier sont les produits
laitiers, la viande, dont la contamination dépend directement de
l’état radiologique des fourrages (en hiver) et des
pâturages (en été), les produits de la cueillette,
de la pêche ou de la chasse.
Notre accompagnement, consiste essentiellement en une aide technique,
et avec la collaboration de nos partenaires, nous menons une
réflexion avec les dosimétristes sur les moyens à
mettre en place pour favoriser la diffusion de l’information et faire
comprendre à chacun l’intérêt d’apporter ses
produits à mesurer. Le travail avec les écoles reste,
certainement, le meilleur moyen de toucher une large partie de la
population. Les enfants sont, en effet, de bons vecteurs de diffusion
de l’information et représentent, de surcroît, la cible la
plus sensible aux problèmes d’exposition radiologique. C’est
pour cette raison, qu’il nous est apparu essentiel de mener en
parallèle des actions pédagogiques dans les écoles
du district. Deux radiamétristes travaillent déjà
avec les écoles de Komaryn et de Krasnoye en ouvrant leur centre
de mesure aux élèves qui apportent et mesurent
eux-mêmes des produits recueillis dans leur voisinage.
Campagnes de mesures
anthropogammamétriques sur l’ensemble des enfants
scolarisés dans le district, réalisées en avril et
en novembre 2004.
Trois campagnes de mesures ont déjà été
réalisées par l’Institut BELRAD (mars et novembre 2004 et
avril 2005). La mesure est réalisée à l’aide d’un
fauteuil derrière lequel est fixé un détecteur
(cristal d’Iodure de sodium) qui permet de quantifier le taux de
Césium présent dans l’organisme. La mesure dure quelques
minutes et l’enfant repart avec le résultat et une information
sur ce qu’il signifie. Tout l’équipement (fauteuil
anthropogammamétrique, ordinateur) est déplacé
d’école en école afin de limiter les déplacements
des enfants et de toucher le maximum de personnes.
Les données anthropogammamétriques sont essentielles
à chacun pour pouvoir connaître sa contamination interne
ou celle de ses enfants. Ces résultats sont également
importants pour évaluer la situation radiologique des villages
et cerner en premier lieu les situations alarmantes. Après la
première campagne réalisée en avril 2004, Tatiana,
la Présidente de Pousse de Vie, a beaucoup travaillé avec
les familles dont les enfants présentaient des taux de
contamination élevés. L’objectif est de comprendre
l’origine principale de la source de contamination, puis de voir avec
les parents comment trouver un moyen de remédier au
problème en trouvant une solution durable. Les cas les plus
difficiles sont souvent les familles les plus socio
économiquement défavorisées où il n’existe
que peu d’information et où les marges de manœuvre sont
excessivement réduites. Les champignons ou le gibier
braconné, présentant souvent des taux en césium
importants sont bien souvent les causes des fortes contaminations
internes, surtout à l’automne. Cependant, la contamination
étant cumulative, l’ingestion quotidienne de quantités
plus réduites peut également amener un taux de
contamination interne final important. Lorsque le lait de la vache est
incriminé, la solution peut consister à changer son lieu
de pâturage afin de réduire sa contamination.
Les résultats des
campagnes de mesures montrent une contamination
généralisée de l’ensemble des enfants du district.
Majoritairement le
taux mesuré se situe en dessous de 30 Bq/kg (soit un total de
900
Becquerels pour un enfant pesant 30 Kg). Des cas plus critiques ont
été mesurés avec des taux de contamination
dépassant les 100 Bq/kg
jusqu'à 2700 Bq/kg dans un cas. Il est important de
préciser qu’il n’existe pas de seuil d’innocuité et toute
présence, même minime de radioactivité d’origine
anthropogénique dans l’organisme a une probabilité non
négligable d’engendrer de graves conséquences sur
l’organisme et sur la santé.
|
Note :
Pour un résultat d’anthropogammamétrie de 2000 Becquerels
en
césium 137 dans le corps entier plusieurs scénarios
d’intoxication sont
possibles. L’origine de la contamination peut être due, par
exemple :
soit à l’ingestion de 200 g de champignons contaminés
à 10 000 Bq/kg ,
quelques jours avant la mesure ; soit à l’ingestion quotidienne
d’un
demi-litre de lait contaminé à 80 Bq/L (cas d’un enfant).
|
Parrainage et accompagnement de
l’association locale « Rastok Gesni » (Pousse de vie).
La création d’une association est peu courante en
Biélorussie. Pousse de Vie, représente en quelque sorte
notre homologue en Biélorussie et nous sommes fiers de parrainer
cette nouvelle organisation. Notre accompagnement s’effectue
principalement sur le volet méthodologique même s’il reste
important de prendre en compte toutes les
spécificités locales et le manque d’habitude de ce type
d’engagement bénévole en Biélorussie.
L’association Pousse de Vie compte une vingtaine de membres actifs,
issus essentiellement du milieu médical et enseignant. Un
système de parrainage a été mis en place pour
accueillir les nouvelles recrues. L’action de Pousse de Vie s’effectue
également dans le cadre du projet « Mother & Child
» lancé par l’office de coopération suisse (SDC) et
visant a réaliser des réunions ouvertes aux futures et
jeunes mères pour donner une information sanitaire
préventive. Ainsi dix cercles de rencontre sont menés par
10 membres de l’association et tournent de village en village.
Même si Tatiana reconnaît qu’il est difficile de motiver
les gens sur du bénévolat, la présidente de Pousse
de Vie a beaucoup d’espoir sur l’existence et la mission de son
association. Elle reconnaît qu’au travers de son ONG, son
discours a plus d’impact auprès des gens et des
autorités. Sa légitimité est également
essentielle puisque son discours provient du « terrain » ;
comme la plupart des gens avec qui Tatiana travaille, avec qui elle
partage la vie, elle a vécu dans sa « chair » la
catastrophe de Tchernobyl, et a « choisi » de rester dans
son village avec son mari et ses deux enfants. Infirmière
de métier, son combat quotidien est d’améliorer les
conditions de vie des gens autour d’elle. « C’est à nous
de définir les critères pour vivre ici et créer
les conditions de notre survie ». Après une année
de visites régulières de notre part nous avons
été heureux d’accueillir Tatiana chez nous au mois
d’avril dernier. La rencontre avec les autres membres de l’ACRO fut,
bien entendu, riche dans les deux sens.
Lancement de cercles de travail
(ateliers) avec les élèves de 4 écoles du district.
Depuis septembre 2004 et dans le cadre du programme CORE, quatre
écoles ont lancé des ateliers ouverts aux
élèves permettant l’acquisition des notions de base et
des connaissances nécessaires sur la radioactivité, ses
conséquences sur la santé et sur les principes de la
radioprotection. Chaque atelier est dirigé par un ou deux
enseignants et accueille une quinzaine d’enfants.
Chaque école a établi son propre programme
d’activité. En général, le travail a
débuté par une approche théorique, basée
sur l’étude des cartes de contamination dans le district,
l’apprentissage des notions de base de physique avec l’aide des plus
grands élèves et l’utilisation des supports
pédagogique existant sur le sujet.
Dans l’école de Mikoulichi, le travail s’est ensuite
porté sur l’étude des résultats des
anthropogammamétries réalisées par l’institut
BELRAD. La particularité de cette école est d’accueillir
des enfants de trois villages différents. On aurait
constaté que certains élèves des villages
considérés comme « propres »
présentaient une contamination interne plus importante que
d’autres. Le travail des élèves a donc consisté
à essayer de comprendre cette situation par une double approche
: celle de l’analyse des produits consommés (connaissance des
régimes alimentaires, de la provenance des produits, du taux de
contamination des produits, etc.) puis celle, plus pratique, de la
réalisation de cartes de contamination. Pour réaliser ce
dernier travail, certains parents travaillant dans les services
forestiers ont proposé leur aide. Les enfants ont
effectué des mesures de radioactivité ambiante à
l’aide des dosimètres. L’école, elle-même, est
située sur une zone de 15 à 40 Ci/km2, et il existe des
taches de contamination relativement importantes autour de
l’établissement. Une synthèse des résultats a
permis de réaliser un « passeport » de la situation
de l’école. Les détecteurs ont également
été prêtés aux enfants afin qu’ils
réalisent des mesures chez eux. La responsable de l’atelier note
un problème principalement chez les familles
défavorisées.
Dans l’école de Komaryn, le travail des élèves
s’est centré principalement sur les aspects de la «
mémoire » de l’accident de Tchernobyl, basé sur le
recueil des témoignages des aînés. La responsable
de l’atelier a été très surprise du degré
de motivation des jeunes enfants, l’intérêt qu’ils ont
montré à s’impliquer dans ce travail
révélant une réelle envie de leur part de
connaître l’histoire de l’accident au travers de ceux qui l’ont
vécu. Ce travail a été réalisé en
collaboration avec la maison de la culture de Komaryn impliquée
sur un autre projet lié à la mémoire de Tchernobyl
avec l’association française Patrimoine sans Frontière.
Après un an de fonctionnement, le bilan du travail
réalisé dans les quatre écoles est positif. Les
enseignants responsables des ateliers reconnaissent
l’intérêt d’un tel travail avec les élèves.
Les enfants sont motivés et même plutôt
enthousiastes à mener ce travail, essentiellement dans les
activités pratiques. L’utilisation de l’ordinateur, la
valorisation de leur travail est une motivation supplémentaire
pour eux.
Le bilan, plus global, sur le fonctionnement des cercles semble plus
difficile à faire du fait du manque de recul. Le travail est
basé sur une implication bénévole des enseignants,
et la charge de travail est souvent très importante pour mener a
bien les actions. Les problèmes de financement (retard des
versements prévus pour soutenir les actions), de logistique, ont
constitué autant d’éléments qui ont pu rendre
difficile le lancement des ateliers cette année. Les enseignants
ont également souligné un besoin en supports
pédagogiques, ressources d’information (carte locale de la
contamination en césium). Selon l’avis général il
faut poursuivre l’expérience à condition que les moyens
soient mis en place pour soutenir le travail. C’est pour cette raison
que l’ACRO a répondu à un appel d’offre de la Commission
Européenne dans le cadre des projets TACIS. Le projet, visant
à promouvoir ce travail dans les écoles va ainsi
bénéficier, nous l’espérons, dès la
rentrée prochaine (septembre 2005), d’un soutien financier qui
devrait permettre une dotation plus importante en matériel et
des moyens supplémentaires permettant un meilleur accompagnement
des enseignants dans leur tâche.
Commentaires sur notre action
Le travail que nous menons en Biélorussie nous semble utile et
porteur de sens pour une association comme la nôtre née
des conséquences de Tchernobyl. Notre engagement est cependant
difficile car il n’est bien évidemment pas « normal
» d’habiter dans un territoire si contaminé. Le fait, bien
réel, est pourtant que des gens (2 millions de personnes) vivent
là bas et qu’il n’est pas réaliste de déporter une
telle population (pour aller où et avec quels moyens
?). Doit-on pour autant les ignorer ?
18 ans après la catastrophe, il nous est apparu important de
nous engager aux cotés des habitants des territoires
contaminés de Biélorussie, dont le sentiment d’abandon
est grand et de leur apporter notre expérience de laboratoire
citoyen, en travaillant « avec » la population et en
accompagnant leurs projets pour tenter d’améliorer leurs
conditions de vie. De plus, il nous parait essentiel, au moment
où la communauté internationale semble avoir
oublié Tchernobyl, de témoigner de la situation
rencontrée là-bas. A l’heure où le
nucléaire est présenté comme la solution «
écologique » aux problèmes
énergétiques, que l’on vient de décider de
prolonger la durée de vie de nos centrales, il est certainement
bon de rappeler les risques encourus. Quelle démocratie
survivrait à un nouveau désastre comme celui-ci,
économiquement et politiquement parlant ? Quel parent peut
souhaiter vivre cette crainte permanente pour la santé de ses
enfants, de recevoir régulièrement les résultats
de son anthropogammamétrie, et de devoir deux fois par an
l’envoyer en cure dans un sanatorium ? Quel habitant accepterait de
quitter sa maison, son village, sa région ? Quel pays
accepterait à nouveau d’abandonner une partie de son territoire
en no man‘s land ? C’est, bien évidemment, la question de
l’acceptabilité du risque qui apparaît ici, et toutes ces
questions, en connaissance de cause, devraient aider à guider un
choix citoyen, à condition que la question soit
véritablement posée.
Présentation du programme CORE
Le programme international CORE regroupe des projets menés sur 4
des districts les plus contaminés de Biélorussie et
basés sur 4 thèmes :
• la santé,
• la mise en place de moyens de mesure de la
radioactivité,
• l’éducation et la transmission
intergénérationnelle et internationale de la
mémoire,
• l’aide économique sur le volet
essentiellement agricole.
L’idée est de permettre une synergie et une
complémentarité entre les différentes actions
menées. Il ne s’agit en aucun cas de promouvoir la vie dans les
territoires contaminés mais de contribuer à
améliorer les conditions de vie au travers de projets impliquant
la population elle-même. Ainsi, pour être retenus et
labellisés, les projets doivent prendre en compte les dimensions
locales, nationales et internationales. Concrètement, la demande
doit être locale, l’habilitation nationale et les partenariats
internationaux.
Une déclaration de principe a été signée
par 23 institutions internationales gouvernementales et non
gouvernementales comme les Nations Unies (PNUD), l’UNESCO, la
Commission Européenne, les états français,
italien, allemand, suisse, britannique, suédois, tchèque,
lituanien (liste non exhaustive). En France une douzaine
d’organisations sont partenaires de l’un des projets.
Le programme CORE ne possède pas de fonds de financement et
chaque projet doit chercher un financement propre.
Pour en savoir plus :
http://www.core-chernobyl.org.